HAUT Précédent SOMMAIRE SOMMAIRE HAUT Précédent- Ce n'est pas parce qu'Ingénu est prince, que j'ai consenti à votre mariage avec lui ; mais parce qu'il est le plus honnête homme du monde. Aurore attendait avec quelque impatience le retour du prince ; mais le second jour après son départ, comme elle ramenait son troupeau, elle se laissa tomber si malheureusement dans un buisson, qu'elle se déchira tout le visage. Elle se regarda bien vite dans un ruisseau, et elle se fit peur ; car le sang lui coulait de tous les côtés. - Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle à la bergère, en rentrant dans la maison ; Ingénu viendra demain matin, et il ne m'aimera plus, tant il me trouvera horrible. La bergère lui dit en souriant : - Puisque le bon Dieu a permis que vous soyez tombée, sans doute que c'est pour votre bien ; car vous savez qu'il vous aime, et qu'il sait mieux que vous ce qui vous est bon. Aurore reconnut sa faute, car c'en est une de murmurer contre la Providence, et elle dit en elle-même, si le prince Ingénu ne veut plus m'épouser, parce que je ne suis plus belle, apparemment que j'aurais été malheureuse avec lui. Cependant la bergère lui lava le visage, et lui arracha plusieurs épines, qui étaient enfoncées dedans. Le lendemain matin, Aurore était effroyable, car son visage était horriblement enflé, et on ne lui voyait pas les yeux. Sur les dix heures du matin, on entendit un carrosse s'arrêter devant la porte ; mais au lieu d'Ingénu, on en vit descendre le roi Fourbin : un des courtisans, qui étaient à la chasse avec le prince, avait dit au roi que son frère avait rencontré la plus belle fille du monde, et qu'il voulait l'épouser. - Vous êtes bien hardi de vouloir vous marier sans ma permission, dit Fourbin à son frère : pour vous punir, je veux épouser cette fille, si elle est aussi belle qu'on le dit. Fourbin, en entrant chez la bergère, lui demanda où était la fille. - La voici, répondit la bergère, en montrant Aurore. - Quoi ! ce monstre-là, dit le roi, et n'avez-vous point une autre fille, à laquelle mon frère a donné sa bague ? - La voici à mon doigt , répondit Aurore. A ces mots, le roi fit un grand éclat de rire, et dit : - Je ne croyais pas mon frère de si mauvais goût ; mais je suis charmé de pouvoir le punir. En même temps, il commanda à la bergère de mettre un voile sur la tête d'Aurore ; et ayant envoyé chercher le prince Ingénu, il lui dit : - Mon frère, puisque vous aimez la belle Aurore, je veux que vous l'épousiez tout à l'heure. - Et moi, je ne veux tromper personne, dit Aurore, en arrachant son voile ; regardez mon visage, Ingénu, je suis devenue bien horrible depuis trois jours ; voulez-vous encore m'épouser ? - Vous paraissez plus aimable que jamais à mes yeux, dit le prince ; car je reconnais que vous êtes plus vertueuse encore que je ne croyais. En même temps il lui donna la main, et Fourbin riait de tout son cœur. Il commanda donc qu'ils fussent mariés sur-le-champ ; mais ensuite il dit à Ingénu : - Comme je n'aime pas les monstres, vous pouvez demeurer avec votre femme dans cette cabane, je vous défends de l'amener à la cour. En même temps, il remonta dans son carrosse, et laissa Ingénu transporté de joie. - Eh bien, dit la bergère à Aurore, croyez-vous encore être malheureuse d'avoir tombé ? Sans cet accident, le roi serait devenu amoureux de vous, et si vous n'aviez pas voulu l'épouser, il eût fait mourir Ingénu. - Vous avez raison, ma mère, reprit Aurore mais pourtant je suis devenue laide à faire peur, et je crains que le prince n'ait du regret de m'avoir épousée. - Non, je vous assure, reprit Ingénu : on s'accoutume au visage d'une laide, mais on ne peut s'accoutumer à un mauvais caractère. - Je suis charmée de vos sentiments, dit la bergère ; mais Aurore sera encore belle, j'ai une eau qui guérira son visage. Effectivement, au bout de trois jours, le visage d'Aurore devint comme auparavant ; mais le prince la pria de porter toujours son voile ; car il avait peur que son méchant frère ne l'enlevât, s'il la voyait. Cependant Fourbin, qui voulait se marier, fit partir plusieurs peintres pour lui apporter les portraits des plus belles filles. Il fut enchanté de celui d'Aimée, sœur d'Aurore, et l'ayant fait venir à la cour, il l'épousa. Aurore eut beaucoup d'inquiétude, quand elle sut que sa sœur était reine ; elle n'osait plus sortir, car elle savait combien cette sœur était méchante, et combien elle la haïssait. Au bout d'un an, Aurore eut un fils qu'on nomma Beaujour, et elle l'aimait uniquement. Ce petit prince, lorsqu'il commença à parler, montra tant d'esprit, qu'il faisait tout le plaisir de ses parents. Un jour qu'il était devant la porte avec sa mère, elle s'endormit, et quand elle se réveilla, elle ne trouva plus son fils. Elle jeta de grands cris, et courut par toute la forêt pour le chercher. La bergère avait beau la faire souvenir qu'il n'arrive rien que pour notre bien, elle eut toutes les peines du monde à la consoler ; mais le lendemain, elle fut contrainte d'avouer que la bergère avait raison. Fourbin et sa femme, enragés de n'avoir point d'enfants, envoyèrent des soldats pour tuer leur neveu ; et voyant qu'on ne pouvait le trouver, ils mirent Ingénu, sa femme et la bergère dans une barque, et les firent exposer sur la mer, afin qu'on entendît jamais parler d'eux. Pour cette fois, Aurore crut qu'elle devait se croire fort malheureuse ; mais la bergère lui répétait toujours, que Dieu faisait tout pour le mieux. Comme il faisait un très beau temps, la barque vogua tranquillement pendant trois jours, et aborda à une ville qui était sur le bord de la mer. Le roi de cette ville avait une grande guerre, et les ennemis l'assiégèrent le lendemain. Ingénu, qui avait du courage, demanda quelques troupes au roi ; il fit plusieurs sorties, et il eut le bonheur de tuer l'ennemi qui assiégeait la ville. Les soldats, ayant perdu leur commandant, s'enfuirent, et le roi, qui était assiégé, n'ayant point d'enfants, adopta Ingénu pour son fils, afin de lui marquer sa reconnaissance. Quatre ans après, on apprit que Fourbin était mort de chagrin, d'avoir épousé une méchante femme, et le peuple qui la haïssait la chassa honteusement, et envoya des ambassadeurs à Ingénu, pour lui offrir la couronne. Il s'embarqua avec sa femme et la bergère, mais une grande tempête étant survenue, ils firent naufrage et se trouvèrent dans une île déserte. Aurore, devenue sage par tout ce qui lui était arrivé, ne s'affligea point, et pensa que c'était pour leur bien, que Dieu avait permis ce naufrage : ils mirent un grand bâton sur le rivage, et le tablier blanc de la bergère au haut de ce bâton, afin d'avertir les vaisseaux, qui passeraient par là, de venir à leur secours. Sur le soir, ils virent venir une femme qui portait un petit enfant, et Aurore ne l'eut pas plutôt regardé, qu'elle reconnut son fils Beaujour. Elle demanda à cette femme où elle avait pris cet enfant, et elle lui répondit que son mari, qui était un corsaire, l'avait enlevé ; mais qu'ayant fait naufrage, proche de cette île, elle s'était sauvée avec l'enfant qu'elle tenait alors dans ses bras. Deux jours après, des vaisseaux qui cherchaient les corps d'Ingénu et d'Aurore, qu'on croyait péris, virent ce linge blanc, et étant venus dans l'île, ils menèrent leur roi et sa famille dans leur royaume. Et quelque accident qui arrivât à Aurore, elle ne murmura jamais, parce qu'elle savait par son expérience, que les choses qui nous paraissent des malheurs sont souvent la cause de notre félicité.
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