Fortunée suite et fin
 
Vous me faites grand’pitié, ma pauvre nourrice, d’être devenue poule, je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais ; mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous venez de m’apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je vais chercher mes œillets, car je les aime uniquement. Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s’avisât de fouiller dans sa paillasse ; elle fut ravie de son éloignement, et se flatta qu’elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu’elle vit tout d’un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre : ils se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et les escabelles aux côtés ; plusieurs grosses souris formaient le corps de réserve, résolues de combattre comme des amazones.
 


Fortunée demeura bien surprise ; elle n’osait s’approcher, car les rats se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.
- Quoi ! s’écria-t-elle, mon œillet, mon cher œillet, resterez-vous en si mauvaise compagnie ?
Elle s’avisa tout d’un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu’elle avait dans un vase d’or, aurait une vertu particulière ; elle courut la quérir ; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois ; en même temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit promptement ses beaux œillets, qui étaient sur le point de mourir, tant ils avaient besoin d’être arrosés ; elle versa dessus toute l’eau qui était dans son vase d’or, et elle les sentait
avec beaucoup de plaisir, lorsqu’elle entendit une voix fort douce qui sortait d’entre les branches, et qui lui dit :
 

« Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous déclarer mes sentiments ; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel, qu’il peut rendre sensible jusqu’aux fleurs. La princesse, tremblante et surprise d’avoir
entendu parler un chou, une poule, un œillet, et d’avoir vu une armée de rats, devint pâle et s’évanouit. Bedou arriva là-dessus : le travail et le soleil lui avaient échauffé la tête ; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses œillets, et qu’elle les avait trouvés, il la traîna jusqu’à sa porte, et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre, qu’elle ouvrit ses beaux yeux ; elle aperçut auprès d’elle la reine des Bois, toujours charmante et magnifique.
- Vous avez un mauvais frère, dit-elle à Fortunée, j’ai vu avec quelle inhumanité il vous a jetée ici ; voulez-vous que je vous venge ?
 
— Non, madame, lui dit-elle, je ne suis point capable de me fâcher, et son
mauvais naturel ne peut changer le mien.
— Mais, ajouta la reine, j’ai un pressentiment qui m’assure que ce gros
laboureur n’est pas votre frère ; qu’en pensez-vous ?
— Toutes les apparences me persuadent qu’il l’est, madame, répliqua modestement
la bergère, et je dois les en croire.
— Quoi ! continua la reine, n’avez-vous pas entendu dire que vous êtes née
princesse ?
— On me l’a dit depuis peu, répondit-elle, cependant oserais-je me vanter d’une
chose dont je n’ai aucune preuve ?
 
- Ha, ma chère enfant, ajouta la reine, que je vous aime de cette humeur ! je connais à présent que l’éducation obscure que vous avez reçue n’a point étouffé la noblesse de votre sang. Oui, vous êtes princesse, et il n’a pas tenu à moi de vous garantir des disgrâces que vous avez éprouvées jusqu’à cette heure. Elle fut interrompue en cet endroit par l’arrivée d’un jeune adolescent plus beau que le jour ; il était habillé d’une longue veste mêlée d’or et de soie verte,
rattachée par de grandes boutonnières d’émeraudes, de rubis et de diamants ; il avait une couronne d’œillets, ses cheveux couvraient ses épaules. Aussitôt qu’il vit la reine, il mit un genou en terre, et la salua respectueusement. « Ha ! mon fils, mon aimable Œillet, lui dit-elle, le temps fatal de votre enchantement vient de finir, par le secours de la belle Fortunée : quelle joie de vous voir !
Elle le serra étroitement entre ses bras ; et se tournant ensuite vers la bergère :
 
- Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a raconté : mais ce que vous ne savez point, c’est que les zéphirs que j’avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un parterre de fleurs.
 
Pendant qu’ils allaient chercher votre mère qui était ma sœur, une fée qui n’ignorait rien des choses les plus secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si bien le moment qu’elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu’elle le changea sur-le-champ en œillet, et malgré ma science, je ne pus empêcher ce malheur.
 
Dans le chagrin où j’étais réduite, j’employai tout mon art pour chercher quelque remède, et je n’en trouvai point de plus assuré que d’apporter le prince Œillet dans le lieu où vous étiez nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l’eau délicieuse que j’avais dans un vase d’or, il parlerait, il vous aimerait, et qu’à l’avenir rien ne troublerait
votre repos ; j’avais même le jonc d’argent qu’il fallait que je reçusse de votre main, n’ignorant pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l’heure approchait où le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris
que notre ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux œillets.
Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce jonc, votre félicité sera permanente : voyez à présent si ce prince vous paraît assez aimable pour le recevoir pour époux.
 

- Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je connais que vous êtes ma tante ; que par votre savoir, les gardes envoyés pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule ; qu’en me proposant l’alliance du prince Œillet, c’est le plus grand honneur où je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude ? Je ne connais point son cœur, et je commence à sentir pour la première fois de ma vie que je ne pourrais être contente s’il ne m’aimait pas.
 
- N’ayez point d’incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l’impression que vous y voulez faire à présent, et si l’usage de la voix m’avait été permis, que n’auriez-vous pas
entendu tous les jours des progrès d’une passion qui me consumait ? mais je suis un prince malheureux, pour lequel vous ne ressentez que de l’indifférence.
 
Il lui dit ensuite ces vers :
            Tandis que d’un œillet j’ai gardé la figure,
            Vous me donniez vos tendres soins :
            Vous veniez quelquefois admirer sans témoins,
            De mes brillantes fleurs la bizarre Peinture.
 
            Pour vous je répandais mes parfums les plus doux,
            J’affectais à vos yeux une beauté nouvelle ;
            Et lorsque j’étais loin de vous,
            Une sécheresse mortelle
            Ne vous prouvait que trop, qu’en secret consumé,
            Je languissais toujours dans l’attente cruelle
            De l’objet qui m’avait charmé.
 
            A mes douleurs vous étiez favorable,
            Et votre belle main,
            D’une eau pure arrosait mon sein,
            Et quelquefois votre bouche adorable,
            Me donnait des baisers, hélas ! pleins de douceurs.
 
            Pour mieux jouir de mon bonheur,
            Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,
            Je souhaitais, en un si doux moment,
            Que quelque magique puissance,
            Me fît sortir d’un triste enchantement.
            Mes vœux sont exaucés, je vous vois, je vous aime ;
            Je puis vous dire mon tourment :
            Mais par malheur pour moi, vous n’êtes plus la même.
 
            Quels vœux ai-je formés ! justes dieux, qu’ai-je fait !
 
La princesse parut fort contente de la galanterie du prince ; elle loua beaucoup cet impromptu, et quoiqu’elle ne fût pas accoutumée à entendre des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la souffrait vêtue en bergère qu’avec impatience, la toucha, lui souhaitant les plus riches habits qui se fussent jamais vus ; en même temps sa toile blanche se changea en brocart d’argent, brodé d’escarboucles ; de sa coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d’or ; ses cheveux noirs étaient ornés de mille diamants ; et son teint, dont la blancheur éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine en soutenir l’éclat. - Ha ! Fortunée, que vous êtes belle et charmante ! s’écria-t-il en soupirant ; serez-vous inexorable à mes peines ?
 
- Non, mon fils, dit la reine, votre cousine ne résistera point à nos prières.Dans le temps qu’elle parlait ainsi, Bedou qui retournait à son travail, passa, et voyant Fortunée comme une déesse, il crut rêver ; elle l’appela avec beaucoup
de bonté, et pria la reine d’avoir pitié de lui. - Quoi ! après vous avoir si maltraitée ! dit-elle.
 
- Ha ! madame, répliqua la princesse, je suis incapable de me venger. La reine l’embrassa, et loua la générosité de ses sentiments. « Pour vous contenter, ajouta-t-elle, je vais enrichir l’ingrat Bedou » ; sa chaumière devint un palais
meublé et plein d’argent ; ses escabelles ne changèrent point de forme, non plus que sa paillasse, pour le faire souvenir de son premier état, mais la reine des Bois lima son esprit ; elle lui donna de la politesse, elle changea sa figure. Bedou alors se trouva capable de reconnaissance. Que ne dit-il pas à la reine et à la princesse pour leur témoigner la sienne dans cette occasion.
 
Ensuite par un coup de baguette, les choux devinrent des hommes, la poule une femme ; le prince Œillet était seul mécontent ; il soupirait auprès de sa princesse ; il la conjurait de prendre une résolution en sa faveur : enfin elle
y consentit ; elle n’avait rien vu d’aimable, et tout ce qui était aimable, l’était moins que ce jeune prince. La reine des Bois, ravie d’un si heureux mariage, ne négligea rien pour que tout y fût somptueux ; cette fête dura plusieurs années, et le bonheur de ces tendres époux dura autant que leur vie.
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