Vous avez vu que tous les amants de Fausse-gloire périssent misérablement.
Le prince Absolu, qui va suivre leur exemple, ne vivra que jusqu'à trente ans ; mais si vous vous conduisez par mes conseils, je vous promets qu'à la fin, vous serez l'époux de votre princesse.
Elle doit être mariée au plus grand roi du monde : travaillez pour le devenir.
- Mon cher Sincère, répondit Charmant, tu sais que ce n'est pas possible. Quelque grand que soit mon royaume, mes sujets sont si ignorants, si grossiers, que je ne pourrai jamais les engager à faire la guerre. Or, pour devenir le plus grand roi du monde, ne faut-il pas gagner un grand nombre de batailles, et prendre beaucoup de villes ?
- Ah ! mon prince, répartit Sincère ; vous avez déjà oublié les leçons que je vous ai données.
Quand vous n'auriez pour tout bien qu'une seule ville, et deux ou trois cents sujets, et que vous ne feriez jamais la guerre, vous pourriez devenir le plus grand roi du monde :
il ne faut pour cela, qu'être le plus juste et le plus vertueux.
C'est là le moyen d'acquérir la princesse Vraie-gloire.
Ceux qui prennent les royaumes de leurs voisins, qui, pour bâtir leurs beaux châteaux,
acheter de beaux habits et beaucoup de diamants, prennent l'argent de leurs peuples,
sont trompés, et ne trouveront que la princesse Fausse-gloire, qui alors n'aura plus son fard,
et leur paraîtra aussi laide qu'elle l'est véritablement.
Vous dites que vos sujets sont grossiers et ignorants ; il faut les instruire.
Faites la guerre à l'ignorance, au crime ; combattez vos passions,
et vous serez un grand roi, et un conquérant au-dessus de César, de Pyrrhus,
d'Alexandre et de tous les héros, dont Fausse-gloire vous a montré les portraits.
Charmant résolut de suivre les conseils de son gouverneur.
Pour cela, il pria un de ses parents, de commander dans son royaume pendant son absence, et partit avec son gouverneur, pour voyager dans tout le monde, et s'instruire par lui-même de tout ce qu'il fallait faire pour rendre ses sujets heureux.
Quand il trouvait dans un royaume un homme sage, ou habile, il lui disait,
- voulez-vous venir avec moi, je vous donnerai beaucoup d'or .
Quand il fut bien instruit, et qu'il eut un grand nombre d'habiles gens, il retourna dans son royaume, et chargea tous ces habiles gens d'instruire ses sujets, qui étaient très pauvres et très ignorants.
Il fit bâtir de grandes villes, et quantité de vaisseaux ; il faisait apprendre à travailler aux jeunes gens, nourrissait les pauvres malades et vieillards, rendait lui-même la justice à ses peuples ; en sorte qu'il les rendit honnêtes gens et heureux.
Il passa deux ans dans ce travail, et au bout de ce temps, il dit à Sincère :
- Croyez-vous que je sois bientôt digne de Vraie-gloire ?
- Il vous reste encore un grand ouvrage à faire, lui dit son gouverneur. Vous avez vaincu les vices de vos sujets, votre paresse, votre amour pour les plaisirs, mais vous êtes encore l'esclave de votre colère c'est le dernier ennemi qu'il faut combattre.
Charmant eut beaucoup de peine à se corriger de ce dernier défaut, mais il était si amoureux de sa princesse, qu'il fit les plus grands efforts pour devenir doux et patient.
Il y réussit, et les trois ans étant passés, il se rendit dans la forêt, où il avait vu la biche blanche. Il n'avait pas mené avec lui un grand équipage ; le seul Sincère l'accompagnait.
Il rencontra bientôt Absolu dans un char superbe. il avait fait peindre sur ce char les batailles qu'il avait gagnées, les villes qu'il avait prises, et il faisait marcher devant lui plusieurs princes, qu'il avait fait prisonniers, et qui étaient enchaînés comme des esclaves.
Lorsqu'il aperçut Charmant, il se moqua de lui, et de la conduite qu'il avait tenue. Dans le même moment ils virent les palais des deux soeurs, qui n'étaient pas fort éloignés l'un de l'autre.
Charmant prit le chemin du premier, et Absolu en fut charmé, parce que celle qu'il prenait pour la princesse, lui avait dit qu'elle n'y retournerait jamais.
Mais à peine eut-il quitté Charmant, que la princesse Vraie-gloire, mille fois plus belle, mais toujours aussi simplement vêtue que la première fois qu'il l'avait vue, vint au-devant de lui.
- Venez, mon prince, lui dit-elle, vous êtes digne d'être mon époux ; mais vous n'auriez jamais eu ce bonheur, sans votre ami Sincère, qui vous a appris à me distinguer de ma soeur.
Dans le même temps Vraie-gloire commanda aux vertus, qui sont ses sujettes, de faire une fête pour célébrer son mariage avec Charmant ; et pendant qu'il s'occupait du bonheur qu'il allait avoir, d'être l'époux de cette princesse, Absolu arriva chez Fausse-gloire, qui le reçut parfaitement bien, et lui offrit de l'épouser sur-le-champ.
Il y consentit ; mais à peine fut-elle sa femme, qu'il s'aperçut, en la regardant de près, qu'elle était vieille et ridée, quoiqu'elle n'eût pas oublié de mettre beaucoup de blanc et de rouge, pour cacher ses rides.
Pendant qu'elle lui parlait, un fil d'or, qui attachait ses fausses dents, se rompit, et ses dents tombèrent à terre.
Le prince Absolu était si fort en colère d'avoir été trompé, qu'il se jeta sur elle pour la battre ; mais comme il l'avait prise par de beaux cheveux noirs, qui étaient fort longs, il fut tout étonné qu'ils lui restassent dans la main ; car Fausse-gloire poilait une perruque ; et comme elle resta nue tête, il vit qu'elle n'avait qu'une douzaine de cheveux, et encore ils étaient tout blancs.
Absolu laissa là cette méchante et laide créature, et courut au palais de Vraie-gloire, qui venait d'épouser Charmant ; et la douleur qu'il eut, d'avoir perdu cette princesse, fut si grande, qu'il en mourut.
Charmant plaignit son malheur et vécut longtemps avec Vraie-gloire.
Il en eut plusieurs filles, mais une seule ressemblait parfaitement à sa mère. il la mit dans le château champêtre, en attendant qu'elle pût trouver un époux ;
et pour empêcher la méchante tante de lui débaucher ses amants,
il écrivit sa propre histoire, afin d'apprendre aux princes,
qui voudraient épouser sa fille, que le seul moyen de posséder
Vraie-gloire était de travailler à se rendre vertueux et utile à leurs sujets ;
et que pour réussir dans ce dessein, ils avaient besoin d'un ami sincère.