XLIII. — Le Flambeau vivant
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très-savant a sans doute aimantés ;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.
 
Me sauvant de tout piége et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.
 
Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;
 
Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !
 
XLIV. — Réversibilité
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?
 
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?
 
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?
 
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
 
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !
 
XLV. — Confession
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
            À mon bras votre bras poli
S’appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
            Ce souvenir n’est point pâli) ;
 
Il était tard ; ainsi qu’une médaille neuve
            La pleine lune s’étalait,
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
            Sur Paris dormant ruisselait.
 
Et le long des maisons, sous les portes cochères,
            Des chats passaient furtivement,
L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
            Nous accompagnaient lentement.
 
Tout à coup, au milieu de l’intimité libre
            Éclose à la pâle clarté,
De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
            Que la radieuse gaieté,
 
De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare
            Dans le matin étincelant,
Une note plaintive, une note bizarre
            S’échappa, tout en chancelant
 
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
            Dont sa famille rougirait,
Et qu’elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
            Dans un caveau mise au secret.
 
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :
            « Que rien ici-bas n’est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,
            Se trahit l’égoïsme humain ;
 
Que c’est un dur métier que d’être belle femme,
            Et que c’est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pâme
            Dans un sourire machinal ;
 
Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte ;
            Que tout craque, amour et beauté,
Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hotte
            Pour les rendre à l’Éternité ! »
 
J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,
            Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotée
            Au confessionnal du cœur.
 
XLVI. — L’Aube spirituelle
Quand chez les débauchés l’aube blanche et vermeille
Entre en société de l’Idéal rongeur,
Par l’opération d’un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un ange se réveille.
 
Des Cieux Spirituels l’inaccessible azur,
Pour l’homme terrassé qui rêve encore et souffre,
S’ouvre et s’enfonce avec l’attirance du gouffre.
Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,
 
Sur les débris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
À mes yeux agrandis voltige incessamment.
 
Le soleil a noirci la flamme des bougies ;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
Âme resplendissante, à l’immortel soleil !
 
XLVII. — Harmonie du soir
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
 
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
 
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
 
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.....
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
XLVIII. — Le Flacon
Il est de forts parfums pour qui toute matière
Est poreuse. On dirait qu’ils pénètrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l’Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
 
Ou dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l’âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D’où jaillit toute vive une âme qui revient.
 
Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
Teintés d’azur, glacés de rose, lamés d’or.
 
Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l’air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l’âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;
 
Il la terrasse au bord d’un gouffre séculaire,
Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
D’un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
 
Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire
Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
 
Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges ! liqueur
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !
XLII.
 
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,
À la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère,
Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?
 
— Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :
Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son œil nous revêt d’un habit de clarté.
 
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.
 
Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j’ordonne
Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ;
Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. »
 

XLIII. — Le Flambeau vivant
 
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très-savant a sans doute aimantés ;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.
 
Me sauvant de tout piége et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.
 
Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;
 
Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !
 

XLIV. — Réversibilité
 
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?
 
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?
 
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?
 
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
 
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !
 

XLV. — Confession
 
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
            À mon bras votre bras poli
S’appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
            Ce souvenir n’est point pâli) ;
 
Il était tard ; ainsi qu’une médaille neuve
            La pleine lune s’étalait,
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
            Sur Paris dormant ruisselait.
 
Et le long des maisons, sous les portes cochères,
            Des chats passaient furtivement,
L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
            Nous accompagnaient lentement.
 
Tout à coup, au milieu de l’intimité libre
            Éclose à la pâle clarté,
De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
            Que la radieuse gaieté,
 
De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare
            Dans le matin étincelant,
Une note plaintive, une note bizarre
            S’échappa, tout en chancelant
 
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
            Dont sa famille rougirait,
Et qu’elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
            Dans un caveau mise au secret.
 
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :
            « Que rien ici-bas n’est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,
            Se trahit l’égoïsme humain ;
 
Que c’est un dur métier que d’être belle femme,
            Et que c’est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pâme
            Dans un sourire machinal ;
 
Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte ;
            Que tout craque, amour et beauté,
Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hotte
            Pour les rendre à l’Éternité ! »
 
J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,
            Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotée
            Au confessionnal du cœur.
 

XLVI. — L’Aube spirituelle
 
Quand chez les débauchés l’aube blanche et vermeille
Entre en société de l’Idéal rongeur,
Par l’opération d’un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un ange se réveille.
 
Des Cieux Spirituels l’inaccessible azur,
Pour l’homme terrassé qui rêve encore et souffre,
S’ouvre et s’enfonce avec l’attirance du gouffre.
Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,
 
Sur les débris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
À mes yeux agrandis voltige incessamment.
 
Le soleil a noirci la flamme des bougies ;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
Âme resplendissante, à l’immortel soleil !
 
XLII.
 
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,
À la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère,
Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?
 
— Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :
Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son œil nous revêt d’un habit de clarté.
 
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.
 
Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j’ordonne
Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ;
Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. »


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