VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Nouvelle série (1877)
Suprématie
Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot
Mis les démons, chassé les monstres de là-haut,
Oté sa griffe à l'hydre, au noir dragon son aile,
Et sur ce tas hurlant fermé l'ombre éternelle,
Laissant grincer l'enfer, ce sépulcre vivant,
Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent,
Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l'Espace,
S'asseoir sur le zénith, qu'aucun mont ne dépasse,
Et se dirent, ayant dans le ciel radieux
Chacun un astre au front : Nous sommes les seuls dieux !
 
Tout à coup devant eux surgit dans l'ombre obscure
Une lumière ayant les yeux d'une figure.
 
Ce que cette lumière était, rien ne saurait
Le dire, et, comme brille au fond d'une forêt
Un long rayon de lune en une route étroite,
Elle resplendissait, se tenant toute droite.
Ainsi se dresse un phare au sommet d'un récif.
C'était un flamboiement immobile, pensif, debout.
Et les trois dieux s'étonnèrent.
Ils dirent : qu'est ceci ?
 
Tout se tut et les cieux attendirent.
-Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra,
Parle à cette lumière. Elle te répondra.
Crois-tu que tu pourrais savoir ce qu'elle est ?
- Certes, dit Vâyou : Je le puis.
 
Les profondeurs désertes songeaient;
tout fuyait ; l'aigle ainsi que l'alcyon.
Alors Vâyou marcha droit à la vision.
-Qu'es-tu ? cria Vâyou, le dieu fort et suprême.
Et l'apparition lui dit : -Qu'es-tu toi-même ?
Et Vâyou dit : -Je suis Vâyou, le dieu du Vent.
-Et qu'est-ce que tu peux ?
-Je peux, en me levant, tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes, arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes, et si je le voulais, d'un souffle, moi Vâyou, plus aisément qu'au fleuve on ne jette un caillou ou que d'une araignée on ne crève les toiles, j'emporterai la terre à travers les étoiles.
 
L'apparition prit un brin de paille et dit :
-Emporte ceci.
Puis, avant qu'il répondît,
Elle posa devant le dieu le brin de paille.
Alors, avec des yeux d'orage et de bataille,
Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu'au ciel,
Il troua l'effrayant plafond torrentiel,
 
Il ne fut plus qu'un monstre ayant partout des bouches, pâle, il démusela les ouragans farouches
Et mit en liberté l'âpre meute des airs ;
On entendit mugir le simoun des déserts et l'aquilon qui peut, par-dessus les épaules des montagnes, pousser l'océan jusqu'aux pôles ;
 
Vâyou, géant des vents, immense, au-dessus d'eux
Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux, remua les profonds tonnerres de l'abîme ;
 
Tout l'univers trembla de la base à la cime
Comme un toit où quelqu'un d'affreux marche à grands pas.
Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas.
Le dieu s'en retourna.
-Dieu du vent, notre frère,
Parle, as-tu pu savoir ce qu'est cette lumière ?
Et Vâyou répondit aux deux autres dieux : -Non !
-Agni, dit Indra ; frère Agni, mon compagnon,
Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi ?
 
-Sans doute, dit Agni.
Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute,
Et devant qui médite à genoux le Bouddha,
Alla vers la clarté sereine et demanda :
-Qu'es-tu, clarté?
-Qu'es-tu toi-même ? lui dit-elle.
Le dieu du Feu.
-Quelle est ta puissance ?
Elle est telle
-Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci,
Les mondes, les soleils, et tout.
 
-Brûle ceci,
Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille.
Alors, comme un bélier défonce une muraille, Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout la flamme formidable, et, fauve, ardent, debout, crachant des jets de lave entre ses dents de braise, fit sur l'humble fétu crouler une fournaise ;
 
Un soufflement de forge emplit le firmament ; et le jour s'éclipsa dans un vomissement d'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre qu'une moitié du ciel resta longtemps sombre ; Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla ;
 
Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola, quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme, eut éteint ce tumulte effroyable de flamme où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet, il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait n'avoir pas même été touché par la fumée.
Le dieu s'en revint.
 
Dieu du feu, force enflammée,
Quelle est cette lumière enfin ? Sais-tu son nom ?
Dirent les autres dieux.
  
Agni répondit : Non.
-Indra, dit Vâyou ; frère Indra, dit Agni, sage !
Roi ! dieu ! qui, sans passer, de tout vois le passage.
Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra,
Ce qu'est cette clarté qui nous regarde ?
 
Indra répondit : Oui.
Toujours droite, la clarté pure
Brillait, et le dieu vint lui parler.
 
O figure, qu'es-tu ? dit Indra, d'ombre et d'étoiles vêtu.
Et l'apparition dit: -Toi-même, qu'es-tu ?
Indra lui dit : -Je suis Indra, dieu de l'Espace.
-Et quel est ton pouvoir, dieu ?
 
Sur sa carapace
La divine tortue, aux yeux toujours ouverts,
Porte l'éléphant blanc qui porte l'univers
Autour de l'univers est l'infini. Ce gouffre
Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre
Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu,
En haut, en bas, et c'est l'espace, et j'en suis dieu.
Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres ;
Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres;
Ni dans les bleus édens, ni dans l'enfer hagard,
Rien ne m'échappe, et rien n'est hors de mon regard ;
Si quelque être pour moi cessait d'être visible,
C'est lui qui serait dieu, pas nous ; c'est impossible.
Étant l'énormité, je vois l'immensité ;
Je vois toute la nuit et toute la clarté ;
Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre,
Et ma prunelle atteint l'extrémité de l'ombre ;
Je suis le regardeur infini. Dans ma main j'ai tout, le temps, l'esprit, hier, aujourd'hui, demain.
 

Je vois les trous de taupe et les gouffres d'aurore,
Tout ! et, là même où rien n'est plus, je vois encore.
depuis l'azur sans borne où les cieux sur les cieux
tournent comme un rouage aux flamboyants essieux, jusqu'au néant des morts auquel le ver travaille, je sais tout ! je vois tout !
 
-Vois-tu ce brin de paille ?
Dit l'étrange clarté d'où sortait une voix.
Indra baissa la tête et cria : -Je le vois.
Lumière, je te dis que j'embrasse tout l'être ;
Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître
De mon regard, jamais éclipsé ni décru !
À peine eut-il parlé qu'elle avait disparu.
LE GÉANT.
 
Un mot. Si par hasard il vous venait l'idée
Que cette herbe où je dors, de rosée inondée,
Est faite pour subir n'importe quel pied nu,
Et que ma solitude est au premier venu,
Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne
Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne,
Si vous vous figuriez que je vous laisserais
Tout déranger, percer des trous dans mes forêts,
Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes,
Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes,
Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs ;
Que vous pourriez venir faire les enjôleurs
Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes,
Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes
La Vénus avec qui tous vous vous mariez,
Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez
Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres
Laissent en s'en allant la trace de leurs ventres,
Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs,
Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs,
Aller, venir, rôder dans la grande nature ;
Si vous imaginiez cette étrange aventure
Qu'ici je vous verrais rire, semer l'effroi,
Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi,
Sans des soulèvements énormes de montagnes,
Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes,
Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis,
Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis !
 
            JUPITER.
Calme-toi.
 
            VÉNUS.
Nous avons dans l'Olympe des chambres, bonhomme.
 
            LE GÉANT.
Oui, je sais bien, parce que j'ai des membres
Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds
Semblent sur l'affreux tronc des saules copiés,
Parce que mes talons sont tout noirs de poussière,
Parce que je suis fait de la pâte grossière
Dont est faite la terre auguste et dont sont faits
Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix,
Vu que des plus vieux rocs j'ai passé les vieillesses,
Et que je n'ai pas moi toutes vos gentillesses,
Étant une montagne à forme humaine, au fond
Du gouffre, où l'ombre avec les pierres me confond,
Vu que j'ai l'air d'un bloc, d'une tour, d'un décombre,
Et que je fus taillé dans l'énormité sombre,
Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment,
Et l'on croit qu'on peut tout me faire impunément.
Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante.
Combien de dards avait le serpent Stryx ? Quarante.
Combien de pieds avait l'hydre Phluse ? Trois cents.
J'ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants.
Osez donc ! Ah ! je sens la colère hagarde
Battre de l'aile autour de mon front. Prenez garde !
Laissez-moi dans mon trou plein d'ombre et de parfums.
Que les olympiens ne soient pas importuns,
Car il se pourrait bien qu'on vît de quelle sorte
On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte,
Un ténébreux s'y prend avec les radieux,
Si vous venez ici m'ennuyer, tas de dieux !
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