Un jour, la date précise m’échappe, mais c’était deux ans environ après la mort d’Hercule, il y avait grande foule et grand bruit à Delphes.
Ce jour était le dernier des jeux pythiens, et, chose inouïe ! les luttes et les courses expiraient sans spectateurs, les athlètes et les cochers triomphaient inconnus, et l’on dit même que le poète Simonide, qui chantait alors en plein vent la gloire de je ne sais quel cheval, n’eut, ou peu s’en faut, que son héros pour auditeur.
Mais si l’arène était vide, en revanche la foule débordait du temple d’Apollon. Un mot, un mot magique avait suffit pour l’y précipiter :
- Voici les Héraclides !
Et ce mouvement de tout un peuple soulevé par un nom, vous le comprendrez sans peine, ma sœur : il n’est pas une Française, je pense, qui n’eût sacrifié de grand cœur une loge au spectacle pour voir le fils de Napoléon (ce pâle jeune homme qui s’est laissé voir si peu de temps) !
Eh bien ! Hercule était le Napoléon de cette époque et les Héraclides étaient ses fils. Un mois auparavant, Athènes les avait trouvés, à son réveil, détrônés, persécutés, sans asile, et embrassant sur la place publique l’autel de la Miséricorde.
Leur plainte y avait remué tous les cœurs et toutes les épées, et la vie hospitalière, armée en leur faveur, les envoyait en ce moment, à la tête d’une théorie, interroger, suivant l’usage, l’oracle de Delphes sur l’issue de la guerre.
Delphes, comme vous le savez sans doute, était une ville sainte et pleine de merveilles, mais tout le monde traversait alors ces merveilles avec indifférence, et je ferai comme tout le monde.
Je ne vous promènerai pas du Parnasse à l’Hippodrome et de l’Hippodrome au trépied, bien convaincu que vous avez fait depuis longtemps ce pèlerinage avec le jeune Anacharsis, cicerone plus habile que moi ; et d’ailleurs, je l’avouerai, j’ai hâte aussi de voir ces fameux Héraclides.
La Grèce entière, à leur aspect, n’éprouva qu’un sentiment, l’admiration ; et ce sentiment éclata par une exclamation unanime et bruyante :
- Dieux immortels ! qu’ils sont grands et forts !
Un vieillard de haute taille, qu’à son bâton doré et à son bandeau de laine blanche on pouvait reconnaître pour un des vingt rois de la Grèce, se pencha vers l’oreille d’un prêtre d’Apollon qui traversait le temple, portant une cassolette de parfums.
- J’ai connu beaucoup Hercule et Déjanire, dit-il, et ne leur savais que trois fils. Quelle est donc cette vierge voilée, assise au même banc que les Héraclides ?
— Vous ne vous trompez pas, mon père : Hercule n’eut que trois enfants de Déjanire ; mais sa dernière épouse, Iole…
— C’est juste ! interrompit le vieillard, se frappant le front du doigt en signe de réminiscence : Philoctète m’a vingt fois raconté ces détails, mais… deux siècles en tombant sur une tête y peuvent bien ébranler la mémoire… Oui, je me rappelle parfaitement à cette heure qu’une fille est née de ce mariage…
— Une fille et un garçon, mon père , prononça une voix douce derrière le vieux roi.
Il tourna la tête, et vit un adolescent pâle et frêle qui portait le costume de l’Argolide.
- Une fille et un garçon, répéta l’interrupteur en rougissant : Ixus et Macaria .
Et le vieillard sourit :
- Voyez, dit-il au prêtre ; on admire ma science à Pylos, et voilà maintenant qu’Argos m’envoie ses écoliers pour m’instruire.
— Qui vous a si bien appris, et comment vous appelez-vous, mon bel enfant ?
Mais l’adolescent, sans répondre, glissa sous une caresse de Nestor, car c’était lui, et se perdit dans la foule.
La même louange y bourdonnait sans variantes :
- Dieux ! qu’ils sont grands et forts !
En France, ce compliment vous paraît sans doute bien étrange et presque ironique ; mais songez que vous êtes ici dans un pays que les caprices du terrain et de l’ambition découpaient en vingt petits états, dont les roitelets fiers et hargneux étaient serrés les uns contre les autres et se coudoyaient en grondant, et où l’usage commun à toute l’antiquité de combattre homme à homme et corps à corps, faisait de la force physique la seule puissance, je dirai presque la seule vertu.
On augurait alors du mérite d’après les poings et les épaules, comme on le cherche à présent sur le front et dans les yeux. Enfin, et c’est tout dire, Hercule, la personnification de la force, Hercule était dieu !
La pythie tardait bien à paraître, et l’on n’entendait pourtant aucun murmure d’impatience.
La curiosité publique avait sa pâture. Hyllus, l’aîné des Héraclides, attirait surtout les regards.
C’était un guerrier gigantesque, aux bras musculeux et nus, à la grosse face insouciante, et qui, une peau de lion sur les épaules, une massue à la main, affectait les poses paternelles : on eût dit Hercule lui-même, Hercule à vingt ans. Anténor, le puîné d’Hyllus, avait les traits plus fins et la taille plus élancée.
Il se drapait avec complaisance dans sa divinité toute neuve, souriait aux jeunes Grecques, et les narines gonflées, humait avec délices les parfums de l’admiration.
En un mot, le divin Anténor était ce que nous autres mortels nous appelons vulgairement un fat.
Quant à leur frère Egyste, il n’avait rien, sauf la force et la bravoure, de commun avec ses aînés. C’était à cette époque et dans ce pays un anachronisme vivant.
Chose étrange ! il avait les cheveux blonds, et sa figure exprimait la mélancolie, sentiment tout moderne et tout chrétien. Il revenait des combats les plus terribles, doux et timide à la maison : on eût dit, sous le soleil de l’Attique, un de ces blonds guerriers du Nord qui terrassaient des géants et des monstres, puis courbaient la tête sans murmurer sous la baguette d’une petite fée.
Il semblait, en regrettant Argos, pleurer quelque chose de mieux qu’un trône. Où donc s’envolaient ses soupirs ? au foyer d’un ami ? au tombeau d’une mère ?
Nul ne le sait, car il n’a jamais dit son secret à personne, pas même à sa jeune sœur Macaria, la confidente pourtant des douleurs de toute la famille !
À côté de lui, Macaria priait. Pardonnez-moi, ma sœur, d’avoir si longtemps oublié la vierge pour les héros. N’est-ce pas sa faute ? Voyez ! cachée à l’ombre de ses frères, elle fait tout pour qu’on l’oublie : elle n’a pas encore levé son voile, et ses traits vous sont inconnus ; mais vous l’aimez d’avance, n’est-ce pas ? car vous savez déjà qu’elle est pieuse et modeste.
On annonce enfin la pythie : toute brisée encore de ses dernières convulsions prophétiques, elle se traîne lentement jusqu’au trépied, appuyée sur deux prêtres d’Apollon.
Voilà tout à coup qu’au fond du sanctuaire une porte s’ouvre à deux battants, et qu’une bouffée de vent s’en précipite, large et sonore, balayant la fumée des sacrifices et secouant sur l’assemblée cet avis sacramentel prononcé d’une voix tonnante : Le dieu ! voici le dieu ! Déjà la prophétesse dans la douleur s’agite sur le trépied, et l’on écoute. Ce furent d’abord des sanglots, puis des syllabes plaintives, des mots insaisissables. Enfin le dieu parla :
- Minerve combattra !… Sur son casque divin
- Le hibou dit : J’ai soif, et se débat en vain…
- Minerve appelle la Victoire…
- La Victoire est sa sœur, et ne la fuit jamais…
- Je l’entends : elle arrive à grand bruit d’ailes… mais
- Le hibou dit : J’ai soif, et veut du sang à boire.
- Argos attend ses rois pour les déifier :
- Tremble, Argos ! le hibou, dans son vol homicide,
- Tourne, et cherche un front pur qu’il faut sacrifier,
- Tourne, tourne et s’abat… Dieux ! sur un fils d’Alcide !
À cette réponse si fatale pour les Héraclides, il n’y eut dans le temple que trois hommes qui ne frémirent pas : les Héraclides.
- Désigne la victime par son nom , cria Hyllus à la pythie.
Mais elle haletait presque mourante sur les marches du trépied.
- Le dieu a été bien terrible, et une seconde épreuve la tuerait, dit solennellement le chef des prêtres : qu’un des Héraclides se dévoue.
— Je me dévoue, cria dans la foule une douce voix, la même qui tout à l’heure avait parlé derrière Nestor.
— Qui es-tu, et comment te nommes-tu ? dit le prêtre d’un ton sévère.
— Je suis un fils d’Hercule, et je m’appelle Ixus .
Un bourdonnement de surprise accueillit cette réponse.
- S’il dit vrai, il est bien nommé , murmura une voix railleuse.
Vous saurez, ma sœur, qu’Ixus est, ou peu s’en faut, un mot grec qui signifie le gui. Les parents de l’enfant, à sa naissance, lui avaient sans doute jeté ce nom dans leur dédain, et en effet, cette débile créature, entée sur une aussi forte race, ressemblait beaucoup à la petite plante parasite qui frissonne au vent sur les grands chênes.
- Nous t’avions défendu de nous suivre à Delphes , dit Anténor, qui s’avança menaçant vers Ixus… Mais la fille d’Hercule, immobile dans l’ombre jusqu’alors, s’élança entre les deux frères, saisit la main du plus jeune, et l’entraîna hors du temple, sourde à la voix d’Hyllus qui la rappelait, sourde à l’admiration qui murmurait sur son passage, car dans la rapidité de sa marche son voile s’était soulevé de lui-même, et Macaria était belle ! belle de beauté et de grâce, et belle surtout en ce moment de cette pitié dans les yeux et dans la voix, qui embellirait la laideur même.
De retour à Athènes, où le même char ramena toute la famille, les trois guerriers décidèrent qu’ils tireraient au sort le lendemain, dans le temple de Minerve, pour savoir lequel d’entre eux devait mourir.