Mme d’Aulnoy La Bonne Petite Souris

Il y avait une fois un roi et une reine qui s’aimaient si fort, si fort, qu’ils faisaient la félicité l’un de l’autre. Leurs cœurs et leurs sentiments se trouvaient toujours d’intelligence ; ils allaient tous les jours à la chasse tuer des lièvres et des cerfs ; ils allaient à la pêche prendre des soles et des carpes ; au bal, danser la bourrée et la pavane ; à de grands festins, manger du rôt et des dragées ; à la comédie et à l’opéra.
Ils riaient, ils chantaient, ils se faisaient mille pièces pour se divertir ; enfin c’était le plus heureux de tous les temps.

Leurs sujets suivaient l’exemple du roi et de la reine ; ils se divertissaient à l’envi l’un de l’autre. Par toutes ces raisons, l’on appelait ce royaume le pays de joie.

Il arriva qu’un roi voisin du roi Joyeux vivait tout différemment.

Il était ennemi déclaré des plaisirs ; il ne demandait que plaies et bosses ; il avait une mine renfrognée, une grande barbe, les yeux creux ; il était maigre et sec, toujours vêtu de noir, des cheveux hérissés, gras et crasseux. Pour lui plaire, il fallait tuer et assommer les passants.

Il pendait lui-même les criminels ; il se réjouissait à leur faire du mal.

Quand une bonne maman aimait bien sa petite fille ou son petit garçon, il l’envoyait quérir, et devant elle il lui rompait les bras ou lui tordait le cou.

On nommait ce royaume le pays des larmes. Le méchant roi entendit parler de la satisfaction du roi Joyeux ; il lui porta grande envie, et résolut de faire une grosse armée, et d’aller le battre tout son saoul, jusqu’à ce qu’il fût mort ou bien malade.
Il envoya de tous côtés pour amasser du monde et des armes ; il faisait faire des canons. Chacun tremblait. L’on disait : sur qui se jettera le roi, il ne fera point de quartier.

Lorsque tout fut prêt, il s’avança vers le pays du roi Joyeux. A ces mauvaises nouvelles il se mit promptement en défense ; la reine mourait de peur, elle lui disait en pleurant :

– Sire, il faut nous enfuir : tâchons d’avoir bien de l’argent, et nous en allons tant que terre nous pourra porter.
Le roi répondait :
– Fi, madame, j’ai trop de courage ; il vaudrait mieux mourir que d’être un poltron.
Il ramassa tous ses gens d’armes, dit un tendre adieu à la reine, monta sur un beau cheval, et partit. Quand elle l’eut perdu de vue, elle se mit à pleurer douloureusement ; et joignant ses mains, elle disait :
– Hélas, je suis grosse ; si le roi est tué à la guerre, je serai veuve et prisonnière, le méchant roi me fera dix mille maux.

Cette pensée l’empêchait de manger et de dormir. Il lui écrivait tous les jours ; mais un matin qu’elle regardait par-dessus les murailles, elle vit venir un courrier qui courait de toute sa force, elle l’appela : – Hô, courrier, hô, quelle nouvelle ?

– Le roi est mort, s’écria-t-il, la bataille est perdue, le méchant roi arrivera dans un moment.
La pauvre reine tomba évanouie ; on la porta dans son lit, et toutes ses dames étaient autour d’elle, qui pleuraient, l’une son père, l’autre son fils ; elles s’arrachèrent les cheveux, c’était la chose du monde la plus pitoyable.

Voilà que tout d’un coup l’on entend :
– Au meurtre, au larron !

C’était le méchant roi qui arrivait avec tous ses malheureux sujets ; ils tuaient pour oui et pour non, ceux qu’ils rencontraient.
Il entra tout armé dans la maison du roi, et monta dans la chambre de la reine. Quand elle le vit entrer, elle eut si grande peur, qu’elle s’enfonça dans son lit, et mit la couverture sur sa tête.

Il l’appela deux ou trois fois, mais elle ne disait mot ; il se fâcha, bien fâché, et dit :
– Je crois que tu te moques de moi ; sais-tu que je peux t’égorger tout à l’heure ?

Il la découvrit, lui arracha ses cornettes, ses beaux cheveux tombèrent sur ses épaules ; il en fit trois tours à sa main, et la chargea dessus son dos comme un sac de blé : il l’emporta ainsi, et monta sur son grand cheval qui était tout noir. Elle le priait d’avoir pitié d’elle, il s’en moquait, et lui disait :
– Crie, plains-toi, cela me fait rire et me divertit.

Il l’emmena en son pays, et jura pendant tout le chemin qu’il était résolu de la pendre ; mais on lui dit que c’était dommage, et qu’elle était grosse.

Quand il vit cela, il lui vint dans l’esprit que si elle accouchait d’une fille, il la marierait avec son fils ; et pour savoir ce qui en était, il envoya quérir une fée, qui demeurait près de son royaume.
Étant venue, il la régala mieux qu’il n’avait de coutume ; ensuite il la mena dans une tour, au haut de laquelle la pauvre reine avait une chambre bien petite et bien pauvrement meublée.
Elle était couchée par terre, sur un matelas qui ne valait pas deux sous, où elle pleurait jour et nuit.

La fée en la voyant fut attendrie ; elle lui fit la révérence, et lui dit tous bas en l’embrassant :
– Prenez courage, madame, vos malheurs finiront ; j’espère y contribuer.

La reine un peu consolée de ces paroles, la caressait, et la priait d’avoir pitié d’une pauvre princesse qui avait joui d’une grande fortune, et qui s’en voyait bien éloignée.
Elles parlaient ensemble, quand le méchant roi dit :
– Allons, point tant de compliments ; je vous ai amenée ici pour me dire si cette esclave est grosse d’un garçon ou d’une fille.

La fée répondit :
– Elle est grosse d’une fille, qui sera la plus belle princesse et la mieux apprise que l’on ait jamais vue.

Elle lui souhaita ensuite des biens et des honneurs infinis.
– Si elle n’est pas belle et bien apprise, dit le méchant roi, je la pendrai au cou de sa mère, et sa mère à un arbre, sans que rien m’en puisse empêcher.

Après cela il sortit avec la fée, et ne regarda pas la bonne reine, qui pleurait amèrement ; car elle disait en elle-même :
– Hélas ! que ferai-je ? Si j’ai une belle petite fille, il la donnera à son magot de fils ; et si elle est laide, il nous pendra toutes deux. A quelle extrémité suis-je réduite ? Ne pourrai-je point la cacher quelque part, afin qu’il ne la vît jamais ?

Le temps que la petite princesse devait venir au monde approchait, et les inquiétudes de la reine augmentaient : elle n’avait personne avec qui se plaindre et se consoler. Le geôlier qui la gardait, ne lui donnait que trois pois cuits dans l’eau pour toute la journée, avec un petit morceau de pain noir.

Elle devint plus maigre qu’un hareng : elle n’avait plus que la peau et les os.
Un soir qu’elle filait (car le méchant roi qui était fort avare, la faisait travailler jour et nuit), elle vit entrer par un trou une petite souris, qui était fort jolie.

Elle lui dit :
– Hélas ! ma mignonne, que viens-tu chercher ici ? Je n’ai que trois pois pour toute ma journée ; si tu ne veux jeûner, va-t’en.

La petite souris courait de-çà, courait de-là, dansait, cabriolait comme un petit singe ; et la reine prenait un si grand plaisir à la regarder, qu’elle lui donna le seul pois qui restait pour son souper.

– Tiens, mignonne, dit-elle, mange, je n’en ai pas davantage, et je te le donne de bon cœur.

Dès qu’elle eut fait cela, elle vit sur sa table une perdrix excellente, cuite à merveille, et deux pots de confitures.
– En vérité, dit-elle, un bienfait n’est jamais perdu.
Elle mangea un peu, mais son appétit était passé à force de jeûner.

Elle jeta du bonbon à la souris, qui le grignota encore ; et puis elle se mit à sauter mieux qu’avant le souper. Le lendemain matin le geôlier apporta de bonne heure les trois pois de la reine, qu’il avait mis dans un grand plat pour se moquer d’elle ; la petite souris vint doucement, et les mangea tous trois, et le pain aussi.

Quand la reine voulut dîner, elle ne trouva plus rien ; la voilà bien fâchée contre la souris.
– C’est une méchante petite bête, disait-elle, si elle continue, je mourrai de faim.

Comme elle voulut couvrir le grand plat qui était vide, elle trouva dedans toutes sortes de bonnes choses à manger : elle en fut bien aise, et mangea ; mais en mangeant, il lui vint dans l’esprit que le méchant roi ferait peut-être mourir dans deux ou trois jours son enfant, et elle quitta la table pour pleurer ; puis elle disait, en levant les yeux au ciel :
– Quoi ! n’y a-t-il point quelque moyen de se sauver ?

En disant cela, elle vit la petite souris qui jouait avec de longs brins de paille ; elle les prit, et commença de travailler avec.

– Si j’ai assez de paille, dit-elle, je ferai une corbeille couverte pour mettre ma petite fille, et je la donnerai par la fenêtre à la première personne charitable qui voudra en avoir soin.

Elle se mit donc à travailler de bon courage ; la paille ne lui manquait point, la souris en traînait toujours par la chambre où elle continuait de sauter ; et aux heures des repas, la reine lui donnait ses trois pois, et trouvait en échange cent sortes de ragoûts.

Elle en était bien étonnée ; elle songeait sans cesse qui pouvait lui envoyer de si excellentes choses.
La reine regardait un jour à la fenêtre, pour voir de quelle longueur elle ferait cette corde, dont elle devait attacher la corbeille pour la descendre.

Elle aperçut en bas une vieille petite bonne femme qui s’appuyait sur un bâton, et qui lui dit « Je sais votre peine, madame ; si vous voulez je vous servirai.

– Hélas ma chère amie, lui dit la reine, vous me ferez un grand plaisir venez tous les soirs au bas de la tour, je vous descendrai mon pauvre enfant ; vous le nourrirez, et je tâcherai, si je suis jamais riche, de vous bien payer.

– Je ne suis pas intéressée, répondit la vieille, mais je suis friande ; il n’y a rien que j’aime tant qu’une souris grassette et dodue. Si vous en trouvez dans votre galetas, tuez-les et me les jetez ; je n’en serai point ingrate, votre poupard s’en trouvera bien.

La reine l’entendant se mit à pleurer sans rien répondre ; et la vieille, après avoir un peu attendu, lui demanda pourquoi elle pleurait.
– C’est, dit-elle, qu’il ne vient dans ma chambre qu’une seule souris, qui est si jolie, si joliette, que je ne puis me résoudre à la tuer.

– Comment, dit la vieille en colère, vous aimez donc mieux une friponne de petite souris, qui ronge tout, que l’enfant que vous allez avoir ? Hé bien, madame, vous n’êtes pas à plaindre, restez en si bonne compagnie, j’aurai bien des souris sans vous, je ne m’en soucie guère.

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