III
Sans perdre de temps, il fit construire en larges pierres de Tournay une cave longue de six cents pieds, large de quarante et haute à l'avenant. Il la garnit des vins les plus exquis.
Dans les foudres, rangés sur deux lignes parallèles, mûrissaient le chaud bourgogne, le doux bordeaux, le champagne pétillant, le gai malvoisie, le marsala babillard, l'ardent xérès, le généreux tokai et le tendre johannisberg, qui ouvre aux têtes carrées d'Allemagne les portes d’or de la rêverie.
Jour et nuit Cambrinus buvait le jus de la vigne dans des verres de Bohême. L’infortuné croyait boire l’oubli, il ne buvait que l’amour. D’où venait ce phénomène? Hélas! de ce que les bons Flamands sont autrement bâtis que les gens d'ailleurs.
Chez nous, quand les fumées du vin envahissent le cerveau, quand le divin jus bout sous le crâne, comme la lave au fond du cratère, c'est alors seulement que l’imagination prend feu.
Au sixième verre, le Flamand voyait immanquablement devant ses yeux, au bras de jolis danseurs, des myriades des Flandrines qui lui faisaient la nique en exécutant d’interminables carmagnoles.
Alors il chercha l'oubli tour à tour dans le cidre normand, le poiré manceau, l’hydromel gaulois, le cognac français, le genièvre hollandais, le gin anglais, le wiskey écossais, le kirsch germain. Hélas! le cidre, le poiré, l'hydromel, le cognac, le genièvre, le gin, le wiskey et le kirsch ne firent qu’alimenter la fournaise. Plus il buvait, plus il s’excitait, plus il enrageait.
Un soir, il n’y put résister davantage: il courut tout d’une traite au bois d’Odomez, grimpa au chêne, attacha la corde, et, sans lever les yeux - pour être bien sûr de n’en point revenir, - il s’élança la corde au cou. La corde se rompit net et le pendu tomba dans les bras du chasseur vert.
- Veux-tu bien me lâcher, maudit imposteur ? s’écria Cambrinus d'une voix étranglée. Comment! on ne pourra même point se pendre à son aise!
Belzébuth éclata de rire.
- J’ai voulu voir, dit-il, jusqu’où irait la confiance d'un bon Flamand. Et maintenant, pour la peine, je vais te guérir. Tiens, regarde!
Tout à coup les arbres s’écartèrent à droite et à gauche, de façon à laisser un large carré vide, et Cambrinus vit s’y aligner de longues files de grandes perches en bois de châtaignier, où s'enroulaient de frêles plantes qui portaient des clochettes vertes et odoriférantes.
Une partie des échalas étaient couchés à terre et trois à quatre cents femmes accroupies semblaient éplucher une immense salade. Cette étrange forêt était bornée par un vaste bâtiment en briques.
- Qu'est ceci, myn God ? s'écria le Fresnois.
- Ceci, mon brave homme, est une houblonnière, et la maison que tu vois là-bas une brasserie. La fleur de cette plante va te guérir du mal d’amour. Suis-moi.
Belzébuth le conduisit dans le bâtiment. Il y avait des cuves énormes, des fourneaux, des tonnes et des chaudières pleines d’une liqueur blonde et d’où s’exhalait un acre parfum. Des hommes en tabliers bleus y accomplissaient une besogne étrange.
- C'est avec l'orge et le houblon, lui dit Belzébuth, qu’à l’exemple de ces hommes tu fabriqueras le vin flamand, autrement dit la bière. Quand la meule aura broyé l’orge, tu la brasseras dans cette grande cuve, d’où le vin d’orge passera dans ces vastes chaudières pour s’y marier au houblon. La fleur du houblon donnera la saveur et le parfum au vin d’orge. Grâce à la plante sacrée, la bière, pareille au jus de la vigne, pourra vieillir dans les tonneaux. Elle en sortira blonde comme la topaze ou brune comme l’onyx, et fera des bons Flamands autant de dieux sur la terre. Tiens, bois!
Et Belzébuth tira d’un des tonneaux un grand broc de bière écumante. Cambrinus obéit et fit la grimace.
- Bois encore, encore !
L’autre but, rebut et sentit une sorte de calme descendre peu à peu dans ses sens.
- N’es-tu pas heureux comme un dieu?
- Si fait, messire, sauf qu’il me manque le suprême plaisir des dieux.
- Et lequel?
- La vengeance! Les gens de Fresnes n'ont point voulu danser jadis au son de ma viole. Donnez-moi un instrument qui les fasse sauter à ma volonté.
- Ecoute, en ce cas.
En ce moment, neuf coups sonnèrent au clocher de Vieux-Condé.
- Eh bien? fit Cambrinus.
- Tais-toi et écoute encore.
Le clocher de Fresnes répéta la sonnerie, puis celui de Condé, puis celui de Bruille.
- Après? dit encore le Fresnois.
- Tu me demandes un instrument qui force à danser. Le voilà tout trouvé. As-tu remarqué que ces cloches ont chacune leur son particulier? Réunis-en plusieurs, accorde-les, mets la sonnerie en branle au moyen de deux claviers, l’un de touches et l’autre de pédales, tu auras ainsi le plus joli carillon...
- Carillon! C'est le nom dont je baptiserai ce merveilleux instrument, s'écria Cambrinus. Merci, mon bon Belzébuth, et... adieu!
- Non. Au revoir!... dans trente ans... et, comme j’aime les affaires en règle, tu vas me faire la grâce de signer ce papier d'une goutte de ton sang.
Il lui présenta une plume et un parchemin couvert de caractères cabalistiques. Le Fresnois se piqua le bout du doigt et signa. Aussitôt la houblonnière, la brasserie et Belzébuth, tout disparut.
IV
En retournant à Fresnes, Cambrinus avisa une terre riche et profonde, à l'abri du vent. Il l’acheta et y planta du houblon. Il fit bâtir, en outre, sur la place même du village, une immense brasserie, en tout semblable à celle que lui avait montrée Belzébuth. Il la couronna d'un beffroi qui avait la forme d'une gigantesque canette, surmontée d'une pinte et d'un canon renversés que terminait un coq doré.
Si un étranger était venu dans le pays exécuter ces bizarres travaux, on se fût bien gardé d’en rire, mais le bâtisseur étant né à Fresnes, on le crut fou, comme de raison, et on recommença de se moquer de lui.
Il n’y prit garde, manda des mécaniciens et des fondeurs de cloches, et fit marcher de front l’établissement du carillon et celui de la brasserie.
Quand tout fut terminé, il fabriqua deux grands brassins, l’un de bière blanche, l’autre de bière brune, et, un dimanche matin, à l’issue de la messe, il invita les gens à boire un coup.
- Pouah! que c’est amer ! dit l'un.
- C'est affreux ! dit un autre.
- Détestable ! ajouta un troisième.
- Abominable ! conclut un quatrième.
Cambrinus souriait dans sa barbe.
L’après-midi, il fit disposer de longues tables tout autour de la place. Sur ces tables des pots et des verres pleins de bière brune attendaient les buveurs. Quand les Fresnois sortirent des vêpres, le brasseur les engagea de nouveau à se rafraîchir. Ils refusèrent.
- Vous ne voulez pas boire, mes gars, pensa Cambrinus, eh bien! vous allez danser ! Et il monta à son beffroi.
- Dig, din, don, fit le carillon.
Soudain, ô prodige! aux premiers coups des cloches, hommes, femmes, enfants, tous s’arrêtèrent court, comme s’ils se préparaient à danser.
- Digue, digue, din.
Tous levèrent les jambes, et le mayeur lui-même secoua les cendres de sa pipe et se redressa.
- Dig, din, don, digue, digue, don.
Tous sautèrent en cadence, et le mayeur et le garde champêtre sautèrent plus haut que les autres.
Cambrinus alors s’arrêta, puis il attaqua l'air :
Band’ de gueux, voulez-vous danser ?
Les jeunes, les vieux, les gras, les maigres, les grands et les petits, les droits, les tortus, les bancals, les boiteux recommencèrent à danser de plus belle, jusqu’aux chiens se dressaient sur leurs pattes de derrière pour danser aussi. Une charrette passa : le cheval et la charrette entrèrent en danse. On dansait sur la place, dans les rues, dans les ruelles, aussi loin que s’entendait le carillon; et, sur la route, les gens de Condé qui venaient à Fresnes dansaient sans savoir pourquoi ni comment. Tout dansait dans les maisons: les hommes, les animaux et les meubles. Les vieillards dansaient au coin du feu, les malades dans leurs lits. les chevaux dansaient dans l’écurie, les vaches dans l'étable, les poules dans le poulailler; et les tables dansaient, les chaises, les armoires et les dressoirs; et les maisons se mirent elles-mêmes à danser, et la brasserie dansait et l'église; et la tour où carillonnait Cambrinus faisait vis-à-vis avec le clocher, en se donnant des grâces. Jamais, depuis que le monde est monde, on n’avait vu un pareil branle-gai!
Au bout d’une heure de cet exercice, les Fresnois étaient en nage. Haletants, épuisés, ils crièrent au carillonneur:
- Arrête, arrête! Nous n'en pouvons plus!
- Non, non. Dansez, répondait le carillonneur, et plus il carillonnait, plus les danseurs bondissaient. Leurs têtes s’entrechoquaient, et la foule commençait de gémir piteusement.
- À boire ! à boire ! crièrent-ils enfin.
Le carillonneur cessa de carillonner, et les hommes, les femmes, les enfants, les animaux et les maisons cessèrent de danser. Danseurs et danseuses se précipitèrent sur les pois qui, chose étonnante, avaient sauté avec les tables sans répandre une seule goutte de bière.
Ainsi mis en goût, les Fresnois ne trouvèrent plus la nouvelle liqueur détestable, au contraire.
Après qu'ils en eurent vidé chacun trois ou quatre pintes, ils demandèrent eux-mêmes à Cambrinus de faire aller sa musique. et ils dansèrent ainsi toute la soirée et une partie de la nuit.
Le lendemain et les jours suivants, le bruit s’en répandit, et on vint de toutes parts à Fresnes pour boire de la bière et danser au carillon.
Une foule de carillons; d’horloges à musique, de brasseries, de tavernes, de cabarets et d’estaminets s’établirent bientôt à Fresnes, à Condé, à Valenciennes, à Lille, à Dunkerque, à Mons, à Tournay, à Bruges, à Louvain et à Bruxelles.
Comme une marraine qui jette des dragées, le carillon secoua dans l’air son tablier d’argent plein de notes magiques, et le vin d’orge coula à flots d’or dans les Pays-Bas, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre et en Ecosse.
On y but la bière brune, la bière blanche, la double bière, le lambic, le faro, le pale-ale, le scoth-ale, le porter et le stout, sans oublier la cervoise; toutefois le carillon de Fresnes resta le seul carillon enchanté, la bière de Fresnes, la meilleure bière, et les Fresnois, les premiers buveurs du monde.
Des concours de francs buveurs eurent lieu, comme les concours de pinsons dans tous les Pays-Bas; mais ce n’est qu'à Fresnes qu’on trouva de gentils buveurs, capables d’absorber une centaine de pintes en un jour de kermesse et douze chopes pendant que sonnent à l’horloge de l’église les douze coups de midi.
Pour récompenser dignement l’inventeur, le roi des Pays-Bas le fit duc de Brabant, comte de Flandre et seigneur de Fresnes. C'est alors que le nouveau duc fonda la ville de Cambrai; mais le titre qu’il préféra à tout autre fut celui de - roi de la bière que lui décernèrent les gens du pays.