Elle s'en alla grondant et marmottant. Quoique la reine eût un bon repas, et que la souris vînt danser devant elle, jamais elle ne leva les yeux de terre, où elle les avait attachés, et les larmes coulaient le long de ses joues.
 
Elle eut cette même nuit une princesse, qui était un miracle de beauté ; au lieu de crier comme les autres enfants, elle riait à sa bonne maman, et lui tendait ses petites menottes, comme si elle eût été bien raisonnable.
 
La reine la caressait et la baisait de tout son cœur, songeant tristement.
- Pauvre mignonne ! chère enfant ! si tu tombes entres les mains du méchant roi, c'est fait de ta vie.
 
Elle l'enferma dans la corbeille, avec un billet attaché sur son maillot, où était écrit :
 
Cette infortunée petite fille a nom Joliette. Et quand elle l'avait laissée un moment sans la regarder, elle ouvrait encore la corbeille, et la trouvait embellie ; puis elle la baisait et pleurait plus fort, ne sachant que faire. Mais voici la petite souris qui vient, et qui se met dans la corbeille avec Joliette.
 
- Ah ! petite bestiole, dit la reine, que tu me coûtes cher pour te sauver la vie ! Peut-être que je perdrai ma chère Joliette ! Une autre que moi t'aurait tuée, et donnée à la vieille friande ; je n'ai pu y consentir.
 
La souris commence à dire :
- Ne vous en repentez point, madame, je ne suis pas si indigne de votre amitié que vous le croyez.
 
La reine mourait de peur d'entendre parler la souris ; mais sa peur augmenta bien quand elle aperçut que son petit museau prenait la figure d'un visage, que ses pattes devinrent des mains et des pieds, et qu'elle grandit tout d'un coup.
 
Enfin la reine n'osant presque la regarder, la reconnut pour la fée qui l'était venue voir avec le méchant roi, et qui lui avait fait tant de caresses.
 
Elle lui dit :
- J'ai voulu éprouver votre cœur ; j'ai reconnu qu'il est bon, et que vous êtes capable d'amitié. Nous autres fées, qui possédons des trésors et des richesses immenses, nous ne cherchons pour la douceur de la vie que de l'amitié, et nous en trouvons rarement.
 
- Est-il possible, belle dame, dit la reine en l'embrassant, que vous ayez de la peine à trouver des amies, étant si riches et si puissantes ?
 
- Oui, répliqua-t-elle ; car on ne nous aime que par intérêt, et cela ne nous touche guère ; mais quand vous m'avez aimée en petite souris, ce n'était pas un motif d'intérêt. J'ai voulu vous éprouver plus fortement ; j'ai pris la figure d'une vieille ; c'est moi qui vous ai parlé au bas de la tour, et vous m'avez toujours été fidèle.
 
A ces mots elle embrassa la reine ; puis elle baisa trois fois le bécot vermeil de la petite princesse, et elle lui dit :
- Je te doue, ma fille, d'être la consolation de ta mère, et plus riche que ton père ; de vivre cent ans toujours belle, sans maladie, sans rides et sans vieillesse.
 
La reine toute ravie la remercia, et la pria d'emporter Joliette, et d'en prendre soin, ajoutant qu'elle la lui donnait pour être sa fille.
La fée l'accepta, et la remercia ; elle mit la petite dans la corbeille, qu'elle descendit en bas ; mais s'étant un peu arrêtée à reprendre sa forme de petite souris, quand elle descendit après elle par la cordelette, elle ne trouva plus l'enfant ; et remontant fort effrayée :
 
- Tout est perdu, dit- elle à la reine, mon ennemie Cancaline vient d'enlever la princesse !
Il faut que vous sachiez que c'est une cruelle fée qui me hait ; et par malheur, étant mon ancienne, elle a plus de pouvoir que moi. Je ne sais par quel moyen retirer Joliette de ses vilaines griffes.
 
Quand la reine entendit de si tristes nouvelles, elle pensa mourir de douleur ; elle pleura bien fort, et pria sa bonne amie de tâcher de ravoir la petite, à quelque prix que ce fût.
 
Cependant le geôlier vint dans la chambre de la reine ; il vit qu'elle n'était plus grosse ; il fut le dire au roi, qui accourut pour lui demander son enfant mais elle dit qu'une fée, dont elle ne savait pas le nom, l'était venue prendre par force.
 
Voilà le méchant roi qui frappait du pied, et qui rongeait ses ongles jusqu'au dernier morceau :
 
- Je t'ai promis, dit-il, de te pendre ; je vais tenir ma parole tout à l'heure.
 
En même temps il traîne la pauvre reine dans un bois, grimpe sur un arbre, et l'allait pendre, lorsque la fée se rendit invisible, et le poussant rudement, elle le fit tomber du haut de l'arbre ; il se cassa quatre dents. Pendant qu'on tâchait de les raccommoder, la fée enleva la reine dans son char volant, et elle l'emporta dans un beau château.
 
Elle en prit grand soin et si elle avait eu la princesse Joliette, elle aurait été contente mais on ne pouvait découvrir en quel lieu Cancaline l'avait mise, bien que la petite souris y fît tout son possible.
 
Enfin le temps se passait, et la grande affliction de la reine diminuait.
Il y avait quinze ans déjà lorsqu'on entendit dire que le fils du méchant roi s'allait marier à sa dindonnière, et que cette petite créature n'en voulait point.
 
Cela était bien surprenant qu'une dindonnière refusât d'être reine ; mais pourtant les habits de noces étaient faits, et c'était une si belle noce, qu'on y allait de cent lieues à la ronde.
 
La petite souris s'y transporta ; elle voulait voir la dindonnière tout à son aise.
Elle entra dans le poulailler, et la trouva vêtue d'une grosse toile, nu-pieds, avec un torchon gras sur sa tête. Il y avait là des habits d'or et d'argent, des diamants, des perles, des rubans, des dentelles qui traînaient à terre ; les dindons se hochaient dessus, les crottaient et les gâtaient.
 
La dindonnière était assise sur une grosse pierre ; le fils du méchant roi, qui était tordu, borgne et boiteux, lui disait rudement :
- Si vous me refusez votre cœur, je vous tuerai.
 
Elle lui répondait fièrement :
- Je ne vous épouserai point, vous êtes trop laid, vous ressemblez à votre cruel père. Laissez-moi en repos avec mes petits dindons ; je les aime mieux que toutes vos braveries.
 
La petite souris la regardait avec admiration ; car elle était aussi belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit :
- Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état.
 
La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de douceur, et lui dit :
- L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne ; que m'en conseillez-vous ?
 
- Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle ; vous n'en connaissez pas le prix ni le poids.
 
- Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière, puisque je refuse de m'y soumettre ; je ne sais pourtant qui je suis, ni où est mon père, ni où est ma mère ; je me trouve sans parents et sans amis.
 
- Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis ?
 
- Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue ; elle me battait ; elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un jour, et ne sachant où aller, je m'arrêtai dans un bois. Le fils du méchant roi s'y vint promener ; il me demanda si je voulais servir à sa basse-cour. Je le voulus bien ; j'eus soin des dindons ; il venait à tout moment les voir, et il me voyait aussi. Hélas ! sans que j'en eusse envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort.
 
La fée, a ce récit, commença de croire que la dindonnière était la princesse Joliette. Elle lui dit :
- Ma fille, apprenez-moi votre nom ?
 
- Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service », dit-elle.
 
A ce mot la fée ne douta plus de la vérité ; et lui jetant les bras au cou, elle pensa la manger de caresses ; puis elle lui dit :
- Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous soyez si sage et si bien apprise ; mais je voudrais que vous fussiez plus propre, car vous ressemblez à une petite souillon ; prenez les beaux habits que voilà, et vous accommodez.
 
Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras qu'elle avait dessus la tête, et la secouant un peu, elle se trouva toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et déliés comme fils d'or.
 
Ils tombaient par boucles jusqu'à terre. Puis prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi clair qu'une perle orientale.
 
Il semblait que des roses s'étaient épanouies sur ses joues et sur sa bouche ; sa douce haleine sentait le thym et le serpolet ; elle avait le corps plus droit qu'un jonc ; en temps d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige ; en temps d'été, c'était des lys.
 
Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée la considéra comme une merveille ; elle lui dit:
- Qui croyez-vous être, ma chère Joliette, car vous voilà bien brave ?
 
Elle répliqua :
- En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.
 
- En seriez-vous bien aise ? dit la fée.
 
- Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence ; j'en serais fort aise.
 
- Hé bien, dit la fée, soyez donc contente ; je vous en dirai davantage demain.
 
Elle se rendit en diligence à son beau château, où la reine était occupée à filer de la soie.
La petite souris lui cria :
- Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau, que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais entendre ?
 
- Hélas ! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une épingle.
 
- Là, là, ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à merveille ; je viens de la voir ; elle est si belle, si belle, qu'il ne tient qu'à elle d'être reine.
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