Le Romancero du Cid
I L'ENTRÉE DU ROI.
II SOUVENIR DE CHIÈNE.
III LE ROI JALOUX.
IV LE ROI INGRAT.
V LE ROI DÉFIANT.
VI LE ROI ABJECT.
VII LE ROI FOURBE.
VIII LE ROI VOLEUR.
IX LE ROI SOUDARD.
X LE ROI COUARD.
XI LE ROI MOQUEUR.
XII LE ROI MÉCHANT.
XIII LE CID FIDÈLE.
XIV LE CID HONNÊTE.
XV LE ROI EST LE ROI.
XVI LE CID EST LE CID.
I L'ENTRÉE DU ROI.
Vous ne m'allez qu'à la hanche ;
Quoique altier et hasardeux,
Vous êtes petit, roi Sanche ;
Mais le Cid est grand pour deux.
Quand chez moi je vous accueille
Dans ma tour et dans mon fort,
Vous tremblez comme la feuille,
Roi Sanche, et vous avez tort.
Sire, ma herse est fidèle ;
Sire, mon seuil est pieux ;
Et ma bonne citadelle
Rit à l'aurore des cieux.
Ma tour n'est qu'un tas de pierre,
Roi, mais j'en suis le seigneur ;
Elle porte son vieux lierre
Comme moi mon vieil honneur.
Mes hirondelles sont douces ;
Mes bois ont un pur parfum ;
Mes nids n'ont pas dans leurs mousses
Un cheveu pris à quelqu'un.
Tout passant, roi de Castille,
More ou juif, rabbin, émir,
Peut entrer dans ma bastille
Tranquillement, et dormir.
Je suis le Cid calme et sombre
Qui n'achète ni ne vend,
Et je n'ai sur moi que l'ombre
De la main du Dieu vivant.
Cependant je vous admire,
Vous m'avez fait triste et nu,
Et vous venez chez moi, sire ;
Roi, soyez le mal venu.
II SOUVENIR DE CHIMÈNE.
Si le mont faisait reproche
À l'air froid, aigre et jaloux,
C'est moi qui serais la roche,
Et le vent ce serait vous.
Roi, j'en connais qui trahissent,
Mais je suis le vieux soumis ;
Tous vos amis me haïssent,
Moi je hais vos ennemis.
Et dans mon dédain je mêle
Tous vos favoris, ô roi ;
L'épaisseur de ma semelle
Me suffit entre eux et moi.
Roi, quand j'épousai ma femme,
J'eus à me plaindre de vous ;
Pourtant je n'ai rien dans l'âme,
Dieu fut grand, le ciel fut doux,
L'évêque avait sa barette ;
On marchait sur des tapis ;
Chimène eut sa gorgerette
Pleine de fleurs et d'épis.
J'avais un habit de moire
Sous l'acier de mon corset.
Je ne garde en ma mémoire
Que le soleil qu'il faisait.
Entrez en paix dans ma ville.
On vous parlerait pourtant
D'une façon plus civile
Si l'on était plus content.
III LE ROI JALOUX.
Parce que, Léon, la Manche,
L'Ébre, on vous a tout donné,
Et qu'on était grand, don Sanche,
Avant que vous fussiez né,
Est-ce une raison pour être
Vil envers moi qui suis vieux ?
Roi, c'est trop d'être le maître
Et d'être aussi l'envieux.
Nous, fils de race guerrière,
Seigneur, nous vous en voulons
Pour vos rires par derrière
Qui nous mordent les talons.
Est-ce qu'à votre service
Le Cid s'est estropié
Au point d'avoir quelque vice
Dans le poignet ou le pié,
Qu'il s'entend, sans frein ni règle,
Moquer par vos gens à vous ?
Ne suis-je plus qu'un vieux aigle
À réjouir les hiboux ?
Roi, qu'on mette, avec sa chape,
Sa mître et son palefroi,
Dans une balance un pape
Portant sur son dos un roi ;
Ils pèseront dans leur gloire
Moins que moi, Campeador,
Quand le roi serait d'ivoire,
Quand le pape serait d'or !
IV LE ROI INGRAT.
Je vous préviens qu'on me fâche,
Moi qui n'ai rien que ma foi,
Lorsqu'étant homme, on est lâche,
Et qu'on est traître, étant roi.
Je sens vos ruses sans nombre ;
Oui, je sens tes trahisons.
Moi pour le bien, toi pour l'ombre,
Dans la nuit nous nous croisons.
Je te sers, et je m'en vante ;
Tu me hais et tu me crains ;
Et mon cheval t'épouvante
Quand il jette au vent ses crins.