Un soldat vêtu de serge
Est parfois son favori ;
Et l'épée est une vierge
Qui veut choisir son mari.
Roi, les guerres que vous faites
Sont les guerres d'un félon
Qui souffle dans des trompettes
Avec un bruit d'aquilon ;
Qui, ne risquant son panache
Qu'à demi dans les brouillards,
S'il voit des hommes se cache,
Et vient s'il voit des vieillards ;
Qui, se croyant Alexandre,
Ne laisse dans les maisons
Que des os dans de la cendre
Et du sang sur des tisons ;
Et qui, riant sous les portes,
Vous montre, quand vous entrez,
Sur des tas de femmes mortes
Des tas d'enfants éventrés.
X LE ROI COUARD.
Roi, dans tes courses damnées,
Avec tes soldats nouveaux,
Ne va pas aux Pyrénées,
Ne va pas à Roncevaux.
Ces roches sont des aïeules ;
Les mères des océans.
Elles se défendraient seules ;
Car ces monts sont des géants.
Une forte race d'hommes,
Pleins de l'âpreté du lieu,
Vit là loin de vos sodomes
Avec les chênes de Dieu.
Y passer est téméraire.
Nul encor n'a deviné
Si le chêne est le grand frère
Ou bien si l'homme est l'aîné.
Ce peuple est là, loin du monde,
Libre hier, libre demain.
Sur ces hommes l'éclair gronde ;
Leur chien leur lèche la main.
Hercule y vint. Tout recule
Dans ces monts où fuit l'isard.
Roi, César après Hercule,
Charlemagne après César,
Ont crié miséricorde
Devant ces pâtres jaloux
Chaussés de souliers de corde
Et vêtus de peaux de loups.
Dieu, caché sous leur feuillage,
Prit ce noir pays vaillant
Pour faire naître Pélage,
Pour faire mourir Roland.
Si jamais, dans ces repaires,
Risquant tes hautains défis,
Tu venais voir si les pères
Vivent encor dans les fils,
Eusses-tu vingt mille piques,Eusses-tu, roi fanfaron,Tes bannières, tes musiques,Tout ton bruit de moucheron,Pour que tu t'en ailles vite,Fussent-ils un contre cent,Et pour qu'on te voie en fuite,De mont en mont bondissant,
Comme on voit des rocs descendre
Les torrents en février,
Il te suffirait d'entendre
La trompe d'un chevrier.
XI LE ROI MOQUEUR.
Quand, barbe grise, je parle
Du saint pays montagnard,
Et du grand empereur Charle
Et du grand bâtard Bernard,
Et d'Hercule et de Pélage,
Roi Sanche, tu me crois fou ;
Tu prends ces fiertés de l'âge
Pour la rouille d'un vieux clou.
Mais ton vain rire farouche,
Roi, n'est pas une raison
Qui puisse fermer la bouche
À quelqu'un dans ma maison ;
C'est pourquoi je continue,
Te saluant du drapeau,
Et te parlant tête nue
Quand tu gardes ton chapeau.
XII LE ROI MÉCHANT.
J'ai, dans Albe et dans Girone,
Vu l'honnête homme flétri,
Et des gens dignes d'un trône
Qu'on liait au pilori ;
J'ai vu, c'est mon amertume,
Tes bourreaux abattre, ô roi,
Des fronts qu'on avait coutume
De saluer plus que toi.
Rois, Dieu fait croître où nous sommes,
Dans ce monde de péchés,
Une herbe de têtes d'hommes,
Et c'est vous qui la fauchez.
Ah ! nos maîtres, quand vous n'êtes,
Avec vos vils compagnons,
Occupés que de sornettes,
Nous pleurons et nous saignons.
Roi, cela fendrait des pierres
Et toucherait des voleurs
Que de si fermes paupières
Versent de si sombres pleurs !
Sous toi l'Espagne est mal sûre
Et tremble, et finit par voir,
Roi, que ta main lui mesure
Trop d'aunes de crêpe noir.
J'ai reconnu, car vous êtes
Le sinistre et l'inhumain,
Des amis dans des squelettes
Qui pendaient sur le chemin.
J'ai, dans les forêts prochaines,
Vu le travail des bourreaux,
Et la tristesse des chênes
Pliant au poids des héros.
J'ai vu râler sous des porches
De vieux corps désespérés.
Roi, de lances et de torches
Ces pays sont effarés.
J'ai vu des ducs et des comtes
S'agenouiller au billot.
Tu ne nous dois pas de comptes,
Cœur trop bas et front trop haut !
Roi, le sang qu'un roi pygmée
Verse à flots par ses valets
Fait une sombre fumée
Sur les dalles des palais.
Ô roi des noires sentences,
Un vol de corbeaux te suit,
Tant les chaînes des potences
Dans ton règne font de bruit !
Vous avez fouetté des femmes
Dans Vich et dans Alcala,
Ce sont des choses infâmes
Que vous avez faites là !
Tu n'es qu'un méchant, en somme.
Mais je te sers, c'est la loi ;
La difformité de l'homme
N'étant pas comptée au roi.