Anime l'ouvrier, fondeur ou forgeron,
Et sur le moule obscur, béant comme un clairon,
Où l'artiste sculpta Cécrops ou Polyphonte,
Penche et fait basculer les chaudières de fonte ;
Eh bien, ce ciel sacré, pur, jamais endormi,
Qui donne au combattant le cheval pour ami,
Au laboureur le bœuf ruminant dans l'étable,
Ô mer, c'est lui qui veut que, saint et respectable,
Le bronze soit formé d'or, de cuivre et d'étain ;
Comme un sage, envoyé pour vaincre le destin,
Étant la souveraine et grande conscience,
Est composé de foi, d'honneur, de patience ;
L'un affronte les ans, et l'autre les bourreaux ;
Et le ciel fait l'airain comme il fait le héros.
C'est ainsi que je fus créé comme un athlète ;
Aujourd'hui ta colère énorme me complète,
Ô mer, et je suis grand sur mon socle divin
De toute ta grandeur rongeant mes pieds en vain ;
Nu, fort, le front plongé dans un gouffre de brume,
Enveloppé de bruit et de grêle et d'écume
Et de nuits et de vents qui se heurtent entr'eux,
Je dresse mes deux bras vers l'éther ténébreux,
Comme si j'appelais à mon aide l'aurore ;
Mais il se tromperait s'il croit que je l'implore,
Le matin passager et court du jour changeant ;
Le soleil large et chaud et la lune d'argent
Pour mon sourcil profond ne sont que des fantômes ;
L'étincelle des cieux, l'étincelle des chaumes,
Étoile ou paille, sont pour moi de la lueur ;
La goutte de l'orage est ma seule sueur ;
Je ne suis jamais las ; et, sans que je me courbe,
Vainqueur, je sens frémir sous moi l'abîme fourbe.
Parfois l'aigle, évadé du désert nubien,
Au-dessus de mon front plane, et me dit : C'est bien.
Stable, plus que le gouffre éternel mais mobile,
Plus que les peuples, plus que l'astre, plus que l'île,
Je regarde errer l'eau, l'ombre, l'homme, et Délos ;
J'ai sous mes yeux l'amas mystérieux des flots,
Image des humains, des songes et des nombres ;
Le vaisseau convulsif passe entre mes pieds sombres ;
Le mât frissonnant bat ma cuisse ou mon genou ;
Et l'on voit s'engouffrer, fuyant l'aquilon fou,
Sous l'arc prodigieux de mes jambes ouvertes,
La flotte qui revient du fond des ondes vertes.
Ma droite élève au loin sur ma tête un flambeau ;
La tempête, vautour, le naufrage, corbeau,
Viennent autour de moi s'abattre, et mon visage
Les effraie, et devient sévère à leur passage ;
Le salut me connaît, moi le grand chandelier,
Ainsi que le chameau connaît le chamelier,
Le char Automédon et l'esquif Palinure ;
De même que la scie agrandit la rainure,
La proue en me voyant fend l'eau plus fièrement ;
Comme une fille craint son redoutable amant,
La mer au sein lascif, cette prostituée,
A peur de m'apporter quelque barque tuée ;
Et le flot, dont le pli roule un pauvre nocher,
En s'approchant de moi, tâche de le cacher ;
Je suis le dieu cherché par tout ce qui chancelle
Sur le frémissement de l'onde universelle ;
Le naufragé m'invoque en embrassant l'écueil ;
La nuit je suis cyclope, et le phare est mon œil ;
Rouge comme la peau d'un taureau qu'on écorche,
La ville semble un rêve aux lueurs de ma torche ;
Pour les marins perdus, c'est l'aurore qui point ;
Et je règne ; et le gouffre inquiet ne sait point
S'il doit japper de joie ou rugir de colère
Quand, jusqu'aux profondeurs les plus mornes, j'éclaire
L'immense tremblement de l'horizon confus.
Tais-toi, mer ! Je serai toujours ce que je fus.
Car il ne se peut pas qu'en ma sombre aventure
J'aie à combattre rien dans toute la nature
De plus fort que ton flot terrible dont je ris ;
Car il ne se peut pas, ô gouffre aux tristes cris,
Qu'après avoir fondu les briques des fournaises,
Après s'être roulé sur la pourpre des braises,
Après avoir lassé les soufflets haletants,
Mon fauve airain soit tendre aux morsures du temps ;
Que moi qui brave, roi des vagues éblouies,
Le ruissellement vaste et farouche des pluies,
Moi qui l'été, l'hiver, me dresse sans savoir
Si la bourrasque est dure et si l'orage est noir,
Qui vois l'éclair à peine, ayant pour ordinaire
D'émousser sur ma peau de bronze le tonnerre,
Je sois vaincu, détruit, aboli, ruiné,
Par l'heure, égratignure au sein blanc de Phryné ;
Que jamais rien m'ébranle, et que, parce qu'il passe
Des astres au zénith, des zéphyrs dans l'espace,
Mes muscles, enviés par le granit souvent,
Se déforment ainsi qu'une nuée au vent ;
Et qu'une vaine année arrivant acharnée,
Et rapide, et prodigue, après une autre année,
Une saison venant après une saison,
Janvier remplaçant mai dans le vague horizon,
En soufflant sur les nids et sur les fleurs, dissipe
L'ouvrage de Charès, élève de Lysippe.
Je suis là pour jamais ; lève les yeux et vois
Sur ton front le colosse, ô mer aux rudes voix !
Que m'importe ! rugis, tonne, éclabousse, gronde,
Je suis enraciné dans le crâne du monde,
Comme le mont Ossa, comme le mont Athos ;
Et la seule statue ayant deux piédestaux,
C'est moi ; je brave Hadès et je vaincrai Saturne ;
On m'a nommé Soleil, mais le bronze est nocturne ;
Vulcain forgea de l'ombre et fit l'airain ; j'ai beau
Jeter sur l'océan le frisson d'un flambeau,
J'ai beau porter au poing une flamme qui guide
L'homme, battu des mers, dans cette nuit liquide,
Autour de moi, sur l'île et sur l'eau, clair miroir,
L'aube a beau resplendir, je suis le géant noir ;
J'ai la durée obscure et lourde des ténèbres ;
Je sens l'énigme en moi liée à mes vertèbres,
Et Pan mystérieux met sa force en mes reins ;
Je vis ; les ténébreux sont aussi les sereins ;
Puissant, je suis tranquille ; et la terre âpre ou blonde,
Le bouleversement tumultueux de l'onde,
Les races succédant aux races, les tribus
Et les peuples changeant de lois, de mœurs, de buts,
La transformation lente des destinées,
La déroute effarée et sombre des années,
Tous les êtres du globe ou du bleu firmament,
Entrant, sortant, flottant, surgissant, s'abîmant,
Sur mon front, qui domine et la vague et la plage,
Sont de la vision, mais ne sont pas de l'âge ;
Les siècles sont pour moi, colosse, des instants ;
Et, tant qu'il coulera des jours des mains du temps,
Tant que poussera l'herbe et tant que vivra l'homme,
Tant que les chars pesants et les bêtes de somme
Marcheront sur la plaine, usant les durs pavés,
Mes deux pieds écartés et mes deux bras levés,
Devant la mer qui vient, s'enfle, approche et recule,
Devant l'astre, devant le pâle crépuscule,
Sembleront au passant vers ces rochers venu
Le grand X de la nuit debout dans l'inconnu.
VII LES PYRAMIDES
Et, comme dans un chœur les strophes s'accélèrent,
Toutes ces voix dans l'ombre obscure se mêlèrent.
Les jardins de Bélus répétèrent : Les jours
Nous versent les rayons, les parfums, les amours ;
Le printemps immortel, c'est nous, nous seuls ; nous sommes
La joie épanouie en roses sur les hommes. —
Le mausolée altier dit : Je suis la douleur ;
Je suis le marbre, auguste en sa sainte pâleur ;
Cieux ! je suis le grand trône et le grand mausolée ;
Contemplez-moi. Je pleure une larme étoilée.
La sagesse, c'est moi, dit le phare marin ;
Je suis la force, dit le colosse d'airain ;
Et l'olympien dit : Moi, je suis la puissance.
Et le temple d'Éphèse, autel que l'âme encense,
Fronton qu'adore l'art, dit : Je suis la beauté.
Et moi, cria Chéops, je suis l'éternité.
Et je vis, à travers le crépuscule humide,
Apparaître la haute et sombre pyramide.
Superposant au fond des espaces béants
Les mille angles confus de ses degrés géants,
Elle se dressait, blême et terrible, étagée
De plus de plis brumeux que l'âpre mer Égée,
Et sur ses flots, jamais par le vent secoués,
Avait au lieu d'esquifs les siècles échoués.
Elle était là, montagne humaine ; et sa stature,
Monstrueuse, donnait du trouble à la nature ;
Son vaste cône d'ombre éclipsait l'horizon ;
Les troupeaux des vapeurs lui laissaient leur toison ;
Le désert sous sa base était comme une table ;
Elle montait aux cieux, escalier redoutable
D'on ne sait quelle entrée étrange de la nuit ;
Son bloc fatal semblait de ténèbres construit ;
Derrière elle, au milieu des palmiers et des sables,
On en voyait surgir deux autres, formidables ;
Mais, comme les coteaux devant le Pélion,
Comme les lionceaux à côté du lion,