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Mais quand le pauvre Ixus arriva tout joyeux et tout fier, pour glisser son nom dans l’urne, avec ses frères, ils le repoussèrent, pesnant que ce serait insulter les dieux que de présenter ainsi au Destin, souvent moqueur, l’occasion de leur jeter cette offrande maigre et dérisoire.
 
Quant à Macaria, ils ne souffrirent pas non plus, mais pour une raison différente, qu’elle courût avec eux une chance de mort.
Elle était fiancée à Lycus, un des chefs influents d’Athènes (d’Athènes qui s’armait pour eux), et, soit politique, soit reconnaissance, ils exigèrent que les préparatifs du sacrifice n’interrompissent en rien ceux des noces.
 
Aussi Macaria trouva-t-elle au retour sa chambre toute parfumée des présents de Lycus. Mais dans un pareil moment, ses pensées, qui d’avance portaient le deuil d’un frère, n’étaient pas des pensées d’hymen ; et pourtant la guirlande nuptiale était composée de si beaux lis que, d’une main distraite et presque involontairement, Macaria la posa sur son front.
 
Elle entendit, en ce moment, un soupir mal étouffé derrière elle et se retourna… C’était Ixus, Ixus son frère et dont elle était la mère autant que la sœur ; Ixus, qu’elle enlaçait de ses soins parce qu’il était souffrant et dédaigné ; Ixus, qui ne pouvait faire un pas dans la maison sans trouver Macaria pour lui sourire, et à qui la maison allait sembler bien vide et bien grande lorsque Macaria ne l’emplirait plus.
 
Il regardait les fleurs symboliques avec des yeux brillants de larmes, et sa figure alors exprimait une telle douleur que sa sœur, habituée pourtant depuis douze ans à le voir souffrir, en fut épouvantée.
 
- Oh ! pauvre enfant ! dit-elle ; pardonne-moi !
— Te pardonner, Macaria ! quoi donc ? tous les bonheurs que tu me fais ?
— Ne me remercie plus de mes soins pour toi : c’est une dette, c’est une expiation…
 
Les regards ébahis de l’enfant sollicitaient le mot de cette énigme.
 
- Écoute, dit-elle, il y a quatre ans (tu en avais huit alors, et moi quatorze), il s’est passé dans notre famille des choses merveilleuses et fatales que mon père et mes frères ont toujours ignorées.
 
- Tu te souviens de cette cabane qu’ils bâtirent au bord de la mer, pour se dérober à de nombreux et puissants persécuteurs ? Un soir, mon père et mes frères étaient à la chasse : las d’avoir couru depuis le matin par les bois, tu venais de t’endormir d’un profond sommeil, bercé par le bruit monotone de la pluie sur la cabane ; la nuit était tombée depuis longtemps, et mon père et mes frères ne rentraient pas encore.
Enfin j’entendis heurter à la porte, et j’ouvris, croyant leur ouvrir : c’était un voyageur qui sollicitait, pour un instant, un abri et un foyer. Il entra.
Assise à ton chevet, pendant qu’il faisait sécher ses habits devant l’âtre, je vis avec surprise une douce et vague lumière courir sur ses cheveux blonds.
J’attribuai cela d’abord au reflet du foyer ; mais le foyer s’éteignit, et le front du voyageur resta lumineux.
Alors, je reconnus Apollon ; Apollon qui, chassé de l’Olympe, courait déguisé par le monde, mais qui n’avait pu pavenir à éteindre tout à fait son auréole.
 
— Grand Dieu, m’écriai-je en joignant les mains, que voulez-vous de moi ?
 
— Rien, me répondit-il, rien qu’un abri ; mais le temps va se faire beau et je pars : reçois ce baiser d’adieu.
 
- Alors je m’avançai tremblante au-devant de mon oncle ; et, le conduisant par la main vers la couche où tu dormais encore :
- Caressez plutôt ce pauvre enfant, lui dis-je, car aucun dieu ne le caresse ; touchez ses joues pâles pour qu’elles refleurissent, et soufflez sur ses lèvres pour qu’elles chantent .
 
- Le dieu sourit à ma prière ; il se pencha sur toi et souffla sur ta bouche ; mais cette haleine ardente glissant jusqu’à ton cœur, l’emplit et le gonfla… et voilà pourquoi ce cœur brûle et palpite toujours ; voilà pourquoi tu languis et tu meurs, pauvre enfant… Et maintenant que tu sais tout, dis, me pardonnes-tu ?
 
Ixus l’embrassa : c’était répondre.
 
- Eh bien ! prouve-le moi donc en suivant mes conseils. Imprudent ! par quel heureux prodige n’es-tu pas mort de faim et de soif sur le long du chemin d’Athènes à Delphes !
 
— Oh ! dit Ixus, j’avais fait dès le matin, ma chanson de voyage. Quand je voyais sur une maison la fumée d’un banquet, je frappais à la porte en chantant et l’on m’ouvrait toujours.
 
— Chanson merveilleuse ! dit Macaria en souriant ; il faut me l’apprendre, Ixus, pour que je la chante aussi, moi, quand j’irai à Delphes ou à Olympie .
 
Ixus, par une coquette modestie, commune, à ce qu’il paraît, aux faiseurs de chansons de toutes les époques, se fit prier quelque temps, puis céda.
 
Chanson d’Ixus
I
Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu’un coup de vent ferait mourir. Un jour, il y a douze ans, un pygmée tomba de la peau de lion d’Hercule : ce pygmée, c’était moi.
Mon père ne m’aimait pas parce que j’étais faible et petit ; et lorsque, enfant, je me heurtais à ses genoux, j’entendais sur ma tête une voix gronder comme l’orage. Mes frères me battent quand je les appelle tout haut mes frères, et pourtant je veux vivre, car j’ai une sœur, une sœur qui m’aime… Elle est si bonne, Macaria !
 
Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu’un coup de vent ferait mourir.
II
Mes frères m’ont dit un jour :
- Sois bon à quelque chose ; apprends à élever des statues et des autels, car nous serons dieux peut-être . Et j’essayai d’obéir à mes frères ; mais le ciseau et le marteau étaient bien lourds ! Et puis des visions étranges passaient, passaient sans cesse entre moi et le bloc de Paros ; et mon doigt distrait écrivait sur la poussière un nom, toujours le même, le doux nom de Macaria.
 
Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu’un coup de vent ferait mourir.
III
 
Alors mes frères m’ont dit : - Nous avons pour hôte au palais un blanc vieillard de la Chaldée, qui sait lire dans le ciel les choses à venir : écoute ses leçons, et dis-nous si tu vois dans les nues venir des trésors ou des victoires . Et j’ai écouté le vieillard, j’ai passé de longues nuits sereines à regarder le ciel ; mais je n’ai vu ni victoires ni trésors, je n’ai vu que des étoiles humides et brillantes qui me regardaient avec amour… comme les yeux de Macaria.
 
Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu’un coup de vent ferait mourir.
IV
Alors mes frères m’ont dit :
- Prends un arc et des flèches, et va chasser dans les bois . Et j’ai couru par les bois avec un arc et des flèches ; mais j’oubliai bientôt la chasse et mes frères. Pendant que j’écoutais chanter les vents et les rossignols, une biche mangea mon pain dans ma robe, et un petit oiseau, fatigué d’un long vol, vint s’endormir dans mon carquois. Je l’ai porté à Macaria.
 
Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu’un coup de vent ferait mourir.
V
Alors mes frères m’ont dit :
- Tu n’es bon à rien , et m’ont battu ; mais je n’ai pas pleuré, parce que je pensais à ma sœur. Et demain, on me prendra ma sœur, et demain, quand Macaria, assise au banquet nuptial, dira :
- Quelle est donc cette fumée bleue qui monte là-bas derrière ce bois de lauriers ? - Oh ! ce n’est rien, diront les convives.
- C’est le bûcher d’Ixus, le pauvre gui de chêne qu’un coup de vent a fait mourir .
 

- Non, tu vivras ! s’écria la jeune fille attendrie. Je t’abriterai si bien dans mon cœur que toutes les tempêtes passeront sans que le moindre souffle t’en arrive. Lycus est heureux et fêté, lui, et les vierges d’Athènes sont nombreuses. A toi, seul et souffrant, toutes mes heures et tous mes amours ! Pauvre gui de chêne ! tu pareras mon sein mieux que le bouquet des mariées. Tiens, mon frère, tiens, mon poète, voilà le prix de ta chanson . Et arrachant de ses cheveux la guirlande nuptiale, elle la jeta trempée de larmes, aux pieds d’Ixus. Ixus voulut répondre ; mais, foudroyé d’émotions imprévues, le pauvre enfant eut à peine la force d’une exclamation.
- Oh !  fit-il ; et, portant la main à son cœur, il tomba. La fièvre l’agita toute la nuit, et toute la nuit Macaria veilla et pleura près de la couche de son frère.
 
C’était le lendemain que les trois Héraclides devaient aller au temple interroger sur le choix de la victime. Ils se présentèrent à l’autel comme au combat : intrépides et insouciants. Après les cérémonies d’usage, répétition à peu près exacte de ce que nous avons vu à Delphes, un prêtre de Minerve ballotta les noms dans l’urne. Un enfant s’approcha, les yeux couverts d’un bandeau. Sa main effleurait déjà les bords du vase sacré pour en sortir bientôt avec un arrêt de mort… quand tout à coup une voix de femme retentit au seuil du temple.
 
- Arrêtez ! voici la victime .
 
C’était Macaria qui s’avançait lentement vers l’autel ; Macaria pâle et parée, et balançant sur son beau front les bandelettes funèbres. Égyste s’élança vers elle :
- Vous ici, ma sœur ! vous m’aviez promis de rester près d’Ixus .
 
— Ixus ! dit-elle en étouffant un sanglot, Ixus est mort !… et maintenant rien ne m’empêche de mourir pour vous .
 
Et elle poursuivit sa marche lente vers l’autel.
 
La foule applaudit, les Héraclides se résignèrent. À cette époque où l’on croyait voir la main des dieux derrière toutes les choses extraordinaires, on attribua naturellement à leur inspiration un dévouement si sublime. Aussi Macaria s’agenouilla-t-elle sans obstacle devant l’autel. Elle arrêta d’un geste le fer impatient du sacrificateur, pour jeter son dernier sourire à ses frères ; puis ferma les yeux, entr’ouvrit le voile qui couvrait son sein…
 
Et deux minutes après son corps palpitait sur l’autel.
 
On ne fit qu’un bûcher pour Ixus et Macaria. Et alors, par un prodige ou une illusion qui se répéta plus tard au supplice de notre Jeanne d’Arc, on vit ou l’on crut voir quelque chose qui s’élança des flammes vers la nue avec un doux bruit d’ailes.
 
Ce qui contribua sans doute à propager cette tradition touchante, c’est qu’après la victoire des Héraclides, victoire payée trop cher pour que les dieux la leur fissent longtemps attendre, les habitants de Mycènes, après avoir inauguré en triomphe la statue d’Hercule au bord des mers, y surprirent un jour deux alcyons dans la peau du lion de Némée.
 
Et voilà comment passèrent un jour, à travers un siècle antique, les deux plus belles choses de ce monde et de tous les siècles : la Poésie et la Vertu !
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