D'un Chasseur et d'un Berger.
 
Un chasseur allait et revenait d'un air empressé de çà, de là, tantôt dans la forêt, puis dans la plaine. " Que cherchez-vous ? lui dit un Berger qui le voyait s'agiter. - Un Lion, répondit l'autre, qui m'a dévoré, ces jours passés, un de mes meilleurs Chiens. Que je le trouve, et je lui apprendrai à qui il se joue. - Suivez-moi, reprit le Berger, et je vous montrerai la caverne où il se retire. - Ami, lui repartit l'autre en changeant de couleur, outre qu'il est un peu tard, je me sens à présent trop fatigué pour pouvoir m'y rendre aujourd'hui ; mais compte que je reviendrai demain avant le point du jour te prier de m'y conduire ". Ce jour venu le Berger l'attendit et l'attend encore.
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D'un Âne chargé d'éponges.
 
Un Âne chargé de sel se plongea dans une rivière, et si avant que tout son sel se fondit. Quelques jours après, comme il repassait chargé d'éponges près du même gué, il courut s'y jeter, dans la pensée que le poids de sa charge y diminuerait comme il avait diminué la première fois ; mais le contraire arriva. L'eau emplit les éponges, et de telle sorte qu'elles s'enflèrent. Alors la charge devint si pesante, que le Baudet qui ne pouvait plus la soutenir, culbuta dans le fleuve, et s'y noya.
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De l'Aigle percé d'une flèche.
 
Un Aigle s'arracha quelques plumes et les laissa tomber à terre. Un chasseur les ramassa, ensuite il les ajusta au bout d'une flèche, et de cette même flèche perça l'Aigle. " Hélas ! disait l'Oiseau comme il était sur le point d'expirer, je mourrais avec moins de regret, si je n'avais été moi-même, par mon imprudence, la première cause de ma mort. "
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Du Milan.
 
Le Milan eut autrefois la voix fort différente de celle qu'il a maintenant. Voici par quelle aventure ; d'agréable qu'elle était, elle devint par l'imprudence de cet Oiseau, très-déplaisante. Un jour il entendit un Cheval qui hennissait : alors il se mit en tête de hennir comme lui ; mais quelque peine qu'il se donnât pour y parvenir, il n'en put jamais venir à bout. Le mal fut qu'à force de vouloir contrefaire la voix du Cheval, il gâta la sienne, et s'enroua si fort, qu'il ne fit plus entendre qu'un cri rauque et effrayant.
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D'une Femme.
 
Une Femme avait un ivrogne pour Mari. Voulant le délivrer de ce vice, elle imagina la ruse que voici. Quand elle le vit alourdi par l'excès de la boisson et insensible comme un mort, elle le prit sur ses épaules, l'emporta et le déposa au cimetière, puis elle partit. Quand elle pensa qu'il avait repris ses sens, elle revint au cimetière et heurta à la porte. L'ivrogne dit: " Qui frappe ? " La Femme répondit : " C'est moi, celui qui porte à manger aux morts. " Et l'autre: " Ce n'est pas à manger, l'ami, mais à boire qu'il faut m'apporter. Tu me fais de la peine en me parlant de nourriture au lieu de boisson. " Et la Femme se frappant la poitrine: " Hélas, malheureuse, dit-elle, ma ruse n'a servi de rien. Car toi, mon Mari, non seulement tu n'en es pas amendé, mais tu es devenu pire encore, puisque ta maladie est tournée en habitude ". Cette fable montre qu'il ne faut pas s'attarder aux mauvaises actions, car même sans le vouloir, l'Homme est la proie de l'habitude.
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Du Lion, du Sanglier et des Vautours.
 
Le Lion et le Sanglier acharnés l'un sur l'autre s'entre-déchiraient. Cependant des Vautours regardaient attentivement le combat, et se disaient les uns aux autres : " Camarades, à bien juger des choses, il n'y a ici qu'à gagner pour nous. Ces Animaux-ci ne quitteront point prise, que l'un des deux ne soit par terre. Ainsi, ou Lion, ou Sanglier, voici la proie qui ne peut nous manquer. " Ils n'y comptaient pas à tort ; car ils l'eurent en effet et même plus grosse qu'ils ne pensaient. Le Sanglier fut étranglé sur l'heure par le Lion, et celui-ci que l'autre avait percé d'un coup de ses défenses, mourut quelques jours après de sa blessure, de sorte que les Vautours profitèrent de l'un et de l'autre.
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De l'Âne qui porte une Idole.
 
Un Âne chargé d'une Idole passait au travers d'une foule d'Hommes ; et ceux-ci se prosternèrent à grande hâte devant l'effigie du dieu qu'ils adoraient. Cependant l'Âne, qui s'attribuait ces honneurs, marchait en se carrant, d'un pas grave, levait la tête et dressait ses oreilles tant qu'il pouvait. Quelqu'un s'en aperçut, et lui cria : " Maître Baudet, qui croyez ici mériter nos hommages, attendez qu'on vous ait déchargé de l'Idole que vous portez, et le bâton vous fera connaître si c'est vous ou lui que nous honorons ".
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Des Loups et des Brebis.
 
Un jour les Loups dirent aux Brebis : " Amies, en vérité nous ne saurions concevoir comment vous pouvez supporter les mauvais traitements que vos Chiens vous font à chaque moment. De bonne foi, à quoi vous servent ces brutaux à la queue de votre troupeau ? À vous gêner continuellement, le plus souvent à vous mordre, et à vous faire mille violences. Croyez-nous, débarrassez-vous en, et sur l'heure, car enfin, que craignez-vous ? n'êtes-vous pas assez fortes pour vous défendre seules contre quiconque voudrait vous nuire ! " Sur ses discours les Brebis se crurent en effet fort redoutables, et dans cette pensée, l'on courut aussitôt congédier les Chiens ; mais on ne tarda guère à s'en repentir. Les Loups n'eurent pas plutôt vu les Chiens éloignés qu'ils se jetèrent sur les Brebis, et les étranglèrent toutes.
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Du Fleuve et de sa Source.
 
Un Fleuve s'élevait contre sa Source. " Considère, lui disait-il, ce lit large et profond, vois de combien de ruisseaux, de combien de rivières, mes eaux sont grossies. Grâce au ciel, me voilà Fleuve. Mais toi, chétive Source, qu'es-tu ? un maigre filet d'eau qu'un rayon de soleil tarirait, si la roche dont tu sors ne t'en mettait à l'abri. - Insolent, repartit la source, il te sied bien vraiment de me mépriser, toi qui, sans moi, serais encore dans le néant. "
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De la Femme qui tond sa Brebis.
 
Une Femme tondait sa Brebis, ou pour mieux dire l'écorchait, tant elle s'y prenait mal. Cependant la Brebis lui criait : " Et de grâce, si vous voulez avoir ma peau, mandez le boucher ; mais si vous n'en voulez qu'à ma laine, faites venir le tondeur ".
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Du Bouvier et de la Chèvre.
 
Un Bouvier frappa une Chèvre à la tête, et si rudement, qu'il lui rompit une de ses cornes. Il ne l'eut pas plutôt fait, qu'il s'en repentit, et pria la Chèvre de n'en point parler au Maître du troupeau. " Hé, pauvre sot, répliqua l'autre, quand je serais assez bonne pour ne lui rien dire, n'a-t-il pas des yeux pour voir qu'il me manque une corne ? "
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Du Pilote.
 
Le vent était favorable et la mer tranquille, et cependant un Pilote y visitait son vaisseau, plaçait son ancre, préparait ses cordages, allait deçà, delà autour de ses voiles, et prenait garde à tout. Un de ses passagers s'en étonna. " Patron, lui dit-il, à quoi bon vous empresser si fort ? À voir cette agitation, qui ne croirait que nous serions à la veille de péril ? et cependant la mer et le vent, tout nous rit. Que craignez-vous ? - Rien pour le présent, répondit le sage pilote ; mais pour l'avenir, je crains toujours. Lorsque nous y penserons le moins, une tempête peut s'élever. Où en serions-nous, je vous prie, si elle venait nous surprendre au dépourvu ? "
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Du Corroyeur et du Financier.
 
Un Corroyeur vint se loger proche d'un Financier. Celui-ci, qui ne pouvait supporter la mauvaise odeur des peaux de son Voisin, lui intenta procès et voulut l'obliger à s'éloigner de son voisinage. L'autre se défendit, appela de vingt sentences, chicana ; en un mot il fit si bien que l'affaire traîna en longueur. Cependant le Financier s'accoutuma à l'odeur, et si bien, qu'après avoir regretté l'argent qu'il avait consumé mal à propos à plaider, il souffrit son Voisin, et ne s'en plaignit plus.
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D'un jeune Homme et de sa Maîtresse.
 
Un jeune Cavalier accourut au logis d'une Femme qu'il aimait éperdument. Sitôt qu'il y fut entré, il quitta son manteau, puis il se mit à parler de son amour, et passa ainsi la journée avec sa Belle. Le soir, comme il se retirait, l'autre lui fit entendre qu'elle avait besoin de quelque argent pour faire certaines emplettes : le Galant lui ouvrit sa bourse et aussitôt on la lui prit toute entière. Un moment après, la Dame eut si grande envie de la bague qu'il portait au doigt, qu'elle la lui demanda et l'eut. Alors le Cavalier, qui n'avait plus rien à donner, remit son manteau sur ses épaules, prit congé d'elle et sortit. Cependant, la Belle fondait en larmes et se désespérait. À ses cris, une de ses voisines, qui avait remarqué le départ du jeune Homme, accourut, et crut la consoler, en lui disant que son Amant ne tarderait guère à revenir. " Hé, ma chère ! s'écria l'autre toute désolée, ce n'est pas la personne que je regrette, c'est ce manteau que je lui vois remporter.
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Du Chien du Maréchal.
 
Le Chien d'un Maréchal avait coutume de s'endormir au pied de l'enclume de son Maître. Celui-ci avait beau y battre et rebattre son fer à grands coups de marteau, jamais le Chien ne s'en éveillait. Tout au contraire, le Maréchal avait-il quitté son ouvrage, et commencé à prendre son repas, le Chien, au seul bruit qu'on faisait en mangeant, était d'abord sur pied, et courait vite à la table.
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Du Berger et de la Brebis.
 
Un Berger, sa houlette à la main, en frappait rudement une de ses Brebis. " Je vous donne de la laine et du lait, s'écriait celle-ci. Quand je ne vous fais que du bien, ingrat, avez-vous bien le coeur de ne me faire que du mal ? - Ingrate vous-même, repartit le Berger d'un ton hautain, vous qui ne me tenez point compte de la vie que ma bonté vous laisse, quand il ne tient qu'à moi de vous l'ôter chaque instant ".
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D'une jeune Veuve.
 
Une jeune Femme vit mourir son Époux, et en parut inconsolable. Comme elle se désolait, son Père, Homme de sens, l'aborda, et feignit qu'un de ses voisins la demandait en mariage. Il le lui représenta jeune, bien fait, spirituel ; en un mot, si propre à lui faire oublier celui qu'elle venait de perdre qu'elle ouvrit l'oreille, écouta, et pleura moins. Bientôt elle ne pleura plus. Enfin, comme elle vit que son Père, content de la voir moins affligée, se retirait en gardant le silence sur l'article qui l'avait consolée : " Et ce jeune Homme si accompli que vous me destiniez pour Époux, dit-elle avec dépit, vous ne m'en parlez plus, mon Père ? "
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De l'Aigle et de la Pie.
 
Les Oiseaux n'eurent pas plutôt chargé l'Aigle du soin de les gouverner, que celle-ci leur fit entendre qu'elle avait besoin de quelqu'un d'entr'eux sur qui elle pût se décharger d'une partie du fardeau qu'elle avait à porter. Sur quoi la Pie sortit des rangs de l'assemblée, et vint lui faire offre de ses services. Elle représenta, qu'outre qu'elle avait le corps léger et dispos pour exécuter promptement les ordres dont on la chargerait, elle avait, avec une mémoire très-heureuse, un esprit subtil et pénétrant ; d'ailleurs, qu'elle était adroite, vigilante, laborieuse, et cela sans compter mille autres bonnes qualités ; elle allait en faire le détail, lorsque l'Aigle l'interrompit. " Avec tant de perfections, lui dit-elle, vous seriez assez mon fait, mais le mal est que vous me semblez un peu trop babillarde ". Cela dit, comme elle craignait que la Pie n'allât divulguer, lorsqu'elle serait à la cour, tout ce qui s'y passerait de secret, elle la remercia, et sur le champ la renvoya.
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Du Mourant et de sa Femme.
 
Un Malade tirait à sa fin ; cependant sa Femme s'en désespérait. " Ô mort ! s'écriait-elle toute en larmes, viens finir ma douleur ; hâte-toi, viens terminer mes jours. Trop heureuse si, contente de m'ôter la vie, tu voulais épargner celle de mon Époux. Ô mort, redisait-elle, que tu tardes à venir : parais, je t'attends, je te souhaite, je te veux. - Me voilà, dit la mort en se montrant : que souhaites-tu de moi ? - Hélas ! répondit la Femme, tout effrayée de la voir si proche d'elle, que sans prolonger les douleurs de ce Malade, tu daignes au plus tôt mettre fin à sa langueur ".
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Du Voleur et du pauvre Homme.
 
Un Voleur entrait pendant la nuit dans la chambre d'un pauvre Homme ; au bruit qu'il fit en ouvrant la porte, l'autre, qui dormait, s'éveilla, et jeta d'épouvante un tel cri, que toute la maison en retentit. Le Voleur, qui ne s'y attendait pas, en fut lui même si effrayé, que sans penser au manteau qu'il cherchait, il jeta celui qui était sur ses épaules pour fuir plus vite, et sortit du logis. Ainsi la perte tomba sur celui qui croyait gagner, et le gain sur celui qui comptait perdre.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope
De l'Homme qui ne tient compte du trésor.
 
Un Homme fort opulent trouva dans son chemin un trésor. Comme tout lui riait alors, et qu'il ne pouvait s'imaginer qu'il dût jamais avoir besoin de ce qu'il voyait sous sa main, il ne daigna pas se baisser pour le prendre, et passa. Quelque temps après, un vaisseau qu'il avait chargé de ses meilleurs effets, périt avec tout ce qu'il portait, tandis qu'un Marchand faisait banqueroute et lui emportait une somme considérable. Ensuite le feu prit à son logis, et le consuma entièrement, avec tous ses meubles ; puis il perdit un procès qui acheva de le ruiner. Alors il se ressouvint de ce qu'il avait rejeté, et courut à l'endroit où il l'avait laissé ; mais il n'en était plus temps. Comme il n'était qu'à vingt pas du gîte, un passant moins dégoûté, qui avait découvert le trésor, l'emportait et courait de toute sa force.
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Du Lièvre et de la Perdrix.
 
Un Lièvre se trouva pris dans les lacets d'un Chasseur ; pendant qu'il s'y débattait, mais en vain, pour s'en débarrasser, une Perdrix l'aperçut. " L'ami, lui cria-t-elle d'un ton moqueur, eh que sont donc devenus ces pieds dont tu me vantais tant la vitesse ? L'occasion de s'en servir est si belle ! garde-toi bien de la manquer. Allons, évertue-toi ; tâche de m'affranchir cette plaine en quatre sauts. " C'est ainsi qu'elle le raillait ; mais on eut bientôt sujet de lui rendre la pareille ; car pendant qu'elle ne songe qu'à rire du malheur du Lièvre, un Épervier la découvre, fond sur elle et l'enlève.
--------------------------------------------------------------------------------Sommaire Esope
Du Vieillard qui se marie à contretemps.
 
Un Homme ne songea point à se marier tant qu'il fut dans l'âge d'y penser. Pendant qu'il pouvait plaire, personne ne lui plut ; mais lorsque, devenu vieux, il se vit, par le nombre de ses ans, à charge à toutes les femmes, il voulut en prendre une. Enfin, comme il était presque décrépit, il fit choix d'une jeune beauté. Le Barbon fit si bien valoir ses grands biens, et fit à la belle des avantages si considérables, qu'il la fit consentir à lui donner la main, et l'épousa, mais il ne tarda guère à s'en repentir. À peine eut-il prononcé le oui qu'il reconnut la faute qu'il venait de faire. " Hélas, s'écriait-il tout glacé, devais-je m'embarrasser d'une chose qui m'est à présent si inutile, moi qui n'ai jamais voulu m'en charger dans un temps où elle me convenait ? "
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