-  Quelle est la cause de son chagrin ?  demanda-t-elle au Griffon, le cœur plein de pitié.
 
Et il répondit, presque dans les mêmes termes qu’il avait déjà employés :
-  Tout cela, elle se l’imagine : en réalité, elle n’a aucun motif de chagrin. Viens !
 
Ils allèrent donc vers la Simili-Tortue, qui les regarda de ses grands yeux pleins de larmes, sans souffler mot.
 
-  Quand nous étions petits, reprit finalement la Simili-Tortue d’une voix plus calme, mais en poussant encore un léger
   sanglot de temps en temps, nous allions à l’école dans la mer.
   La maîtresse était une vieille tortue de mer… nous l’appelions la Tortue Grecque…
 
– Pourquoi l’appeliez-vous la Tortue Grecque, puisque c’était une tortue de mer ? demanda Alice. J’ai lu quelque part que la Tortue Grecque est une tortue d’eau douce.
 
– Nous l’appelions la Tortue Grecque parce qu’elle savait le grec, répondit la Simili-Tortue avec colère. Vraiment, je te trouve bien bornée.
 
– Tu devrais avoir honte de poser une question aussi simple , ajouta le Griffon. Après quoi, tous deux restèrent assis en silence, les yeux fixés sur la pauvre Alice qui aurait bien voulu disparaître sous terre. Enfin le Griffon dit à la Simili-Tortue :
-  Reprends la suite, ma vieille ! Tâche que cela ne dure pas toute la journée !
 
Et elle continua en ces termes :
-  Oui, nous allions à l’école dans la mer, quoique cela puisse te paraître incroyable…
 
– Je n’ai jamais dit cela ! s’exclama Alice en l’interrompant.
 
– Si fait, tu l’as dit ! répliqua la Simili-Tortue.
 
– Tais-toi !  ajouta le Griffon, avant qu’Alice ait eu le temps de placer un mot.
 
Après quoi, la Simili-Tortue reprit la parole :
-  Nous recevions une excellente éducation ; en fait, nous allions à l’école tous les jours…
 
– Moi aussi, je suis allée dans un externat, intervint Alice. Vous n’avez pas besoin d’être si fière pour si peu.
 
– Il y avait des matières optionnelles supplémentaires, à ton école ? demanda la Simili-Tortue d’un ton un peu anxieux.
 
– Oui, nous apprenions le français et la musique.
 
– Et le blanchissage ?
 
– Sûrement pas ! répondit Alice avec indignation.
 
– Ah ! dans ce cas, ton école n’était pas fameuse, déclara la Simili-Tortue d’un ton extrêmement soulagé. Vois-tu, dans notre école à nous, il y avait, au bas des factures : “Matières optionnelles : français, musique, et blanchissage.”
 
– Vous ne deviez guère en avoir besoin, fit observer Alice, puisque vous viviez au fond de la mer.
 
– Je n’avais pas les moyens de me payer les matières optionnelles, répondit la Simili-Tortue en soupirant. Je ne suivais que les cours ordinaires.
 
– En quoi consistaient-ils ?
 
– Pour commencer, bien entendu, Rire et Médire ; puis, les différentes parties de l’Arithmétique : Ambition, Distraction, Laidification et Dérision.
 
– Je n’ai jamais entendu parler de la “Laidification”, se hasarda à dire Alice. Qu’est-ce que cela peut bien être ?
 
Le Griffon leva ses deux pattes pour manifester sa surprise.
-  Comment ! tu n’as jamais entendu parler de laidification ! s’exclama-t-il. Tu sais ce que veut dire le verbe “embellir”, je suppose ?
 
– Oui, répondit Alice, qui n’en était pas très sûre. Cela veut dire… rendre… quelque chose… plus beau.
 
– En ce cas, continua le Griffon, si tu ne sais pas ce que c’est que “laidifier” , tu es une fieffée idiote.
 
Ne se sentant pas encouragée à poser d’autres questions à ce sujet, Alice se tourna vers la Simili-Tortue, et lui demanda :
-  Qu’est-ce qu’on vous enseignait d’autre ?
 
– Eh bien, il y avait l’Ivoire, répondit la Simili-Tortue en comptant sur ses pattes, l’Ivoire Ancien et l’Ivoire Moderne, et la Mérographie. Puis, on nous apprenait à Lésiner… Le professeur était un vieux congre qui venait une fois par semaine : il nous apprenait à Lésiner, à Troquer, et à Feindre à la Marelle.
 
– Comment faisiez-vous cela : “Feindre à la Marelle”?
 
– Ma foi, je ne peux pas te le dire, car je l’ai oublié. Quant au Griffon, il ne l’a jamais appris.
 
– Pas eu le temps, déclara le Griffon. Mais j’étudiais les classiques avec un vieux professeur qu’était un vieux crabe.
 
– Je n’ai jamais pu suivre ses cours, poursuivit la Simili-Tortue en soupirant. On disait qu’il enseignait le Patin et la Greffe.
 
– Et c’était bien vrai, oui, bien vrai  , affirma le Griffon, en soupirant à son tour.
 
Sur quoi les deux créatures se cachèrent le visage dans les pattes.
 
-  Et combien d’heures de cours aviez-vous par jour ?  demanda Alice qui avait hâte de changer de sujet de conversation.
 
– Dix heures le premier jour, répondit la Simili-Tortue, neuf heures le lendemain, et ainsi de suite en diminuant d’une heure par jour.
 
– Quelle drôle de méthode ! s’exclama Alice.
 
– C’est pour cette raison qu’on appelle cela des cours, fit observer le Griffon : parce qu’ils deviennent chaque jour plus courts
 
C’était là une idée tout à fait nouvelle pour Alice, et elle y réfléchit un moment avant de demander :
 
-  Mais alors, le onzième jour était un jour de congé ?
 
– Naturellement, dit la Simili-Tortue.
 
– Et que faisiez-vous le douzième jour ? continua Alice vivement.
 
– Cela suffit pour les cours, déclara le Griffon d’une voix tranchante. Parle-lui un peu des jeux à présent.
Chapitre IX    Histoire de la Simili-Tortue suite et fin
 
Le Griffon se leva et se frotta les yeux ; puis il regarda la Reine jusqu’à ce qu’elle eût disparu ; alors, il se mit à rire tout bas.
 
-  Ce que c’est drôle ! dit-il, autant pour Alice que pour lui-même.
-  Qu’est-ce qui est drôle ? demanda Alice
 
– Mais, elle, voyons. Tout cela, elle se l’imagine : en réalité, il n’y a jamais personne d’exécuté, tu sais. Viens !
 
-  Tout le monde ici me dit : “Viens !”, pensa Alice, en le suivant lentement.
Jamais de ma vie on ne m’a tant d’ordres, de ma vie, jamais !
 
Ils n’étaient pas allés bien loin lorsqu’ils aperçurent la Simili-Tortue à quelque distance, assise triste et solitaire sur une petite saillie rocheuse, et, à mesure qu’ils approchaient, Alice pouvait l’entendre soupirer comme si son cœur allait se briser.



Contes 
Licences 
Histoires & Nouvelles 
Outils 
Annuaire 
 Poésies 
  Fables 
Page copy protected against web site content infringement by Copyscape
Copyright la-pensée-française.com 2008-2012 version 4.6