Le jour déjà ne semble pas vouloir finir ; mais la soirée sera encore plus affreuse. Ce n’est pas comme chez toi, mon maître ; ton père et ta mère causent joyeusement ; toi et tes frères et soeurs vous faites un délicieux tapage d’enfer. On se sent vivre au milieu de ce bruit.
Le vieux, ici, jamais on ne lui donne de baisers, ni d’arbre de Noël. On lui donnera un jour un cercueil et ce sera fini.
Non, j’en ai assez.
Il ne faut pas voir les choses du mauvais côté, répondit le petit garçon.
A moi, tout ici me paraît magnifique, et encore n’ai-je pas vu toutes les belles choses que les vieux souvenirs font passer devant les yeux du maître de céans.
- Moi non plus, je ne les aperçois, ni ne les verrai jamais, reprit le soldat de plomb. Je te prie, emporte-moi.
- Non, dit le petit, il faut que tu restes pour tenir compagnie à ce bon vieux monsieur.
Le vieillard, qui paraissait tout rajeuni et avait l’air tout heureux, revint avec d’excellents gâteaux, des confitures délicieuses, des pommes, des noix et autres friandises ; il plaça tout devant son petit ami, qui, ma foi, ne pensa plus aux peines du soldat de plomb. L’enfant retourna chez lui, s’étant diverti à merveille.
Le lendemain, il était à sa fenêtre, et il fit un signe de tête au vieux monsieur, qui le lui rendit en souriant. Une neuvaine se passa, et alors on revint prendre le petit garçon pour le mener à la vieille maison.
Les trompettes entonnèrent leur schnetterendeng, ta-ta-ra-ta. Les chevaliers et les belles dames se penchèrent hors de leur cadre pour voir passer ce petit être, si jeune ; les fauteuils débitèrent leur knik-knak ; le cuir des murailles déclara qu’il était plus durable que la dorure ; enfin tout se passa comme la première fois ; rien ne changeait dans la vieille maison.
- Oh ! Que je me sens malheureux, s’écria le soldat de plomb.
- C’est à périr ici. Laisse-moi plutôt partir pour la guerre, dussé-je y perdre bras et ambes, ce serait au moins un changement.
Oh, emmène-moi !
Maintenant je sais ce que c’est que de recevoir la visite de ses vieux souvenirs, et ce n’est pas amusant du tout à la longue.
- Je vous revoyais tous à la maison, comme si j’étais encore au milieu de vous.
C’était un dimanche matin, et vous autres enfants vous étiez réunis, et les mains jointes vous chantiez un psaume ; ton père et ta mère écoutaient pieusement.
Voilà que la porte s’ouvre et que ta petite soeur Maria, qui n’a que deux ans, fait son entrée.
Elle est si vive et elle est toujours prête à danser quand elle entend n’importe quelle musique.
Cette fois vos chants la mirent en mouvement, mais cela n’allait guère en mesure ; la mélodie marchait trop lentement ; l’enfant levait sa petite jambe, mais il lui fallait la tenir trop longtemps en l’air ; cependant elle dandinait comme elle pouvait de la tête.
Vous gardiez votre sérieux, c’était pourtant bien difficile. Moi, je ris tant, qu’au moment où une grosse voiture vint ébranler la maison, je perdis l’équilibre et je tombai à terre, j’en ai encore une bosse.
Cela me fit bien mal ; mais j’aimerais encore mieux tomber dix fois par jour, chez vous, que de rester ici, hanté par ces vieux souvenirs.
Dis-moi, chantez-vous encore les dimanches ? Raconte-moi quelque chose de la petite Maria !
Et mon bon camarade, l’autre soldat de plomb ? Doit-il être heureux, lui !
Ne pourrait-il pas venir me relever de faction ? Oh, emmène-moi !
- Tu n’es plus à moi, répondit le petit garçon. Tu sais bien que je t’ai donné en cadeau au vieux monsieur. Il faut te faire une raison.
Cette fois le vieillard montra à son petit ami des cassettes où il y avait toutes sortes de jolis bibelots des temps passés ; des cartes à jouer, grandes et toutes dorées, comme on n’en voit même plus chez le roi.
Le vieux monsieur ouvrit le clavecin, qui, à l’intérieur, était orné de fines peintures, de beaux paysages avec des bergers et des bergères ; il joua un ancien air ; l’instrument n’était guère d’accord, et les sons étaient comme enroués.
Mais on aurait dit que le portrait de la belle dame, celui qui avait été acheté chez le marchand de bric-à-brac, s’animait en entendant cette antique mélodie ; le vieux monsieur la regardait, ses yeux brillaient comme ceux d’un jeune homme ; un doux sourire passa sur ses lèvres.
- Je veux partir en guerre, en guerre ! s’écria le soldat de plomb de toutes ses forces ; mais, à ce moment, le vieux monsieur vint prendre quelque chose sur la cheminée et il renversa le soldat qui roula par terre.
Où était-il tombé ? Le vieillard chercha, le petit garçon chercha ; ils ne purent le trouver.
Disparu le soldat de plomb !
- Je le retrouverai demain , dit le vieux monsieur.
Mais, jamais, il ne le revit. Le plancher était rempli de fentes et de trous ; le soldat avait passé à travers, et il gisait là, sous les planches, comme enterré vivant.
Malgré cet incident la journée se passa gaiement, et, le soir, le petit garçon rentra chez lui. Des semaines s’écoulèrent, et l’hiver arriva.
Les fenêtres étaient gelées, et l’enfant était obligé de souffler longtemps sur les carreaux, pour y faire un rond par lequel il pût apercevoir la vieille maison. Les sculptures de la porte, les tulipes, les trompettes, on les voyait à peine, tant la neige les recouvrait.
La vieille maison paraissait encore plus tranquille et silencieuse que d’ordinaire ; et, en effet, il n’y demeurait absolument plus personne : le vieux monsieur était mort , il s’était doucement éteint.
Le soir, comme c’était l’usage dans le pays, une voiture tendue de noir s’arrêta devant la porte ; on y plaça un cercueil, qu’on devait porter bien loin, pour le mettre dans un caveau de famille. La voiture se mit en marche ; personne ne suivait que le vieux domestique ; tous les amis du vieux monsieur étaient morts avant lui.
Le petit garçon pleurait, et il envoyait de la main des baisers d’adieu au cercueil.
Quelques jours après, la vieille maison fut pleine de monde, on y faisait la vente de tout ce qui s’y trouvait.
Et, de la fenêtre, le petit garçon vit partir, dans tous les sens, les chevaliers, les châtelaines, les pots de fleurs en faïence, les fauteuils qui poussaient des knik-knak plus forts que jamais.
Le portrait de la belle dame retourna ches le marchand de bric-à-brac ; si vous voulez le voir, vous le trouverez encore chez lui ; personne ne l’a acheté, personne n’y a fait attention.
Au printemps, on démolit la vieille maison.
- Ce n’est pas dommage qu’on fasse disparaître cette antique baraque , dirent les imbéciles, et ils étaient nombreux comme partout.
Et, pendant que les maçons donnaient des coups de pioche, qui fendaient le coeur du petit garçon, on voyait, de la rue, pendre des lambeaux de la tapisserie en cuir doré, et les tulipes volaient en éclats, et les trompettes tombaient par terre, lançant un dernier schnetterendeng. Enfin, on enleva tous les décombres et on construisit une grande belle maison à larges fenêtres et à murailles bien lisses, proprement peintes en blanc. Par devant, on laissa un espace pour un gentil petit jardin qui, sur la rue, était entouré d’une jolie grille neuve :
- Que tout cela a bonne façon ! disaient les voisins. Dans le jardin, il y avait des allées bien droites, et des massifs bien ronds ; les plantes étaient alignées au cordeau, et ne poussaient pas à tort et à travers comme autrefois, dans la cour de la vieille maison.
Les gens s’arrêtaient à la grille et regardaient avec admiration.
Les moineaux par douzaines, perchés sur les arbustes et la vigne vierge qui couvrait les murs de côté babillaient de toutes sortes de choses, mais pas de la vieille maison ; aucun d’eux ne l’avait jamais vue : car il s’était passé, depuis lors, bien du temps, oui, tant d’années que, dans l’intervalle, le petit garçon était devenu un homme, et un homme distingué qui faisait la joie de ses vieux parents.
Il s’était marié et il habitait, avec sa jeune femme, justement la belle maison dont nous venons de parler. Un jour, ils étaient dans le jardin, et la jeune dame plantait une fleur des champs qu’elle avait rapportée de la promenade, et qu’elle trouvait aussi belle qu’une fleur de serre.
Elle raffermisssait, de ses petites mains, la terre autour de la racine, lorsqu’elle se sentit comme piquée aux doigts.
- Aïe ! s’écrie-t-elle, et elle aperçoit quelque chose qui brille.
Qu’était-ce ? Devinez-vous ?
C’était le soldat de plomb, que le vieux monsieur avait cherché vainement et qui était tombé là pendant les démolitions, se trouvait sous terre depuis tant d’années.
La jeune dame le retira, et, sans lui en vouloir de ce qu’il l’avait piquée, elle le nettoya avec une feuille humide de rosée, et le sécha avec son mouchoir fin, qui sentait bon.
Et le soldat de plomb était bien aise, comme s’il se réveillait d’un long évanouissement.
- Laisse-moi le voir, dit le jeune homme, en souriant.
Puis il hocha la tête et continua :
- Non, ce ne peut pas être le même ; mais il me rappelle un autre soldat de plomb que j’avais lorsque j’étais petit.
Et il raconta l’histoire de la vieille maison, et du vieux monsieur, auquel il avait envoyé, pour lui tenir compagnie, son soldat de plomb.
La jeune dame fut touchée jusqu’aux larmes de ce récit, surtout quand il fut question du portrait qui avait été acheté chez le marchand de bric-à-brac.
- Il serait cependant possible, dit-elle, que ce fût le même soldat de plomb.
Je veux le garder avec soin ; il me rappellera ce que tu viens de me conter.
- Tu me conduiras, n’est-ce pas, sur la tombe du vieux monsieur ? Je ne sais pas où elle se trouve, répondit-il ; j’ai demandé à la voir, personne n’a pu me l’indiquer.
Tous ses amis étaient morts. Je sais seulement que c’est très loin d’ici ; au moment où on a emporté le cercueil, je n’ai pas questionné ; j’étais trop petit pour aller si loin y porter des fleurs.
- Oh ! Comme il a été seul, dans sa tombe également ! dit la dame, personne n’en aura pris soin.
- Moi aussi, j’ai été longtemps bien seul, se dit le soldat de plomb ; mais, quelle compensation aujourd’hui ; je ne suis pas oublié !
Comme la dame l’emportait dans la maison, il jeta un dernier regard sur l’endroit où il était resté tant d’années ; que vit-il, ressemblant à de la vulgaire terre ?
Un morceau de la belle tapisserie. La dorure, elle, avait entièrement disparu.
Et, de sa fine oreille, le soldat entendit un murmure où il distinguait ces paroles :
- La dorure passe, mais le cuir reste.
S’il avait pu, il aurait volontiers haussé les épaules ; chez lui, couleur et dorure étaient restées.