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Suivant SOMMAIRE SOMMAIRE SuivantVICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES Nouvelle série (1877)
Les Sept merveilles du monde Des voix parlaient ; pour qui ? Pour l'espace sans bornes, Pour le recueillement des solitudes mornes, Pour l'oreille, partout éparse, du désert ; Nulle part, dans la plaine où le regard se perd, On ne voyait marcher la foule aux bruits sans nombre, Mais on sentait que l'homme écoutait dans cette ombre. Qui donc parlait ? C'étaient des monuments pensifs, Debout sur l'onde humaine ainsi que des récifs, Calmes, et chacun d'eux semblait un personnage Vivant, et se rendant lui-même témoignage. Nulle rumeur n'osait à ces voix se mêler, Et le vent se taisait pour les laisser parler, Et le flot apaisait ses mystérieux râles. Un soleil vague au loin dorait les frontons pâles. Les astres commençaient à se faire entrevoir Dans l'assombrissement religieux du soir. Sommaire I LE TEMPLE D'ÉPHÈSE II LES JARDINS DE BABYLONE III LE MAUSOLÉE IV LE JUPITER OLYMPIEN V LE PHARE VI LE COLOSSE DE RHODES VII LES PYRAMIDES LE VER I LE TEMPLE D'ÉPHÈSE Et l'une de ces voix, c'était la voix d'un temple, Disait : Admirez-moi ! Qui que tu sois, contemple ; Qui que tu sois, regarde et médite, et reçois À genoux mon rayon sacré, qui que tu sois ; Car l'idéal est fait d'une étoile, et rayonne ; Et je suis l'idéal. Troie, Argos, Sicyone, Ne sont rien près d'éphèse, et l'envieront toujours, Ô peuple, éphèse ayant mon ombre sur ses tours. Éphèse heureuse dit : Si j'étais Delphe ou Thèbe, On verrait flamboyer sur mes dômes l'érèbe, Mes oracles feraient les hommes soucieux ; Si j'étais Cos, j'irais forgeant les durs essieux ; Si j'étais Tentyris, sombre ville du rêve, Mes pâtres, fronts sacrés en qui le ciel se lève, Regarderaient, à l'heure où naît le jour riant, Les constellations, penchant sur l'Orient, Verser dans l'infini leurs chariots pleins d'astres ; Si j'étais Bactria, j'aurais des Zoroastres ; Si j'étais Olympie en Élide, mes jeux Montreraient une palme aux lutteurs courageux, Les devins combattraient chez moi les astronomes, Et mes courses, rendant les dieux jaloux des hommes, Essouffleraient le vent à suivre Corœbus ; — Mais à quoi bon chercher tant d'inutiles buts, Ayant, que l'aube éclate ou que le soir décline, Ce temple ionien debout sur ma colline, Et pouvant faire dire à la terre : c'est beau ! Et ma ville a raison. Ainsi qu'un escabeau Devant un trône, ainsi devant moi disparaissent Les Parthénons fameux que les rayons caressent ; Ils sont l'effort, je suis le miracle. À celui Qui ne m'a jamais vu, le jour n'a jamais lui. Ma tranquille blancheur fait venir les colombes ; Le monde entier me fête, et couvre d'hécatombes, Et de rois inclinés, et de mages pensifs, Mes grands perrons de jaspe aux clous d'argent massifs. L'homme élève vers moi ses mains universelles. Les éphèbes, portant de sonores crécelles, Dansent sur mes parvis, jeunes fronts inégaux ; Sous ma porte est la pierre où Deuxippe d'Argos S'asseyait, et d'Orphée expliquait les passages ; Mon vestibule sert de promenade aux sages, Parlant, causant, avec des gestes familiers, Tour à tour blancs et noirs dans l'ombre des piliers. Corinthe en me voyant pleure, et l'art ionique Me revêt de sa pure et sereine tunique. Le mont porte en triomphe à son sommet hautain L'épanouissement glorieux du matin, Mais ma beauté n'est point par la sienne éclipsée, Car le soleil n'est pas plus grand que la pensée ; Ce que j'étais hier, je le serai demain ; Je vis, j'ai sur mon front, siècles, l'esprit humain, Et le génie, et l'art, ces égaux de l'aurore. La pierre est dans la terre ; âpre et froide, elle ignore ; Le granit est la brute informe de la nuit, L'albâtre ne sait pas que l'aube existe et luit, Le porphyre est aveugle et le marbre est stupide ; Mais que Ctésiphon passe, ou Dédale, ou Chrespide, Qu'il fixe ses yeux pleins d'un divin flamboiement Sur le sol où les rocs dorment profondément, Tout s'éveille ; un frisson fait remuer la pierre ; Lourd, ouvrant on ne sait quelle trouble paupière, Le granit cherche à voir son maître, le rocher Sent la statue en lui frémir et s'ébaucher, Le marbre obscur s'émeut dans la nuit infinie Sous la parenté sombre et sainte du génie, Et l'albâtre enfoui ne veut plus être noir ; Le sol tressaille, il sent là-haut l'homme vouloir ; Et voilà que, sous l'œil de ce passant qui crée, Des sourdes profondeurs de la terre sacrée, Tout à coup, étageant ses murs, ses escaliers, Sa façade et ses rangs d'arches et de piliers, Fier, blanchissant, cherchant le ciel avec sa cime, Monte et sort lentement l'édifice sublime, Composé de la terre et de l'homme, unissant Ce que dans sa racine a le chêne puissant Et ce que rêve Euclide aidé de Praxitèle, Mêlant l'éternel bloc à l'idée immortelle ! Mon frontispice appuie au calme entablement Ses deux plans lumineux inclinés mollement, Si doux qu'ils semblent faits pour coucher des déesses ; Parfois, comme un sein nu sous l'or des blondes tresses, Je me cache parmi les nuages d'azur ; Trois sculpteurs sur ma frise, un volsque, Albus d'Anxur, Un mède, Ajax de Suze, un grec, Phtos de Mégare, Ont ciselé les monts où la meute s'égare, Et la pudeur sauvage, et les dieux de la paix, Des Triptolèmes nus parmi les blés épais, Et des Cérès foulant sous leurs pieds des Bellones ; Cent-vingt-sept rois ont fait mes cent vingt-sept colonnes ; Je suis l'art radieux, saint, jamais abattu ; Ma symétrie auguste est sœur de la vertu ; Mon resplendissement couvre toute la Grèce ; Le rocher qui me porte est rempli d'allégresse, Et la ville à mes pieds adore avec ferveur ; Sparte a reçu sa loi de Lycurgue rêveur, Mantinée a reçu sa loi de Nicodore, Athènes, qu'un reflet de divinité dore, De Solon, grand pasteur des hommes convaincus, La Crète de Minos, Locres de Séleucus, Moi, le temple, je suis législateur d'Éphèse ; Le peuple en me voyant comprend l'ordre et s'apaise ; Mes degrés sont les mots d'un code, mon fronton Pense comme Thalès, parle comme Platon, Mon portique serein, pour l'âme qui sait lire, A la vibration pensive d'une lyre, Mon péristyle semble un précepte des cieux ; Toute loi vraie étant un rhythme harmonieux, Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse ; Mon austère équilibre enseigne la justice ; Je suis la vérité bâtie en marbre blanc ; Le beau, c'est, ô mortels, le vrai plus ressemblant ; Venez donc à moi, foule, et, sur mes saintes marches, Mêlez vos cœurs, jetez vos lois, posez vos arches ; Hommes, devenez tous frères en admirant ; Réconciliez-vous devant le pur, le grand, Le chaste, le divin, le saint, l'impérissable ; Car, ainsi que l'eau coule et comme fuit le sable, Les ans passent, mais moi je demeure ; je suis Le blanc palais de l'aube et l'autel noir des nuits ; Quand l'aurore apparaît, je ris, doux édifice ; Le soir, l'horreur m'emplit ; un sombre sacrifice Semble en mes profondeurs muettes s'apprêter ; De derrière mon faîte, on voit la nuit monter Ainsi qu'une fumée avec mille étincelles. Tous les oiseaux de l'air m'effleurent de leurs ailes, Hirondelles, faisans, cigognes au long cou ; Mon fronton n'a pas plus la crainte du hibou Que Calliope n'a la crainte de Minerve. Tous ceux que Sybaris voluptueuse énerve N'ont qu'à franchir mon seuil d'austérité vêtu Pour renaître, étonnés, à la forte vertu ; Sous ma crypte en entend chuchoter la sibylle ; Parfois, troublé soudain dans sa brume immobile, Le plafond, où des mots de l'ombre sont écrits, Tremble à l'explosion tragique de ses cris ; Sur ma paroi secrète et terrible, l'augure Du souriant Olympe entrevoit la figure, Et voit des mouvements confus et radieux
SUITE De visages qui sont les visages des dieux ; De vagues aboiements sous ma voûte se mêlent ; Et des voix de passants invisibles s'appellent ; Et le prêtre, épiant mon redoutable mur, Croit par moments qu'au fond du sanctuaire obscur, Assise près d'un chien qui sous ses pieds se couche, La grande chasseresse, éclatante et farouche, Songe, ayant dans les yeux la lueur des forêts. Ô temps, je te défie. Est-ce que tu pourrais Quelque chose sur moi, l'édifice suprême ? Un siècle sur un siècle accroît mon diadème ; J'entends autour de moi les peuples s'écrier : Tu nous fais admirer et tu nous fais prier ; Nos fils t'adoreront comme nous t'adorâmes, Chef-d'œuvre pour les yeux et temple pour les Âmes ! II LES JARDINS DE BABYLONE Une deuxième voix s'éleva ; celle-ci, Dans l'azur par degrés mollement obscurci, Parlait non loin d'un fleuve à la farouche plage, Et cette voix semblait le bruit d'un grand feuillage : Gloire à Sémiramis la fatale ! Elle mit Sur ses palais nos fleurs sans nombre où l'air frémit. Gloire ! en l'épouvantant elle éclaira la terre ; Son lit fut formidable et son cœur solitaire ; Et la mort avait peur d'elle en la mariant. La lumière se fit spectre dans l'Orient, Et fut Sémiramis. Et nous, les arbres sombres Qui, tandis que les toits s'écroulent en décombres, Grandissons, rajeunis sans cesse et reverdis, Nous que sa main posa sur ce sommet jadis, Nous saluons au fond des nuits cette géante ; Notre verdure semble une ruche béante Où viennent s'engouffrer les mille oiseaux du ciel ; Nos bleus lotus penchés sont des urnes de miel ; Nos halliers, tout chargés de fleurs rouges et blanches, Composent, en mêlant confusément leurs branches, En inondant de gomme et d'ambre leurs sarments, Tant d'embûches, d'appeaux et de pièges charmants, Et de filets tressés avec les rameaux frêles, Que le printemps s'est pris dans cette glu les ailes, Et rit dans notre cage et ne peut plus partir. Nos rosiers ont l'air peints de la pourpre de Tyr ; Nos murs prodigieux ont cent portes de cuivre ; Avril s'est fait titan pour nous et nous enivre D'âcres parfums qui font végéter le caillou, Vivre l'herbe, et qui font penser l'animal fou, Et qui, quand l'homme vient errer sous nos pilastres, Font soudain flamboyer ses yeux comme des astres ; Les autres arbres, fils du silence hideux, Ont la terre muette et sourde au-dessous d'eux ; Nous, transplantés dans l'air, plus haut que Babylone Pleine d'un peuple épais qui roule et tourbillonne, Et de pas, et de chars par des buffles traînés, Nous vivons au niveau du nuage, étonnés D'entendre murmurer des voix sous nos racines ; Le voyageur qui vient des campagnes voisines Croit que la grande reine au bras fort, à l'œil sûr, A volé dans l'éden ces forêts de l'azur. Le rayon de midi dans nos fraîcheurs s'émousse ; La lune s'assoupit dans nos chambres de mousse ; Les paons ouvrent leur queue éblouissante au fond Des antres que nos fleurs et nos feuillages font ; Plus d'une nymphe y songe, et dans nos perspectives Parfois se laissent voir des nudités furtives ; La ville, nous ayant sur sa tête, va, vient, Se parle et se répond, querelle, s'entretient, Travaille, achète, vend, forge, allume ses lampes ; Le vent, sur nos plateaux et sur nos longues rampes, Mêle l'horizon vague et les murs et les toits Et les tours au frisson vertigineux des bois, Et nos blancs escaliers, nos porches, nos arcades Flottent dans le nuage écumant des cascades ; Sous nos abris sacrés, nul bruit ne les troublant, Vivent le martinet, l'ibis, le héron blanc Qui porte sur le front deux longues plumes noires ; L'air ride nos bassins, inquiètes baignoires Où viennent s'apaiser les pâles voluptés ; Des bœufs à face humaine, à nos portes sculptés, Témoignent que Belus est le seul roi du monde ; À de certains endroits notre ombre est si profonde Que la nuit en montant aux cieux n'y change rien ; Nous avons vu grandir le trône assyrien ; Nos troncs, contemporains des anciens jours de l'homme,Ont vu le premier arbre et la première pomme,Et, vieux, ils sont puissants, et leurs antiques fûtsOnt des rameaux si durs, si noueux, si touffus, Et d'un balancement si noir, que le zéphyre Épuisé s'y fatigue et ne peut leur suffire ; Et leur vaste branchage est fait d'un tel granit Qu'il faudrait l'ouragan pour y bercer un nid. Gloire à Sémiramis qui posa nos terrasses Sur des murs que vient battre en vain le flot des races Et sur des ponts dont l'arche est au-dessus du temps ! Cette reine parfois, sous nos rameaux flottants, Venait rire entre deux écroulements d'empires ; Elle abattait au loin les rois moindres ou pires, Puis s'en allait ayant l'homme jusqu'aux genoux, Et venait respirer contente parmi nous ; Gaie, elle se couchait sur des peaux de panthère ; Quels lieux, quels champs, quels murs, quels palais sur la terre, Hors nous, ont entendu rire Sémiramis ? Nous, les arbres hautains, nous étions ses amis ; Nos taillis ont été les parvis et les salles Où s'épanouissaient ses fêtes colossales ; C'est dans nos bras, que n'a jamais touchés la faulx, Que cette reine a fait ses songes triomphaux ; Nos parfums ont parfois conseillé des supplices ; De ses enivrements nos fleurs furent complices ; Nos sentiers n'ont gardé qu'une trace, son pas. Fils de Sémiramis, nous ne périrons pas ; Ce qu'assembla sa main, qui pourrait le disjoindre ? Nous regardons le siècle après le siècle poindre ; Nous regardons passer les peuples tour à tour ; Nous sommes à jamais, et jusqu'au dernier jour, Jusqu'à ce que l'aurore au front des cieux s'endorme, Les jardins monstrueux pleins de sa joie énorme. III LE MAUSOLÉE Une troisième voix dit : Sésostris est grand ; Cadmus est sur la terre un homme fulgurant ; Comme Typhon cent bras, Cyrus a cent batailles ; Ochus, portant sa hache aux profondes entailles, Du Taurus fièrement garde l'âpre ravin ; Hécube est sainte ; Achille est terrible et divin ; Il semble, après Thésée, Astyage, Alexandre, Que l'homme trop grandi ne peut plus que descendre ; La calme majesté revêt Belochus trois ; Xercès, de Salamine assiégeant les détroits, Ressemble à l'aquilon des mers ; Penthésilée A sur son dos la peau d'une bête étoilée, Et, superbe, apparaît tendant son arc courbé ; Didon, Sémiramis, Thalestris, Niobé, Resplendissent parmi les profondeurs sereines ; Mais entre tous ces rois, entre toutes ces reines, Reines au sceptre d'or qu'admire un peuple heureux, Rois vainqueurs ou bénis, se disputant entr'eux Ces fiers surnoms, le grand, le beau, le fort, le juste, Artémise est sublime et Mausole est auguste. Je suis le monument du cœur démesuré ; La mort n'est plus la mort sous mon dôme azuré ; Elle est splendide, elle est prospère, elle est vivante ; Elle a tant de porphyre et d'or qu'elle s'en vante ; Je suis le deuil triomphe et le tombeau palais ; Oh ! tant qu'on chantera ce chant : Oublions-les, Vivons, soyons heureux ! aux morts gisant sous terre ; Tant que les voluptés riront près du mystère ; Tant qu'on noiera ses deuils dans les vins décevants, Moi l'édifice sombre et superbe, ô vivants, Je jetterai mon ombre à vos joyeux visages ; Jusqu'à la fin des ans, jusqu'au terme des âges, Jusqu'à ce que le temps, las, demande à s'asseoir, Mes cippes, mes piliers, mes arcs, l'aube et le soir Découpant sur le ciel mes frontons taciturnes Où des colosses noirs rêvent, portant des urnes, Mon bronze glorieux et mon marbre sacré Diront : Mausole est mort, Artémise a pleuré. Les siècles, vénérable et triomphante épreuve, À jamais en passant verront la grande veuve Assise sur mon seuil, fantôme saint et doux ; Elle attend le moment d'aller, près de l'époux, Se coucher dans le lit de la noce éternelle ; Elle pare son front d'ache et de fraxinelle, Et se parfume afin de plaire à son mari ; Elle tient un miroir qui n'a jamais souri, Et se met des anneaux aux doigts, et sous ses voiles Peigne ses longs cheveux d'où tombent des étoiles.
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