On alla quérir les elfes pour qui on avait préparé toutes ces merveilles, les seigneurs et les belles dames ; ceux que j’avais d’abord vus n’étaient que des serviteurs.
 
On m’invita à m’approcher pour jouir de la fête, mais pas trop près, car, en remuant, j’aurais pu écraser de mon poids quelqu’un de la société. Les danses commencèrent.
 
Quelle délicieuse musique j’entendis alors ! A travers tout le bois résonnaient des chants d’oiseaux.
 
C’était un son plein et harmonieux, et fort comme celui d’un millier de cloches de verre. Le tout était accompagné du doux susurrement des branches d’arbre ; je distinguai aussi le tintement des clochettes bleues qui étaient suspendues à ma brochette, qui, elle-même, frappée avec une tige de fleur par un des elfes, rendait le son le plus mélodieux. Jamais je n’aurais cru la chose possible.
 
Ce petit bâton devenait un instrument de musique : tout dépend de la façon dont on s’y prend. J’étais transportée, touchée jusqu’aux larmes ; quoique je ne sois qu’une petite souris, j’ai la sensibilité vive, et je pleurai de joie.
 
Que la nuit me parut courte !
 
Mais en cette saison, il n’y a pas à dire, le soleil se lève de bon matin. A l’aurore vint un coup de vent, qui emporta dans les airs toute cette splendide décoration de l’arbre de mai ; encore un instant, et tout cela disparut.
 
Six elfes vinrent poliment me rapporter ma brochette, me remerciant beaucoup, et ils demandèrent si, en retour du service que je leur avais rendu, je ne voulais pas exprimer un voeu ; que, s’il était en leur pouvoir de l’accomplir, ils le feraient bien volontiers.
 
Je saisis la balle au bond, et je les priai de me dire comment se prépare la soupe à la brochette.
- Mais tu viens de le voir, répondit le chef de la bande.
 
- Tu ne reconnaissais plus ton petit bâton ; tu as bien vu tout le parti que nous en avons tiré.
 
- Mais je ne parle pas an figuré, répliquai-je. C’est d’une véritable soupe qu’il s’agit.
 
Et je leur contai toute l’histoire.
 
Vous voyez bien, ajoutai-je, que le roi des souris ni son puissant empire ne sauraient tirer aucun profit de toutes les belles choses dont vous avez orné ma brochette, même si je pouvais les reproduire ; ce serait un charmant spectacle, mais bon seulement pour le dessert, quand on n’a plus faim.
 
Alors le petit elfe plongea son petit doigt dans le calice d’une violette et le promena ensuite sur la brochette : Fais attention, dit-il.
 
Quand tu seras de retour auprès de ton roi, touche son museau de ton bâton, sur lequel tu verras éclore, même au plus froid de l’hiver, les plus belles violettes.
 
Comme cela je t’aurai au moins fait un petit don en récompense de ta complaisance, et même j’y ajouterai encore quelque chose.
 
A ces mots, la souricelle approcha la brochette de l’auguste museau de son souverain et, en effet, le petit bâton se trouva entouré du plus joli bouquet de violettes ; c’était une odeur délicieuse ; mais elle n’était pas du goût de la gent souricière, et le roi ordonna aux souris qui étaient près du foyer de mettre leurs queues sur les restes du feu, "pour remplacer cette fade senteur, bonne", dit-il, pour les hommes tout au plus, par une agréable odeur de roussi.
 
Mais, dit alors le roi, le petit elfe n’avait-il pas promis encore autre chose ?
 
- Oui, répondit la souris, il a tenu parole. C’est encore une jolie surprise du plus bel effet :
 
-   Les violettes, dit-il, c’est pour la vue et l’odorat, je vais maintenant t’accorder quelque chose pour l’ouïe.  
 
Et la souris retourna sa brochette. Les fleurs avaient disparu ; il ne restait plus que le petit morceau de bois.
Elle se mit à le mouvoir comme un bâton de chef d’orchestre et à battre la mesure. Dieu ! quelle drôle de musique on entendit !
Ce n’étaient plus les sons divins qui avaient retenti dans la forêt pour le bal des elfes ; c’étaient tous les bruits imaginables qui peuvent se produire dans une cuisine.
Les souris étaient tout oreille. On entendait le pétillement des sarments, le ronflement du four, le bouillonnement de la soupe, le crépitement de la graisse, le bruit continu d’une pièce de viande qui rôtit et se rissole. Soudain on aurait dit qu’un coup de vent venait d’activer le feu, de façon que pots et casseroles débordèrent, et ce qui en tomba sur les charbons fit un grand tintamarre. Puis plus rien, silence complet. Peu à peu commença un léger bruit, comme un chant doux et plaintif ; c’est la bouilloire qui s’échauffe : le son devient plus fort, l’eau entre en ébullition.
 
C’est de nouveau un bacchanal produit par une douzaine de casseroles, les unes en majeur, les autres en mineur. La petite souris brandit son bâton avec une rapidité de plus en plus grande : les pots écument, jettent de gros bouillons qui produisent un gargouillement bruyant ; tout déborde, tout se sauve, c’est comme un sifflement infernal. Puis un nouveau coup de vent passe par la cheminée.
 
Hou ! hah ! quel fracas ! La petite souris, effrayée, laisse tomber son bâton.
 
On n’entend plus rien.
 
- En voilà une fameuse cuisson ! dit le roi. Allons, qu’on serve la soupe !
 
-  Mais c’est là tout, répondit la souris ; la soupe est partie tout entière dans le feu.
 
- C’est une mauvaise plaisanterie, dit le roi. Allons, à la suivante.
 
III CE QUE RACONTA LA SECONDE SOURICELLE
 
Je suis née dans la bibliothèque du château, dit la seconde petite souris.
 
Il y a comme un sort sur notre famille : presque aucune de nous n’a le bonheur de pénétrer jusqu’à la salle à manger ou jusqu’à l’office, objet de tous nos désirs.
 
C’est aujourd’hui pour la première fois que j’entre dans cette cuisine.
 
Cependant, pendant mon voyage, j’ai fréquenté plusieurs de ces lieux de délices.
 
Dans cette fameuse bibliothèque qui fut mon berceau, nous eûmes souvent à souffrir de la faim ; mais nous y acquîmes une belle instruction.
 
La nouvelle du concours ouvert par ordre du roi, pour la découverte de la recette de la soupe à la brochette, arriva jusqu’à nous.
 
Ma vieille grand-mère se souvint qu’un jour elle avait entendu un des serviteurs de la bibliothèque lire tout haut, dans un des livres, ce passage :
 
Le poète est un magicien ; il peut faire de la soupe rien qu’avec une brochette.  
 
Ma grand-mère me demanda si je me sentais poète ; je ne savais même pas ce que cela pouvait être. Allons, me dit-elle, il te faut voyager, et tâcher d’apprendre comment l’on devient poète.
 
C’est au-dessus de mes moyens, répliquai-je.
 
Mais ma grand-mère, qui avait souvent écouté ce qu’on lisait dans la bibliothèque, me dit que, d’après les plus savantes autorités, il y avait trois ingrédients pour faire un poète : de l’intelligence, de l’imagination et du sentiment.
 
Si tu te procures ces trois choses, dit- elle, tu seras poète, et alors il te sera facile de préparer cette fameuse soupe. Je partis donc en voyage, à la quête de ces trois qualités ; je me dirigeai vers l’ouest.
 
L’intelligence, m’étais-je dit, est la principale des trois ; les deux autres sont bien moins estimées dans ce monde : donc je m’attachai à acquérir d’abord l’intelligence. Mais où la trouver ?
 
Regarde la fourmi, et tu apprendras la sagesse  , a dit un certain roi des Israélites, comme ma grand-mère l’avait encore entendu lire.
 
Donc je marchai sans m’arrêter, jusqu’à ce que j’eusse rencontré la première grande fourmilière. Là, je me mis aux aguets, pour saisir la sagesse au gîte.
 
Les fourmis sont un petit peuple bien respectable ; elles ne sont qu’intelligence d’outre en outre.
 
Tout, chez elles, se passe comme un problème de mathématique qui se résout bien méthodiquement.
 
Travailler, travailler sans cesse et pondre des oeufs, c’est là, disent-elles, remplir ses devoirs vis-à-vis du présent et de l’avenir, et elles ne font pas autre chose.
 
Elles se divisent en supérieures et en inférieures ; le rang est marqué par un numéro d’ordre ; la reine porte le numéro un.
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