Le lapin et la sarcelle suite et fin
Comme un mineur qui prend une place de guerre.
Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant.
Lui court à la sarcelle ; il l’entraîne à l’instant
Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre
Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
De plaisir.
Quel moment pour tous deux ! Que ne sais-je le peindre
Comme je saurais le sentir t
Nos bons amis croyaient n’avoir plus rien à craindre,
Ils n’étaient pas au bout.
Le maître du jardin,
En voyant le dégât commis dans sa volière,
Jure d’exterminer jusqu’au dernier lapin
Mes fusils ! Mes furets ! criait-il en colère.
Aussitôt fusils et furets Sont tout prêts.
Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
Fouillant les terriers, les broussailles ;
Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas :
Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes ;
Dans le funeste jour de Cannes,
On mit moins de Romains à bas.
La nuit vient ; tant de sang n’a point éteint la rage
Du seigneur, qui remet au lendemain matin
La fin de l’horrible carnage.
Pendant ce temps, notre lapin,
Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
Attendait, en tremblant, la mort,
Mais conjurait sa soeur de fuir à l’autre bord,
Pour ne pas mourir devant elle.
Je ne te quitte point, lui répondait l’oiseau ;
Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
Ah ! si tu pouvais passer l’eau !
Pourquoi pas ? Attends-moi ...
La sarcelle le quitte,
Et revient traînant un vieux nid
Laissé par des canards ; elle l’emplit bien vite
De feuilles de roseaux, les presse, les unit
Des pieds, du bec, en forme un batelet capable
De supporter un lourd fardeau ;
Puis elle attache à ce vaisseau
Un brin de jonc qui servira de câble.
Cela fait, et le bâtiment
Mis à l’eau, le lapin entre tout doucement
Dans le léger esquif, s’assied sur son derrière,
Tandis que devant lui la sarcelle nageant
Tire le brin de jonc, et s’en va dirigeant
Cette nef à son coeur si chère.
On aborde, on débarque, et jugez du plaisir !
Non loin du port on va choisir
Un asile où, coulant des jours dignes d’envie,
Nos bons amis, libres, heureux,
Aimèrent d’autant plus la vie,
Qu’ils se la devaient tous les deux.
Le lapin et la sarcelle
 
Unis dès leurs jeunes ans
D’une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin était sur la lisière
D’un parc bordé d’une rivière.
Soir et matin, nos bons amis,
Profitant de ce voisinage,
Tantôt au bord de l’eau, tantôt sous le feuillage,
L’un chez l’autre étaient réunis.
Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
Ils n’en trouvaient point de si belles
Que de se répéter qu’ils s’aimeraient toujours.
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
Tout était en commun, amour, chagrin, souffrance :
Ce qui manquait à l’un, l’autre le regrettait ;
Si l’un avait du mal, son ami le sentait ;
Si d’un bien, au contraire, il goûtait l’espérance,
Tous deux en jouissaient d’avance.
Tel était leur destin, lorsqu’un jour, jour affreux,
Le lapin, pour dîner, venant chez la sarcelle,
Ne la retrouve plus. Inquiet, il l’appelle :
Personne ne répond à ses cris douloureux.
Le lapin, de frayeur l’âme toute saisie,
Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
S’incline par-dessus les flots,
Et voudrait s’y plonger pour trouver son amie.
Hélas ! s’écriait-il, m’entends-tu ? réponds-moi.
Ma soeur, ma compagne chérie,
Ne prolonge pas mon effroi ;
Encor quelques moments, c’en est fait de ma vie :
J’aime mieux expirer que de trembler pour toi.
Disant ces mots, il court, il pleure,
Et, s’avançant le long de l’eau,
Arrive enfin près du château
Où le seigneur du lieu demeure.
Là, notre désolé lapin
Se trouve au milieu d’un parterre,
Et voit une grande volière
Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
L’amitié donne du courage.
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
Regarde, et reconnaît... (ô tendresse ! ô bonheur !)
La sarcelle.
Aussitôt il pousse un cri de joie,
Et, sans perdre de temps à consoler sa soeur,
De ses quatre pieds il s’emploie A creuser un secret chemin
Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain,
Le lapin tout à coup entre dans la volière
La fauvette et le rossignol
 
Une fauvette, dont la voix
Enchantait les échos par sa douceur extrême,
Espéra surpasser le rossignol lui-même,
Et lui fit un défi.
L’on choisit dans le bois
Un lieu propre au combat : les juges se placèrent ;
C’était le linot, le serin,
Le rouge-gorge et le tarin.
Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent.
Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons
Furent gardes du camp ; le merle était trompette,
Il donne le signal.
Aussitôt la fauvette
Fait entendre les plus doux sons :
Avec adresse elle varie
De ses accents filés la touchante harmonie,
Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons.
L’assemblée applaudit.
Bientôt on fait silence ;
Alors le rossignol commence :
Trois accords purs, égaux, brillants,
Que termine une juste et parfaite cadence,
Sont le prélude de ses chants.
Ensuite son gosier flexible,
Parcourant sans efforts tous les tons de sa voix,
Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible,
Étonne et ravit à la fois.
Les juges cependant demeuraient en balance ;
Le linot, le serin, de la fauvette amis,
Ne voulaient point donner de prix ;
Les autres disputaient.
L’assemblée en silence
Écoutait leurs doctes avis,
Lorsqu’un geai s’écria :
Victoire à la fauvette !
Ce mot décida sa défaite ;
Pour le rossignol aussitôt
L’aréopage ailé tout d’une voix s’explique.
Ainsi le suffrage d’un sot
Fait plus de mal que sa critique.
Le chat et les rats
 
Un angora, que sa maîtresse
Nourrissait de mets délicats,
Ne faisait plus la guerre aux rats,
Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse,
Allaient, trottaient partout, et ne se gênaient pas.
Un jour, dans un grenier retiré, solitaire,
Où notre chat dormait après un bon festin,
Plusieurs rats viennent dans le grain
Prendre leur repas ordinaire.
L’angora ne bougeait.
Alors mes étourdis
Pensent qu’ils lui font peur : l’orateur de la troupe
Parle des chats avecmepris.
On applaudit fort, on s’attroupe,
On le proclame général.
Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal :
Braves amis, dit-il, courons à la vengeance !
De ce grain désormais nous devons être las ;
Jurons de p.emanger désormais que des chats !
On les dit excellents,nous en ferons bombance.
A ces mots, partageant son belliqueux transport,
Chaque nouveau guerrier sur l’angora s’élance,
Et réveille le chat qui dort,
Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère,
Couche bientôt sur la poussière
Général, tribuns et soldats,
Il ne s’échappa que deux rats
Qui disaient, en fuyant bien vite à leur·tanière :
Il ne faut pas pousser à bout
L’ennemi !e plus débonnaire :
On perd ce que l’on tient, quand on veut gagner tout.
Le poisson volant
Certain poisson volant, mécontent de son sort,
Disait à sa vieille grand’ mère :
Je ne sais comment je dois faire
Pour me préserver de la mort.
De nos aigles marins je redoute la serre
Quand je m’élève dans les airs,
Et les requins me font la guerre
Quand je me plonge au fond des mers.
La vieille lui répond : Mon enfant, dans ce monde
Lorsqu’on n’est pas aigle ou requin,
Il faut tout doucement suivre un petit chemin,
En nageant près de l’air et volant près de l’onde.
Les deux paysans et le nuage
 
Guillot, disait un jour Lucas
D’une voix triste et lamentable,
Ne vois-tu pas venir là-bas
Ce gros nuage noir ?
C’est la marque effroyable
Du plus grand des malheurs.
Pourquoi ? répond Guillot.
- Pourquoi ? Regarde donc : ou je ne suis qu’un sot,
Ou ce nuage est de la grêle
Qui va tout abîmer, vigne, avoine, froment ;
Toute la récolte nouvelle
Sera détruite en un moment.
Il ne restera rier : ; le village en ru9ie
Dans trois mois aura la famine ;
Puis la peste viendra, puis nous périrons tous.
La peste ! dit Guillot : doucement, calmez-vous ;
Je ne vois pas cela, compère :
Et, s’il faut vous parler selon mon sentiment,
C’est que je vois toutle contraire,
Car ce nuage· assurément
Ne porte point de grêle, il porte de la pluie.
La terre est sèche dès longtemps.
Il va bien arroser nos champs :
Certe notre récolte en doit être embellie.
Nous aurons le double de foin,
Moitié plus de froment, de raisins abondance ;
Nous serons tous dans l’opulence,
Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin.
C’est bien voir que cela, dit Lucas en colère.
- Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot.
- Oh ! puisqu’il est ainsi, je ne dirai plus mot.
Attendons la fin de l’affaire ;
Rira bien qui rira le dernier.
- Dieu merci,
Ce n’est pas moi qui pleure ici.
Ils s’échauffaient tous deux ; déjà, dans leur furie,
Ils allaient se gourmer, lorsqu’un souffle de vent
Emporta loin de là le nuage effrayant.
Ils n’eurent ni grêle ni pluie.
L’écureuil, le chien et le renard
 
Un gentil écureuil était le camarade,
Le tendre ami d’un beau danois.
Un jour qu’ils voyageaient comme Oreste et Pylade,
La nuit les surprit dans un bois.
En ce lieu point d’auberge ; ils eurent de la peine
A trouver où se bien coucher.
Enfin le chien se mit dans le creux d’un vieux chêne,
Et l’écureuil plus haut grimpa pour se nicher.
Vers minuit (c’est l’heure des crimes),
Longtemps après que nos amis,
En se disant bonsoir, se furent endormis,
Voici qu’un vieux renard, affamé de victimes,
Arrive au pied de l’arbre, et, levant le museau,
Voit l’écureuil sur un rameau.
Ille mange des yeux, humecte de sa langue
Ses lèvres, qui de sang brûlent de s’abreuver,
Mais jusqu’à l’écureuil il ne peut arriver :
Il faut donc, par une harangue,
L’engager à descendre ; et voici son discours :
Ami, pardonnez, je vous prie,
Si de votre sommeil j’ose troubler le cours ;
Mais le pieux transport dont mon âme est remplie
Ne peut se contenir : je suis votre cousin Germain :
Votre mère était soeur de feu mon digne père.
Cet honnête homme, hélas ! à son heure dernière,
M’a tant recommandé de chercher son neveu
Pour lui donner moitié du peu
Qu’il m’a laissé de bien !
Venez donc, mon cher frère,
Venez, par un embrassement,
Combler le doux plaisir que mon âme ressent.
Si je pouvais monter jusqu’aux lieux où vous êtes,
Oh ! j’y serais déjà, soyez-en bien certain.
Les écureuils ne sont pas bêtes,
Et le mien était fort malin.
Il reconnaît le patelin,
Et répond d’un ton doux : Je meurs d’impatience
De vous embrasser, mon cousin ;
Je descends, mais, pour mieux lier la connaissance,
Je veux vous présenter mon plus fidèle ami,
Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance ;
Il dort dans ce trou-là : frappez un peu ; je pense
Que vous serez charmé de le connaître aussi.
Aussitôt maître renard frappe,
Croyant en manger deux ; mais le fidèle chien
S’élance de l’arbre, le happe,
Et vous l’étrangle bel et bien.
Ceci prouve deux points : d’abord qu’il est utile
Dans la douce amitié de placer son bonheur ;
Puis, qu’avec de l’esprit il est souvent facile
Au piège qu’il nous tend de surprendre un trompeur.



Contes 
Licences 
Histoires & Nouvelles 
Outils 
Annuaire 
 Poésies 
  Fables 
Page copy protected against web site content infringement by Copyscape
Copyright la-pensée-française.com 2008-2012 version 4.6