Belote trouva d'abord beaucoup de difficultés à suivre les conseils de sa soeur, par l'habitude qu'elle avait contractée de perdre son temps en niaiseries ; mais à force de se gêner, elle y réussit, et fit des progrès surprenants dans toutes les sciences, à mesure qu'elle devenait aussi raisonnable : et comme la philosophie la consolait de ses malheurs, elle reprit son embonpoint, et devint plus belle qu'elle n'avait jamais été ; mais elle ne s'en souciait pas du tout, et ne daignait même pas se regarder dans le miroir.
 
Cependant, son mari avait pris un si grand dégoût pour elle, qu'il fit casser son mariage. Ce dernier malheur pensa l'accabler, car elle aimait tendrement son mari ; mais sa soeur Laidronette vint à bout de la consoler.
 
-  Ne vous affligez pas, lui disait-elle, je sais le moyen de vous rendre votre mari ; suivez seulement mes conseils, et ne vous embarrassez de rien. 
 
Comme le prince avait eu un fils de Belote, qui devait être son héritier, il ne se pressa point de prendre une autre femme, et ne pensa qu'à se bien divertir.
 
Il goûtait extrêmement la conversation de Laidronette, et lui disait quelquefois, qu'il ne se remarierait jamais, à moins qu'il ne trouvât une femme qui eût autant d'esprit qu'elle.
 
-  Mais, si elle était aussi laide que moi, lui répondit-elle, en riant.
 
- En vérité, madame, lui dit le prince, cela ne m'arrêterait pas un moment : on s'accoutume à un laid visage, le vôtre ne me paraît plus choquant, par l'habitude que j'ai de vous voir ; quand vous parlez, il ne s'en faut de rien que je ne vous trouve jolie ; et puis, à vous dire la vérité, Belote m'a dégoûté des belles, toutes les fois que j'en rencontre une, stupide, je n'ose lui parler, dans la crainte qu'elle ne me réponde une sottise. 
 
Cependant, le temps du carnaval arriva, et le prince crut qu'il se divertirait beaucoup, s'il pouvait courir le bal sans être connu de personne.
 
Il ne se confia qu'à Laidronette, et la pria de se masquer avec lui ; car, comme elle était sa belle-soeur, personne ne pouvait y trouver à redire, et quand on l'aurait su, cela n'aurait pu nuire à sa réputation ; cependant, Laidronette en demanda la permission à son mari, qui y consentit, d'autant plus volontiers qu'il avait lui-même mis cette fantaisie en tête du prince, pour faire réussir le dessein qu'il avait, de le réconcilier avec Belote.
 
Il écrivit à cette princesse abandonnée de concert avec son épouse, qui marqua en même temps à sa soeur, comment le prince devait être habillé.
 
Dans le milieu du bal, Belote vint s'asseoir entre son mari et sa soeur, et commença une conversation extrêmement agréable avec eux : d'abord, le prince crut reconnaître la voix de sa femme ;
mais elle n'eut pas parlé un demi-quart d'heure, qu'il perdit le soupçon qu'il avait eu au commencement. Le reste de la nuit passa si vite, à ce qu'il lui sembla, qu'il se frotta les yeux quand le jour parut, croyant rêver, et demeura charmé de l'esprit de l'inconnue, qu'il ne put jamais engager à se démasquer :
tout ce qu'il en put obtenir, c'est qu'elle reviendrait au premier bal avec le même habit. Le prince s'y trouva des premiers; et quoique l'inconnue y arrivât un quart d'heure après lui, il l'accusa de paresse, et lui jura qu'il s'était beaucoup impatienté.
 
Il fut encore plus charmé de l'inconnue cette seconde fois que la première, et avoua à Laidronette qu'il était amoureux comme un fou de cette personne.
 
-  J'avoue qu'elle a beaucoup d'esprit, lui répondit sa confidente ; mais si vous voulez que je vous dise mon sentiment, je soupçonne qu'elle est encore plus laide que moi : elle connaît que vous l'aimez, et craint de perdre votre coeur, quand vous verrez son visage.
 
- Ah ! madame, dit le prince, que ne peut-elle lire dans mon âme ! L'amour qu'elle m'a inspiré, est indépendant de ses traits : j'admire ses lumières, l'étendue de ses connaissances, la supériorité de son esprit, et la bonté de son coeur.
 
- Comment pouvez-vous juger de la bonté de son coeur ? lui dit Laidronette.
 
- Je vais vous le dire, reprit le prince, quand je lui ai fait remarquer de belles femmes, elle les a louées de bonne fois et elle m'a même fait remarquer avec adresse des beautés qu'elles avaient, et qui échappaient à ma vue.
Quand j'ai voulu, pour l'éprouver, lui conter les mauvaises histoires qu'on mettait sur le compte de ces femmes, elle a détourné adroitement le discours, ou bien elle m'a interrompu, pour me raconter quelque belle action de ces personnes ; et enfin, quand j'ai voulu continuer, elle m'a fermé la bouche, en me disant qu'elle ne pouvait souffrir la médisance.
Vous voyez bien, madame, qu'une femme qui n'est point jalouse de celles qui sont belles, une femme qui prend plaisir à dire du bien du prochain, une femme qui ne peut souffrir la médisance, doit être d'un excellent caractère, et ne peut manquer d'avoir un bon coeur.
Que me manquera-t-il pour être heureux avec une telle femme, quand même elle serait aussi laide que vous le pensez ? Je suis donc résolu à lui déclarer mon nom, et à lui offrir de partager ma puissance. 
 
Effectivement, dans le premier bal, le prince apprit sa qualité à l'inconnue, et lui dit qu'il n'y avait point de bonheur à espérer pour lui, s'il n'obtenait pas sa main ; mais, malgré ces offres, Belote s'obstina à demeurer masquée, ainsi qu'elle en était convenue avec sa soeur.
 
Voilà le pauvre prince dans une inquiétude épouvantable. il pensait comme Laidronette, que cette personne si spirituelle devait être un monstre, puisqu'elle avait tant de répugnance à se laisser voir ; mais quoiqu'il se la peignît de la manière du monde la plus désagréable, cela ne diminuait point l'attachement, l'estime, et le respect, qu'il avait conçus pour son esprit et pour sa vertu. Il était tout prêt à tomber malade de chagrin, lorsque l'inconnue lui dit :
 
-  Je vous aime, mon prince, et je ne chercherai point à vous le cacher ; mais plus mon amour est grand, plus je crains de vous perdre, quand vous me connaîtrez.
Vous vous figurez, peut-être, que j'ai de grands yeux, une petite bouche, de belles dents, un teint de lis et de roses ; et si par aventure j'allais me trouver des yeux louches, une grande bouche, un nez camard, des dents gâtées, vous me prieriez bien vite, de remettre mon masque.
D'ailleurs, quand je ne serais pas si horrible, je sais que vous êtes inconstant : vous avez aimé Belote à la folie, et cependant vous vous en êtes dégoûté.
 
- Ah ! madame, dit le prince, soyez mon juge ; j'étais jeune, quand j'épousai Belote, et je vous avoue que je ne m'était jamais occupé qu'à la regarder, et point à l'écouter; mais lorsque je fus son mari, et que l'habitude de la voir eut dissipé mon illusion, imaginez-vous si ma situation dut être bien agréable ?
 
Quand je me trouvais seul avec mon épouse, elle me parlait d'une robe nouvelle qu'elle devait mettre le lendemain, des souliers de celle-ci, des diamants de celle-là. S'il se trouvait à ma table une personne d'esprit, et que l'on voulût parler de quelque chose de raisonnable, Belote commençait par bâiller, et finissait par s'endormir.
Je voulus essayer de l'engager à s'instruire, cela l'impatienta ; elle était si ignorante, qu'elle me faisait trembler et rougir toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche.
D'ailleurs, elle avait tous les défauts des sottes : quand elle s'était fourré une chose dans la tête, il n'était pas possible de l'en faire revenir, en lui donnant de bonnes raisons car elle ne pouvait les comprendre.
Elle était jalouse, médisante, méfiante.
Encore, s'il m'avait été permis de me désennuyer d'un autre côté, j'aurais eu patience, mais ce n'était pas là son compte: elle eût voulu que le sot amour, qu'elle m'avait inspiré, eût duré toute ma vie, et m'eût rendu son esclave.
Vous voyez bien qu'elle m'a mise dans la nécessité de faire casser mon mariage.
 
- J'avoue que vous étiez à plaindre, lui répondit l'inconnue ; mais tout ce que vous dites, ne me rassure point. Vous dites que vous m'aimez, voyez si vous serez assez hardi pour m'épouser aux yeux de tous vos sujets, sans m'avoir vue.
 
- Je suis le plus heureux de tous les hommes, puisque vous ne demandez que cela, répondit le prince ; venez dans mon palais avec Laidronette, et demain, dès le matin, je ferai assembler mon conseil, pour vous épouser à ses yeux.
 
Le reste de la nuit parut bien long au prince, et avant de quitter le bal, s'étant démasqué, il ordonna à tous les seigneurs de la cour, de se rendre dans son palais, et fit avertir tous les ministres.
 
Ce fut en leur présence qu'il raconta ce qui lui était arrivé avec l'inconnue ; et après avoir fini son discours, il jura de n'avoir jamais d'autre épouse qu'elle, telle que pût être sa figure.
 
Il n'y eut personne qui ne crût, comme le prince, que celle qu'il épousait ainsi ne fût horrible à voir : quelle fut la surprise de tous les assistants, lorsque Belote s'étant démasquée, leur fit voir la plus belle personne qu'on pût imaginer ?
 
Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que le prince, ni les autres, ne la reconnurent pas d'abord, tant le repos et la solitude l'avaient embellie ; on se disait seulement tout bas, que l'autre princesse lui ressemblait en laid.
 
Le prince extasié, d'être trompé si agréablement, ne pouvait parler ; mais Laidronette rompit le silence, pour féliciter sa soeur du retour de la tendresse de son époux.
 
- Quoi ! s'écria le roi, cette charmante et spirituelle personne est Belote ? Par quel enchantement a-t-elle joint aux charmes de la figure, ceux de l'esprit et du caractère qui lui manquaient absolument ? Quelque fée favorable a-t-elle fait ce miracle en sa faveur ?
 
- Il n'y a point de miracle, reprit Belote, j'avais négligé de cultiver les dons de la nature ; mes malheurs, la solitude et les conseils de ma soeur, m'ont ouvert les yeux, et m'ont engagée à acquérir des grâces à l'épreuve du temps et des maladies.
 
- Et ces grâces m'ont inspiré un attachement à l'épreuve de l'inconstance , lui dit le prince en l'embrassant.
 
Effectivement, il l'aima toute sa vie avec une fidélité, qui lui fit oublier ses malheurs passés.
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