Du pêcheur et sa femme suite et fin
 
-Ah ! femme, dit l'homme, que demandes-tu là? tu ne peux pas devenir pape ; il n'y a qu'un seul pape dans la chrétienté ; la barbue ne peut pas faire cela pour toi.
- Mon homme, dit-elle, je veux devenir pape; va vite, il faut que je sois pape aujourd'hui même.
 
- Non, femme, dit l'homme, je ne puis pas lui dire cela; cela ne peut être ainsi, c'est trop ; la barbue ne peut pas te faire pape.
 
- Que de paroles, mon homme ! dit la femme ; elle a pu me faire impératrice, elle peut aussi bien me faire pape. Marche, je suis impératrice, et tu es mon homme ; vite, mets-toi en chemin.  Il eut peur et partit ; mais le cœur lui manquait, il tremblait, avait le frisson, et ses jambes et ses genoux flageolaient sous lui. Le vent soufflait dans la campagne, les nuages couraient, et l'horizon était sombre vers le couchant ; les feuilles s'agitaient avec bruit sur les arbres ; l'eau se soulevait et grondait comme si elle eût bouillonné, elle se brisait à grand bruit sur le rivage, et il voyait de loin les navires qui tiraient le canon d'alarme et dansaient et bondissaient sur les vagues. Le ciel était bleu encore à peine sur un point de son étendue, mais tout à l'entour des nuages d'un rouge menaçant annonçaient une terrible tempête. Il s'approcha tout épouvanté et dit :
 
Tarare ondin, Tarare ondin,Petit poisson, gentil fretin,Mon Isabeau crie et tempête;Il en faut bien faire a sa tète.
 
- Et que veut-elle donc? dit la barbue.
- Ah ! dit l'homme, elle veut devenir pape.
- Retourne, dit la barbue, elle l'est à cette heure. 
 
Il revint, et quand il arriva, il vit une immense église tout entourée de palais. Il perça la foule du peuple pour y pénétrer. Au dedans, tout était éclairé de mille et mille lumières ; sa femme était revêtue d'or de la tête aux pieds; elle était assise sur un trône beaucoup plus élevé que l'autre, et portait trois énormes couronnes d'or ; elle était environnée d'une foule de prêtres.
 
A ses côtés étaient placées deux rangées de cierges, dont le plus grand était épais et haut comme la plus haute tour, et le plus petit pareil au plus petit flambeau de cuisine ; tous les empereurs et les rois étaient agenouillés devant elle et baisaient sa mule.
- Femme, dit l'homme en la contemplant, il est donc vrai que te voilà pape?
- Oui, dit-elle, je suis pape. 
 
Alors il se plaça devant elle et se mit à la considérer, et il lui semblait qu'il regardait le soleil. Quand il l'eut ainsi contemplée un moment :
- Ah! femme, dit-il, quelle belle chose que de te voir pape!  
 
Mais elle demeurait roide comme une souche et ne bougeait.Il lui dit :
- Femme, tu seras contente maintenant ; te voilà pape : tu ne peux pas désirer d'être quelque chose de plus.
- J'y réfléchirai,   dit la femme. Là-dessus, ils allèrent se coucher. Mais elle n'était pas contente; l'ambition l'empêchait de dormir, et elle pensait toujours à ce qu'elle voudrait devenir.
 
L'homme dormit très-bien, et profondément : il avait beaucoup marché tout le jour. Mais la femme ne put s'assoupir un instant; elle se tourna d'un côté sur l'autre pendant toute la nuit, pensant toujours à ce qu'elle pourrait devenir, et ne trouvant plus rien à imaginer. Cependant le soleil se levait, et, quand elle aperçut l'aurore, elle se dressa sur son séant et regarda du côté de la
lumière. Lorsqu'elle vit que les rayons du soleil entraient par la fenêtre :
 
- Ah ! pensa-t-elle, ne puis-je aussi commander de se lever au soleil et à la lune?... Mon homme, dit-elle en le poussant du coude, réveille-toi, vatrouver la barbue : je veut devenir, pareille au bon Dieu.
 
L'homme était encore tout endormi, mais il fut tellement effrayé qu'il tomba de son lit. Il pensa qu'il avait mal entendu; il se frotta les yeux et dit:
- Ah! femme, que dis-tu?
 
- Mon homme, dit-elle, si je ne peux pas ordonner au soleil et à la lune de se lever, et s'il faut que je les voie se lever sans mon commandement, je n'y pourrai tenir, et je n'aurai pas une heure de bon temps; je songerai toujours que je ne puis les faire lever moi-même. 
 
Et en disant cela, elle le regarda d'un air si effrayant qu'il sentit un frisson lui courir par tout le corps.
- Marche à l'instant, je veux devenir pareille au bon Dieu 
- Ah ! femme, dit l'homme eu se jetant à ses genoux, la barbue ne peut pas faire cela. Elle peut bien te faire impératrice et pape ; je t'en prie, rentre en toi-même, et contente-toi d'être pape. 
 
Alors elle se mit en fureur, ses cheveux volèrent en désordre autour de sa tête, elle déchira son corsage, et donna à son mari un cou de pied en criant :
- Je n'y tiens plus, Je n'y puis plus tenir! Veux-tu marcher à l'instant même ?
 
Alors il s'habilla rapidement et se mit à courir comme un insensé.Mais la tempête était déchaînée, et grondait si furieuse qu'à peine il pouvait se tenir sur ses pieds; les maisons et les arbres étaient ébranlés, les éclats de rochers roulaient dans la mer, et le ciel était noir comme de la poix; il tonnait, il éclairait, et la mer soulevait des vagues noires, aussi hautes que des clochers et des montagnes, et à leur sommet elles portaient toutes une couronne blanche d'écume. Il se mit à crier (à peine lui-même pouvait-il
entendre ses propres paroles) :
 
Tarare ondin, Tarare ondin,Petit poisson, gentil fretin,Mon Isabeau crie et tempête;Il en faut bien faire à sa tête.
 
- Et que veut-elle donc? dit la barbue.
- Ah! dit-il, elle veut devenir pareille au bon Dieu.
- Retourne, tu la trouveras logée dans la cahute. 
Et ils y logent encore aujourd'hui à l'heure qu'il est.
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