I
Au temps jadis, il y avait au village de Fresnes-sur-l’Escaut un garçon verrier nommé Cambrinus, selon d’autres Gambrinus, qui, avec sa figure rose et fraîche, sa barbe et ses cheveux dorés, était bien le plus joli gars qu’on pût voir.
Plus d'une demoiselle de verrier, en apportant le dîner de son père, agaçait de l'œil le beau Cambrinus ; mais lui n’avait d'yeux que pour Flandrine, la fille de son souffleur.
Flandrine était, de son côté, une superbe fille à la chevelure d'or, aux joues rouvelèmes, - j’ai voulu dire vermeilles, - et jamais couple mieux assorti n’eût été béni par M. le curé, s’il n’y avait eu entre eux une barrière infranchissable.
Cambrinus n’était point de race verrière et ne pouvait aspirer à la maîtrise. Il devait, sa vie durant, passer la bouteille ébauchée à son souffleur, sans jamais prétendre à l’honneur de l’achever lui-même.
Personne n’ignore, en effet, que les verriers sont tous gentils-hommes de naissance et ne montrent qu’à leurs fils le noble métier de souffleur. Or, Flandrine était trop fière pour abaisser ses regards sur un simple grand garçon, comme on dit en langage de verrier.
Cela fit que le malheureux, consumé par un feu dix fois plus ardent que celui de son four, perdit ses fraîches couleurs et devint sec comme un héron.
N’y pouvant tenir davantage, un jour qu’il était seul avec Flandrine, il prit son courage à deux mains et lui déclara ses sentiments. L’orgueilleuse fille le reçut avec un tel dédain que, de désespoir, il planta là sa besogne et ne reparut plus à la verrerie.
Comme il aimait la musique, il acheta une viole pour charmer ses ennuis et essaya d’en jouer sans avoir jamais appris.
L’idée lui vint alors de se faire musicien. - Je deviendrai un grand artiste, se dit-il, et peut-être Flandrine voudra-t-elle de moi. Un bon musicien vaut bien un gentilhomme verrier.
Il alla trouver un vieux chanoine de la collégiale de Condé, nommé Josquin, qui avait un génie merveilleux pour la musique. Il lui conta ses peines et le pria de lui enseigner son art. Josquin eut pitié de son chagrin et lui montra à jouer de la viole selon les règles.
Cambrinus fut bientôt en état de faire danser les jeunes filles sur le pré. Il était dix fois plus habile que les autres ménétriers; mais, hélas! nul n'est prophète en son pays.
Les gens de Fresnes ne voulaient point croire qu’un garçon verrier fût devenu en si peu de temps bon musicien, et c’est sous un feu roulant de quolibets que, par un beau dimanche, armé de sa viole, il monta sur son estrade, je veux dire son tonneau.
Bien que fort ému, il donna d’une main sûre les premiers coups d’archet. Peu à peu il s’anima et conduisit la danse avec une vigueur et un entrain qui firent taire les rieurs. Tout allait à merveille quand Flandrine parut.
À sa vue, l’infortuné perdit la tête, joua à contre-temps et battit si bien la campagne que les danseurs, croyant qu’il se moquait d’eux, le tirèrent à bas de son tonneau, lui brisèrent sa viole sur les épaules et le renvoyèrent hué, conspué et les yeux pochés.
Pour comble de malheur, il y avait à cette époque à Condé un juge qui rendait la justice comme les épiciers vendent de la chandelle, - en faisant pencher à son gré les plateaux de la balance. Il était bègue, parlait presque toujours en latin, marmottait des patenôtres du matin au soir et ressemblait si fort à un singe qu'on l'avait surnommé Jocko.
Jocko apprit l'affaire et fit citer les perturbateurs à son tribunal. Les Fresnois y allèrent, portant chacun un couple de poulets qu'ils offrirent à M. le juge. Celui-ci trouva les poulets si gras et Cambrinus si coupable que, bien que le malheureux eût été battu en plein soleil, il le condamna à un mois de prison pour voies de fait et tapage nocturne.
Ce fut un grand crève-cœur pour le pauvre garçon. Il était tellement honteux et désolé qu'en sortant de prison il résolut d’en finir avec la vie. Il détacha la corde de son puits, qui était toute neuve, et gagna le bois d'Odomez.
Arrivé au carrefour le plus sombre, il grimpa à un chêne, s’assit sur la première branche, attacha solidement la corde et se la passa autour du cou. Cela fait, il releva la tête, et il allait sauter le pas, quand il s'arrêta soudain.
Devant ses yeux était planté un homme de haute taille, vêtu d'un habit vert à boutons de cuivre, coiffé d'un chapeau à plumes, armé d'un couteau de chasse et portant un cor d'argent par-dessus sa carnassière. Cambrinus et lui se regardèrent quelque temps en silence.
- Que je ne vous gêne point! dit enfin l’inconnu.
- Je ne suis mie pressé, répondit l’autre, un peu refroidi par la présence d’un étranger.
- Mais je le suis, moi, mon bon Cambrinus.
- Tiens! vous savez mon nom?
- Et je sais aussi que tu vas danser ta dernière gigue, parce qu’on t’a fourré en prison et que l’aimable Flandrine refuse de t’enrôler dans la grande confrérie...
Et, ce disant, l'inconnu ôta son chapeau.
- Quoi! c’est vous, myn heer van Belzébuth. Eh bien! par vos deux cornes, je vous croyais plus laid.
- Merci!
- Et quel bon vent vous amène?
- N’est-ce point aujourd’hui samedi? Ma femme lave la maison, et, comme j'ai horreur des wassingues...
- Vous avez décampé. Je comprends cela. Et... avez-vous fait bonne chasse?
- Peuh! je ne rapporte que l’âme du juge de Condé.
- Comment! Jocko est mort! Et vous emportez son âme! Oh! mais ne perdez point de temps, myn heer. Qu’attendez-vous encore ?
- J’attends la tienne.
- Et si je ne me pends pas?
- Ce sera l’enfer en ce monde.
- Ce qui ne vaut guère mieux. Mais ce n’est mie juste, cela, godverdom! Voyons, monsieur le diable, soyez bon diable et tirez-moi de là!
- Mais comment?
Faites que Flandrine veuille bien m’épouser.
- Impossible, fieu! Ce que femme veut...
- Dieu le veut, je le sais; mais ce qu'elle ne veut point?...
- Ce qu’elle ne veut point, le diable lui-même y perdrait ses cornes.
- Alors, faites que je ne l’aime plus.
- J’y consens... à une condition. C’est que tu me donneras ton âme en échange.
- Tout de suite?
- Non. Dans trente ans d’ici.
- Ma foi! topez là. Je suis trop malheureux... mais vous m’aiderez, par-dessus le marché, à me venger des gens de Fresnes.
- Songeons d’abord à te guérir, et retiens ceci. Un clou chasse l’autre. Il n’est si forte passion qui ne cède à une passion plus vive. Jour et nuit joue, et remplace le jeu d’amour par l’amour du jeu.
- J'essayerai, dit Cambrinus. Merci, myn heer.
Il détacha sa corde et tira sa révérence.
II
Il y avait justement à Condé, le dimanche suivant, un grand tir à l’arc. Cambrinus s’y rendit, comme tous les Fresnois.
La confrérie des archers de Saint-Sébastien avait fait afficher, en manière de prix, cinq plats et trois cafetières d'étain, plus six cuillers à café en argent pour le dernier oiselet abattu. Cambrinus gagna à lui seul quatre plats, deux cafetières et les six cuillers d'argent. Jamais on n'avait ouï parler d'une pareille adresse.
Comme, huit jours après, on devait jouer à la balle sur la place Verte de Condé, il forma à Fresnes un peloton de joueurs, et, bien que jusqu’alors les Fresnois n’eussent guère brillé sur le jeu de paume, il ne craignit point de lutter contre les parties de Valenciennes et de Quaregnon, les deux plus fortes du pays. Les Valenciennois et les Quaregnonais furent vaincus par les Fresnois. Ils se fâchèrent, et on se battit à coups de poing dans toutes les rues.
Cambrinus acheta alors un pinson aveugle, qu’à la mode des gens du pays wallon, il emporta partout avec lui. Ayant ouï dire qu’il devait y avoir à Saint-Amand un grand concours de pinsons, il prit son compagnon de route et partit.
En approchant de la ville, il rencontra à la Croisette les pinsonneurs qui, au nombre de trois cents, se rendaient au lieu du combat, deux par deux, et tenant à la main leurs petites cages en bois, garnies de fil de fer. Le cortège était précédé d'un tambour-major orné de sa canne, de deux tambours et de six jambons fleuris et enrubannés, digne prix de la lutte.
Cambrinus leur emboîta le pas, et quand les cages furent rangées en bataille, le long du clos de l’Abbaye, on entendit un joli concert. Chaque oiseau criait à tue-tête son gai refrain, tandis qu’avec un morceau de craie, son maître, sous la surveillance des commissaires, inscrivait consciencieusement les coups de gosier sur une ardoise. Le bruit était tel qu’on n’eût pas ouï sonner la grosse cloche de la tour.
Le Fresnois avait parié trois mille florins que, sans entremêler son chant des p’tit-p’tit-p’tit récapiau-placapiau qui échappent aux artifices de second ordre, son virtuose répéterait neufs cents fois en une heure ran-plan-plan-plan-biscouïtte-biscoriau, le vrai solo, le seul qui puisse compter.
L'oiseau alla jusqu’à neuf cent cinquante, et le maître gagna le premier prix et les trois mille florins, après quoi les Amandinois promenèrent en triomphe l’homme et la bête, l’un portant l'autre.
Cambrinus se mit alors à parcourir les Flandres, battant avec son ténor les plus renommés pinsonneurs; et c'est depuis cette époque que les Flamands sont aussi passionnés pour les combats de pinsons que les Anglais pour les combats de coqs.
Des Flandres il passa en Allemagne et voyagea de ville en ville, jouant à tous les jeux d’adresse et de hasard. Partout il emporta sa chance avec lui. Il fit l’admiration générale, gagna des sommes énormes, devint immensément riche, mais il ne guérit point de son amour.
Cette chance infaillible l’avait d’abord enchanté. Plus tard, elle ne fit que l’amuser; puis elle le laissa froid et bientôt elle l'ennuya. A la fin, il était si las de ce gain perpétuel, qu’il aurait donné tout au monde pour perdre une seule fois; mais son bonheur le poursuivait avec un acharnement implacable.
Il recommençait à se trouver bien malheureux, quand, un matin, il s’éveilla avec une idée lumineuse : - A quelque chose bonheur est bon, se dit-il. Peut-être que Flandrine consentira à m’épouser, maintenant que je suis tout cousu d'or.
Il revint déposer ses trésors aux pieds de la cruelle; mais, chose incroyable et bien faite pour étonner les demoiselles d’aujourd'hui, Flandrine refusa.
- Etes-vous gentilhomme? dit-elle.
- Non.
- Eh bien! remportez vos trésors, je n’épouserai qu’un gentilhomme.
Cambrinus était si désespéré, qu’un beau jour, entre chien et loup, il retourna au bois d’Odomez, grimpa au chêne, s’assit sur la première branche et y attacha solidement sa corde. Déjà il se passait le nœud coulant autour du cou, quand apparut le vert chasseur.
- Ah! fieu! lui cria Belzébuth, j’avais oublié le proverbe : Malheureux en amour, heureux au jeu. Veux-tu que je t’indique un moyen de perdre?
Cambrinus dressa l'oreille.
- Oui, tu perdras, et tu perdras mieux que de l’or. Tu perdras la mémoire, et, avec elle, les tourments du souvenir.
- Et comment?
- Bois. Le vin est père de l'oubli. Verse-toi des flots d’allégresse. Rien ne vaut une bouteille de piot pour noyer la tristesse humaine.
- Vous pourriez bien avoir raison, mein herr.
Et Cambrinus roula sa corde et retourna à Fresnes.