Du Lion, du Loup et du Renard.
Un Lion devenu vieux était malade et restait couché dans son antre. Pour visiter le Roi, tous les Animaux étaient venus, sauf le Renard. Le Loup, saisissant l'occasion, accusait le Renard auprès du Lion, disant qu'il ne faisait aucun cas de leur Maître à tous et ne venait même pas le visiter. Au même moment le Renard arriva et il entendit les derniers mots du Loup. Le Lion rugit contre lui, mais l'autre ayant demandé à se justifier : " Et qui donc, dit-il, de tous ceux qui sont ici t'a été utile autant que moi ? Je suis allé partout, j'ai demandé à un Médecin un remède pour toi et je l'ai obtenu. " Le Lion aussitôt lui ordonna de révéler ce remède. Alors le Renard dit : " C'est d'écorcher vif un Loup et de revêtir sa peau chaude encore. " Et le Loup aussitôt fut étendu mort. Alors le Renard dit en riant : " Voilà comme il faut exciter le Maître à des sentiments non de malveillance, mais de bonté. " Cette fable montre que quiconque trouve contre un autre de perfides desseins prépare un piège contre lui-même.
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Du Cochon et du Renard.
L'Âne ayant la charge de la Chèvre, de la Brebis et du Porc se rendait à la ville. Comme le Renard avait entendu le Porc crier pendant tout le chemin, il lui demanda pourquoi, tandis que les autres se laissaient mener sans mot dire, il était le seul à crier. Il répondit : " Oui, mais moi, ce n'est pas sans raison que je me plains. Je sais en effet que le Maître épargne la Brebis qui lui donne du lait et de la laine, la Chèvre à cause de ses fromages et de ses Chevreaux, mais moi j'ignore à quoi d'autre je puis être bon. De toute façon il me tuera. " Il ne faut pas blâmer ceux qui déplorent leur propre sort, quand ils pressentent les malheurs qui leur sont réservés.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope Du Lion irrité contre le Cerf qui se réjouissait de la mort de la Lionne.
Un Lion avait invité tous les quadrupèdes à honorer les obsèques de sa Femme qui venait de mourir. Pendant que tous les Animaux ressentaient à la mort de la Reine une douleur inexprimable, seul, le Cerf, à qui elle avait enlevé ses fils, étranger au chagrin, ne versait pas une larme. Le Roi s'en aperçut. Il fait venir le Cerf pour le mettre à mort. Il lui demande pourquoi il ne pleure pas avec les autres la mort de la Reine. " C'est ce que j'aurais fait, dit celui-ci, si elle ne me l'avait pas défendu. Quand j'approchai, son âme bienheureuse m'apparut. Elle se rendait aux demeures Élyséennes, ajoutant qu'il ne fallait pas pleurer son départ, puisqu'elle se rendait vers les parcs riants et les bois, séjour enchanté du bonheur. " À ces mots, le Lion plein de joie accorda au Cerf sa grâce. Cette fable signifie que c'est parfois le devoir d'un Homme prudent de feindre et de s'abriter de la fureur des puissants derrière une honorable excuse.
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Du Chien qui ne vint pas en aide à l'Âne contre le Loup parce que l'Âne ne lui avait pas donné de pain.
Un Dogue assez fort pour vaincre non seulement des Loups mais encore des Ours avait fait une longue route avec un Âne qui portait un sac plein de pain. Chemin faisant, l'appétit vint. L'Âne, trouvant un pré, remplit abondamment son ventre d'herbes verdoyantes. Le Chien de son côté priait l'Âne de lui donner un peu de pain pour ne pas mourir de faim. Mais l'autre, bien loin de lui donner du pain, le tournait en dérision et lui conseillait de brouter l'herbe avec lui. Là-dessus, l'Âne voyant un Loup approcher, demanda au Chien de venir à son aide. Il répondit : " Tu m'as conseillé de paître pour apaiser ma faim, moi à mon tour je te conseille de te défendre contre le Loup avec les fers de tes sabots. " En disant ces mots, il partit, abandonnant en plein combat son ingrat compagnon condamné à servir bientôt de pâture à son ravisseur. Cette fable montre que celui qui ne fournit pas son aide à ceux qui la réclament est d'habitude abandonné à son tour en cas de nécessité.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope De la cire qui voulait devenir dure.
La Cire gémissait d'être molle et de céder facilement au coup le plus léger. Voyant au contraire que les briques faites d'une argile beaucoup plus molle encore parvenaient, grâce à la chaleur du feu, à une dureté telle qu'elles duraient des siècles entiers, elle se jeta dans la flamme pour arriver à la même résistance, mais aussitôt elle fondit au feu et se consuma. Cette fable nous avertit de ne pas rechercher ce que la nature nous refuse.
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De l'Homme qui avait caché son trésor en confidence de son compère.
Un Homme fort riche avait enfoui un trésor dans une forêt et personne n'était dans la confidence, sauf son compère en qui il avait grande confiance. Mais étant venu, au bout de quelques jours, visiter son trésor, il le trouva déterré et enlevé. Il soupçonna, ce qui était vrai, que son compère l'avait soustrait. Il vint le trouver. " Compère, dit-il, je veux à l'endroit où j'ai caché mon trésor enfouir en plus mille ducats. " Le compère, voulant gagner davantage encore, rapporta le trésor, le remit en place. Le véritable Maître peu après arrive et le retrouve, mais il l'emporte chez lui et s'adressant à son compère : " Homme sans foi, dit-il, ne prends pas une peine inutile pour aller voir le trésor, car tu ne le trouverais pas. " Cette fable montre combien il est facile de tromper un Avare par l'appât de l'argent.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope Du Loup et des Bergers.
Un Loup voyant des Bergers qui mangeaient un mouton sous une tente s'approcha : " Quels cris vous pousseriez, dit-il, si j'en faisais autant ".
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De l'Araignée et de l'Hirondelle.
L'Araignée exaspérée contre l'Hirondelle qui lui prenait les Mouches dont elle fait sa nourriture, avait pour la prendre accroché ses filets dans l'ouverture d'une porte par où l'Oiseau avait l'habitude de voler. Mais l'Hirondelle survenant emporta dans les airs la toile avec la fileuse. Alors l'Araignée pendue en l'air et voyant qu'elle allait périr : " Que mon châtiment est mérité, dit-elle. Moi qui à grand effort ai peine à prendre de tout petits insectes, j'ai cru que je pourrais me saisir de si grands Oiseaux ! " Cette fable nous avertit de ne rien entreprendre qui soit au-dessus de nos forces.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope Du Père de famille reprochant à son Chien d'avoir laissé prendre ses Poules.
Un Père de famille ayant oublié de fermer l'abri dans lequel ses Poules passaient la nuit, au lever du jour trouva que le Renard les avait toutes tuées et emportées. Indigné contre son Chien comme s'il avait mal gardé son bien, il l'accablait de coups. Le Chien lui dit : " Si toi, à qui tes Poules donnaient des oeufs et des poussins, tu as été négligent à fermer ta porte, quoi d'étonnant à ce que moi, qui n'en tire aucun profit, enseveli dans un profond sommeil, je n'aie pas entendu venir le Renard ". Cette fable veut dire qu'il ne faut attendre des Serviteurs de la maison aucune diligence, si le Maître lui même est négligent.
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Du Vieillard décrépit qui greffait des arbres.
Un jeune Homme se moquait d'un Vieillard décrépit, disant qu'il était fou de planter des arbres dont il ne verrait pas les fruits. Le Vieillard lui dit : " Toi non plus, de ceux que tu te prépares en ce moment à greffer tu ne cueilleras peut-être pas les fruits. " La chose ne tarda pas. Le jeune Homme, tombant d'un arbre sur lequel il était monté pour prendre des greffes, se rompit le cou. Cette fable enseigne que la Mort est commune à tous les âges.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope Du Renard voulant tuer une Poule sur ses oeufs.
Un Renard entré dans la maison d'un paysan trouva au nid une Poule qui couvait. Elle le pria en ces termes : " Ne me tue pas pour le moment, je t'en supplie. Je suis maigre. Attends un peu que mes petits soient éclos. Tu pourras les manger tendres et sans dommage pour tes dents. " Alors le Renard : " Je ne serais pas digne, dit-il, d'être un Renard si, maintenant que j'ai faim, dans l'attente de petits qui sont encore à naître, je renonçais à un manger tout prêt. J'ai des dents solides capables de mâcher n'importe quelle viande, même la plus dure. " Là-dessus il dévora la Poule. Cette fable montre que c'est être fou que de lâcher, dans l'espoir incertain d'un grand bien, un bien présent.
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Du Chat et d'une Perdrix.
J'avais fait mon nid (dit le Corbeau), sur un arbre auprès duquel il y avait une Perdrix de belle taille et de bonne humeur. Nous fîmes un commerce d'amitié et nous nous entretenions souvent ensemble. Elle s'absenta, je ne sais pour quel sujet, et demeura si longtemps sans paraître que je la croyais morte. Néanmoins elle revint, mais elle trouva sa maison occupée par un autre Oiseau. Elle le voulut mettre dehors, mais il refusa d'en sortir disant que sa possession était juste. La Perdrix de son côté prétendait rentrer dans son bien et tenait cette possession de nulle valeur. Je m'employai inutilement à les accorder. À la fin la Perdrix dit : " Il y a ici près un Chat très dévot : il jeûne tous les jours, ne fait de mal à personne et passe les nuits en prière ; nous ne saurions trouver juge plus équitable. " L'autre Oiseau y ayant consenti, ils allèrent tous deux trouver ce Chat de bien. La curiosité de le voir m'obligea de les suivre. En entrant, je vis un Chat debout très attentif à une longue prière, sans se tourner de côté ni d'autre, ce qui me fit souvenir de ce vieux proverbe : que la longue oraison devant le monde est la clef de l'enfer. J'admirai cette hypocrisie et j'eus la patience d'attendre que ce vénérable personnage eût fini sa prière. Après cela, la Perdrix et sa partie s'approchèrent de lui fort respectueusement et le supplièrent d'écouter leur différend et de les juger suivant sa justice ordinaire. Le Chat, faisant le discret, écouta le plaidoyer de l'Oiseau, puis s'adressant à la Perdrix : " Belle Fille, ma mie, lui dit-il, je suis vieux et n'entends pas de loin ; approchez-vous et haussez votre voix afin que je ne perde pas un mot de tout ce que vous me direz. " La Perdrix et l'autre Oiseau s'approchèrent aussitôt avec confiance, le voyant si dévot, mais il se jeta sur eux et les mangea l'un après l'autre.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope D'un Jardinier et d'un Ours.
Il y avait autrefois un Jardinier qui aimait tant les jardinages qu'il s'éloigna de la compagnie des Hommes pour se donner tout entier au soin de cultiver les plantes. Il n'avait ni Femme ni Enfants, et depuis le matin jusqu'au soir il ne faisait que travailler dans son jardin, qu'il rendit aussi beau que le paradis terrestre. À la fin, le bonhomme s'ennuya d'être seul dans sa solitude. Il prit la résolution de sortir de son jardin pour chercher compagnie. En se promenant au pied d'une montagne, il aperçut un Ours dont les regards causaient de l'effroi. Cet animal s'était aussi ennuyé d'être seul et n'était descendu de la montagne que pour voir s'il ne rencontrerait point quelqu'un avec qui il pût faire société. Aussitôt qu'ils se virent, ils sentirent de l'amitié l'un pour l'autre. Le Jardinier aborda l'Ours qui lui fit une profonde révérence. Après quelques civilités, le Jardinier fit signe à l'Ours de le suivre et l'ayant mené dans son jardin, lui donna de fort beaux fruits qu'il avait conservés soigneusement et enfin il se lia entre eux une étroite amitié. Quand le Jardinier était las de travailler, et qu'il voulait se reposer, l'Ours par affection demeurait auprès de lui et chassait les Mouches de peur qu'elles ne l'éveillassent. Un jour que le Jardinier dormait au pied d'un arbre et que l'Ours selon sa coutume écartait les Mouches, il en vint une se poser sur la bouche du Jardinier, et quand l'Ours la chassait d'un côté, elle se remettait de l'autre, ce qui le mit dans une si grande colère qu'il prit une grosse pierre pour la tuer. Il la tua à la vérité, mais en même temps il écrasa la tête du Jardinier. C'est à cause de cela que les gens d'esprit disent qu'il vaut mieux avoir un sage ennemi qu'un ami ignorant.
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D'un Faucon et d'une Poule.
Un Faucon disait à une Poule : " Vous êtes une ingrate.- Quelle ingratitude avez-vous remarquée en moi ? répondit la Poule. - En est-il une plus grande, reprit le Faucon, que celle que vous faites voir à l'égard des Hommes ? Ils ont un extrême soin de vous. Le jour, ils cherchent de tous côtés de quoi vous nourrir et vous engraisser, et la nuit, ils vous préparent un lieu pour dormir. Ils ont bien soin de tout fermer, de peur que votre repos ne soit interrompu par quelque autre animal, et cependant, lorsqu'ils veulent vous prendre, vous fuyez, ce que je ne fais pas, moi qui suis un Oiseau sauvage. À la moindre caresse qu'ils me font, je m'apprivoise, je me laisse prendre et je ne mange que dans leurs mains.- Cela est vrai, répliqua la Poule, mais vous ne savez pas la cause de ma fuite : c'est que vous n'avez jamais vu de Faucon à la broche et j'ai vu des poules à toutes sortes de sauces. " J'ai rapporté cette fable pour montrer que ceux qui veulent s'attacher à la cour n'en connaissent pas les désagréments.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope D'un Chasseur et d'un Loup
Un grand Chasseur revenant un jour de la chasse avec un Daim qu'il avait pris, aperçut un Sanglier qui venait droit à lui. " Bon, dit le Chasseur, cette bête augmentera ma provision. " Il banda son arc aussitôt et décocha sa flèche si adroitement qu'il blessa le Sanglier à mort. Cet animal, se sentant blessé, vint avec tant de furie sur le Chasseur qu'il lui fendit le ventre avec ses défenses, de manière qu'ils tombèrent tous deux sur la place. Dans ce temps-là il passa par cet endroit un Loup affamé qui, voyant tant de viande par terre, en eut une grande joie. " Il ne faut pas, dit-il en lui-même, prodiguer tant de biens, mais je dois, ménageant cette bonne fortune, conserver toutes ces provisions. " Néanmoins, comme il avait faim, il en voulut manger quelque chose. Il commença par la corde de l'arc, qui était de boyau, mais il n'eut pas plus tôt coupé la corde que l'arc, qui était bien bandé, lui donna un si grand coup contre l'estomac qu'il le jeta tout raide mort sur les autres corps. Cette fable fait voir qu'il ne faut point être avare.
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D'un Homme et d'une Couleuvre
Un feu allumé par une caravane gagne de proche en proche, et se répand autour d'une Couleuvre. Un Homme veut la sauver en lui jetant un sac. Celle-ci, en remerciement, cherche à tuer son sauveur. L'Homme crie à l'ingratitude. Le Serpent proteste. On choisit pour arbitre la Vache. La Couleuvre lui demanda comment il fallait reconnaître un bienfait. " Par son contraire, répondit la Vache, selon la loi des Hommes, et je sais cela par expérience. J'appartiens, ajouta-t-elle, à un Homme qui tire de moi mille profits. Je lui donne tous les ans un Veau, je fournis sa maison de lait, de beurre et de fromage, et à présent que je suis vieille et que je ne suis plus en état de lui faire du bien, il m'a mise dans ce pré pour m'engraisser, dans le dessein de me faire couper la gorge par un boucher à qui il m'a déjà vendue. " L'Homme répond qu'un témoin ne suffit pas. On en choisit un second, l'Arbre. L'Arbre ayant appris le sujet de leur dispute, leur dit : " Parmi tous les Hommes les bienfaits ne sont récompensés que par des maux, et je suis un triste exemple de leur ingratitude. Je garantis les passants de l'ardeur du soleil. Oubliant toutefois bientôt le plaisir que leur a fait mon ombrage, ils coupent mes branches, en font des bâtons et des manches de cognée et, par une horrible barbarie, ils scient mon tronc pour en faire des ais. N'est-ce pas là reconnaître un bienfait reçu ? " L'Homme demande un troisième arbitre. Passe un Renard. Il ne veut pas croire qu'une si grosse Couleuvre ait pu entrer dans un si petit sac. Il demande la preuve. La Couleuvre se prête à l'expérience. Sur le conseil du Renard, l'Homme lie le sac et le frappe tant de fois contre une pierre qu'il assomme la Couleuvre et finit par ce moyen la crainte de l'un et les disputes de l'autre.