La cloche suite et fin
 
Lui s’en fut tout seul, mais il était plein de courage et d’espoir ; sa poitrine se gonflait sous l’impression de la solitude solennelle où il se trouvait.
 
De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le vent lui apportait aussi par-fois le son de la cloche du pâtissier.
 
Mais la vraie cloche, celle qu’il cherchait, résonnait tout autrement ; par moments, il l’entendait sur la gauche, - du côté du cœur se dit-il ; maintenant qu’il approchait, cela faisait l’effet de tout un jeu d’orgue.
 
Voilà qu’un bruit se fait entendre dans les broussailles-, et il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il avait.
 
Ils se reconnurent ; c’était celui des nouveaux confirmés qui avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel habit et les bottines vernies qu’on lui avait prêtés.
 
Mais, son devoir accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si délicieusement fait vibrer son cœur.
- C’est charmant, dit le fils du roi ; nous allons Marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous Par la gauche.
 
Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des manches trop courtes de sa jaquette.
- Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et, de plus, il me semble que la cloche doit être à droite ; n’est-ce pas là la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent ?
 
- Je crains bien qu’alors nous ne nous rencontrions plus , dit le fils du roi, et il fit un gracieux signe d’adieu au pauvre garçon qui s’enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait quelque minable qu’elle fût, parce qu’il n’en avait point d’autre.
 
Le fils du roi rencontra aussi bien des obstacles ; il fit quelques chutes et eut les mains en sang ; mais il était brave. 
- J’irai jusqu’au bout du monde, s’il le faut, se dit-il ; mais je trouverai la cloche.
 
Tout à coup, il aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui firent d’affreuses grimaces et l’assourdirent de leurs cris discordants.
 
- Battons-le, rossons-le, se disaient-ils ; c’est un fils de roi, mais il est seul.
 
Lui s’avançait toujours, et ils n’osèrent pas l’attaquer. Bientôt il fut récompensé de ses peines.
Il arriva sur une hauteur d’où il aperçut un merveilleux spectacle.
 
D’un côté, les plus belles pelouses vertes où s’ébattaient des cerfs et des daims ; de place en place, de vastes touffes de lis, d’une blancheur éclatante, et de tulipes rouges, bleues et or ; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de savon ; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s’étendaient en cercle ; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté les plus beaux cygnes.
 
Le fils du roi s’était arrêté et restait en extase ; il entendit de nouveau la cloche ; elle ne paraissait pas bien éloignée.
 
Il crut d’abord qu’elle était près du lac, il écouta avec attention ; non, le son ne venait pas de là.
 
Le soleil approchait de son déclin ; le ciel était tout rouge, comme enflammé ; un gr-and silence se fit.
 
Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir.
- Oh ! Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant d’ardeur ? Voilà la nuit, la sombre nuit.
Mais je vois là-bas un rocher élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter ; peut-être, avant que le soleil disparaisse de l’horizon, atteindrai-je le but de mes efforts.
 
Et, s’accrochant aux racines, aux branches, aux angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé.
 
Quelle splendeur se découvrit à ses yeux !La mer, la mer immense et magnifique s’étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre la falaise.
 
A l’horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait de flammes rouges le ciel qui semblait s’étendre comme une vaste coupole sur ce sanctuaire de la nature ; les arbres de la forêt en étaient les piliers ; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant le chœur.
 
Le soleil disparut lentement ; des millions de lumières étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était toujours grandiose et émouvant.
 
Le fils du roi s’agenouilla et adora le créateur de ces merveilles.
 
Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre garçon aux sabots ; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du temple.
 
Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans l’admiration de toute cette poésie enivrante.
 
Et, de toutes parts, ils se sentaient entourés des sons de la cloche divine ; c’étaient les bruits des vagues, des arbres, du vent ; c’était le mouvement qui animait cette nature simple et grandiose. Au-dessus d’eux, ils croyaient entendre les alléluia des anges du ciel.
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