Regardez cet homme couché dans ce cachot, couvert de chaînes; vous avez découvert une conversation fort innocente, que tenait cet homme, et comme vous ne l'aviez écoutée qu'à moitié, vous avez cru entendre qu'il était d'intelligence avec les ennemis du roi.
   Un jeune étourdi fort méchant homme, une femme aussi babillarde que vous, qui n'aimaient pas ce pauvre homme qui est prisonnier, ont répété et augmenté ce que vous leur aviez fait entendre de cet homme ; ils l'on fait mettre dans ce cachot, d'où il ne sortira que pour assommer le rapporteur à coup de bâtons, et vous traiter comme la dernière des femmes, si jamais il vous rencontre. 
 
Après cela, la fée montra à Joliette quantité de domestiques sur le pavé, et manquant de pain, des maris séparés de leurs femmes ; des enfants déshérités par leurs pères ; et tout cela, à cause de ses rapports.
 
Joliette était inconsolable, et promit de se corriger.
 
-  Vous êtes trop vieille pour vous corriger, lui dit la fée ; des défauts qu'on a nourris jusqu'à vingt ans, ne se corrigent pas après cela,
quand on le veut ; je ne sais qu'un remède à ce mal ; c'est d'être aveugle, sourde et muette, pendant dix ans, et de passer tout ce temps à réfléchir sur les malheurs que vous avez causés. 
 
Joliette n'eut pas le courage de consentir à un remède qui lui paraissait si terrible ; elle promit pourtant, de ne rien épargner pour devenir silencieuse ; mais la fée lui tourna le dos sans vouloir l'écouter ; car elle savait bien que, si elle avait eu une vraie envie de se corriger, elle en aurait pris les moyens.
 
Le monde est plein de ces sortes de gens, qui disent :
- Je suis bien fâchée d'être gourmande, colère, menteuse ; je souhaiterais de tout mon coeur de me corriger.
 
Ils mentent assurément, car si on leur dit : Pour corriger votre gourmandise, il ne faut jamais manger hors des repas, et rester toujours sur votre appétit, quand vous sortez de table.
 
Pour vous guérir de votre colère, il faut imposer une bonne pénitence, toutes les fois que vous vous emporterez.
- Si, dis-je, on leur dit de se servir de ces moyens,
ils répondent,
- cela est trop difficile.
 
C'est-à-dire qu'ils voudraient que Dieu fit un miracle, pour les corriger tout d'un coup, sans qu'il leur en coûtât aucune peine.
 
Voilà précisément comme pensait Joliette ; mais avec cette fausse bonne volonté, on ne se corrige de rien. Comme elle était détestée de toutes les personnes qui la connaissaient, malgré son esprit, sa beauté et ses talents, elle résolut d'aller demeurer dans un autre pays.
 
Elle vendit donc tout son bien, et partit avec sa sotte mère. Elles arrivèrent dans une grande ville, où l'on fut d'abord charmé de Joliette. Plusieurs seigneurs la demandèrent en mariage, et elle en choisit un qu'elle aimait passionnément.
 
Elle vécut un an fort heureuse avec lui. Comme la ville dans laquelle elle demeurait était bien grande, on ne connut pas sitôt qu'elle était rapporteuse, parce qu'elle voyait beaucoup de gens, qui ne se connaissaient pas les uns et les autres.
 
Un jour, après souper, son mari parlait de plusieurs personnes, et il vint à dire qu'un tel seigneur n'était pas un fort honnête homme, parce qu'il lui avait vu faire plusieurs mauvaises actions.
 
Deux jours après, Joliette étant dans une grande mascarade, un homme couvert d'un domino la pria de danser, et vint ensuite s'asseoir auprès d'elle.
 
Comme elle parlait bien, il s'amusa beaucoup de la conversation, d'autant plus qu'elle savait toutes les histoires scandaleuses de la ville, et qu'elle les racontait avec beaucoup d'esprit.
 
La femme du seigneur, dont son mari lui avait parlé, vint à danser; et Joliette dit à ce masque, qui avait un domino:
 
-  Cette femme est fort aimable ; c'est bien dommage qu'elle soit mariée à un malhonnête homme.
 
- Connaissez-vous le mari dont vous parlez si mal ? lui demanda le masque.
 
- Non, répondit Joliette, mais mon mari qui le connaît parfaitement, m'a raconté plusieurs vilaines histoires qui sont sur son compte.
Et tout de suite, Joliette raconta ces histoires, qu'elle augmenta selon la mauvaise habitude qu'elle avait prise, afin d'avoir occasion de faire briller son esprit.
 
Le masque l'écouta très attentivement, et elle était fort aise de l'attention qu'il lui donnait, parce qu'elle pensait qu'il l'admirait.
 
Quand elle eut fini, il se leva, et un quart d'heure après, on vint dire à Joliette que son mari se mourait, parce qu'il s'était battu contre un homme auquel il avait ôté la réputation.
 
Joliette courut tout en pleurs, au lieu où était son mari qui n'avait plus qu'un quart d'heure à vivre.
 
-  Retirez-vous, mauvaise créature, lui dit cet homme mourant. C'est votre langue et vos rapports qui m'ôtent la vie.
Et peu de temps après, il expira. Joliette, qui l'aimait à la folie, le voyant mort, se jeta toute furieuse sur son épée, et se la passa au travers du corps. Sa mère qui vit cet horrible spectacle, en fut si saisie qu'elle en tomba malade de chagrin, et mourut aussi en maudissant la curiosité, et la sotte complaisance qu'elle avait eue pour sa fille, dont elle avait causé la perte.
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