Sage ici-bas celui qui pense à moi sans cesse !
Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse ;
Juste, il craint le remord ;
Sous son toit frêle il songe aux maisons insondables ;
Il voit de la lumière aux deux trous formidables
De la tête de mort.
Votre prospérité n'est que ma patience.
Hommes, la volonté, la raison, la science,
Tentent ; seul j'accomplis.
Toute chose qu'on donne est à moi seul donnée.
Il n'est pas de fortune et pas de destinée
Qui ne m'ait dans ses plis.
Le héros qui, dictant des ordres à l'histoire,
Croit laisser sur sa tombe un nuage de gloire,
N'est sûr que de moi seul.
C'est à cause de moi que l'homme désespère.
Je regarde le fils naître, et j'attends le père
En dévorant l'aïeul.
Je suis l'être final. Je suis dans tout. Je ronge
Le dessous de la joie, et quel que soit le songe
Que les poëtes font,
J'en suis, et l'hippogriffe ailé me porte en croupe ;
Quand Horace en riant te fait boire à sa coupe,
Chloé, je suis au fond.
La dénudation absolue et complète,
C'est moi. J'ôte la force aux muscles de l'athlète ;
Je creuse la beauté ;
Je détruis l'apparence et les métamorphoses ;
C'est moi qui maintiens nue, au fond du puits des choses,
L'auguste vérité.
Où donc les conquérants vont-ils ? mes yeux les suivent.
À qui sont-ils ? à moi. L'heure vient ; ils m'arrivent,
Découronnés, pâlis,
Et tous je les dépouille, et tous je les mutile,
Depuis Cyrus vainqueur de Tyr jusqu'à Bathylle
Vainqueur d'Amaryllis.
Le semeur me prodigue au champ qu'il ensemence.
Tout en achevant l'être expiré, je commence
L'être encor jeune et beau.
Ce que Fausta, troublée en sa pensée aride,
Voit dans le miroir pâle où s'ébauche une ride,
C'est un peu de tombeau.
Toute ivresse m'aura dans sa dernière goutte ;Et sur le trône il n'est rien à quoi je ne goûte.Les Trajans, les NéronsSont à moi, honte et gloire, et la fange est épaisseEt l'or est rayonnant pour que je m'en repaisse.Tout marche ; j'interromps.J'habite Ombos, j'habite Élis, j'habite Rome.J'allonge mes anneaux dans la grandeur de l'homme ;J'ai l'empire et l'exil ;
C'est moi que les puissants et les forts représentent ;
En ébranlant les cieux, les Jupiters me sentent
Ramper dans leur sourcil.
Je prends l'homme, ébauche humble et tremblante qui pleure,
Le nerf qui souffre, l'œil qu'en vain le jour effleure,
Le crâne où dort l'esprit,
Le cœur d'où sort le sang ainsi qu'une couleuvre,
La chair, l'amour, la vie, et j'en fais un chef-d'œuvre,
Le squelette qui rit.
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L'eau n'a qu'un bruit ; l'azur n'a que son coup de foudre ;
Le juge n'a qu'un mot, punir, ou bien absoudre ;
L'arbre n'a que son fruit ;
L'ouragan se fatigue à de vaines huées,
Et n'a qu'une épaisseur quelconque de nuées ;
Moi, j'ai l'énorme nuit.
L'Etna n'est qu'un charbon que creuse un peu de soufre ;
L'erreur de l'Océan, c'est de se croire un gouffre ;
Je dirai : C'est profond
Quand vous me trouverez un précipice, un piége,
Où l'univers sera comme un flocon de neige
Qui décroît et qui fond.
Quoique l'enfer soit triste, et quoique la géhenne,
Sans pitié, redoutable aux hommes pleins de haine,
Ouverte au-dessous d'eux,
Soit étrange et farouche, et quoiqu'elle ait en elle
Les immenses cheveux de la flamme éternelle,
Qu'agite un vent hideux,
Le néant est plus morne encor, la cendre est pireQue la braise, et le lieu muet où tout expireEst plus noir que l'enfer ;Le flamboiement est pourpre et la fournaise montre ;Moi je bave et j'éteins. L'hydre est une rencontre
Moins sombre que le ver.Je suis l'unique effroi. L'Afrique et ses rivagesPleins du barrissement des éléphants sauvages,Magog, Thor, Adrasté,
Sont vains auprès de moi. Tout n'est qu'une surface
Qui sert à me couvrir. Mon nom est Fin. J'efface
La possibilité.
J'abolis aujourd'hui, demain, hier. Je dépouille
Les âmes de leurs corps ainsi que d'une rouille ;
Et je fais à jamais
De tout ce que je tiens disparaître le nombre
Et l'espace et le temps, par la quantité d'ombre
Et d'horreur que j'y mets.
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Amant désespéré, tu frappes à ma porte,
Redemandant ton bien et ta maîtresse morte,
Et la chair de ta chair,
Celle dont chaque nuit tu dénouais les tresses,
Plus fier, plus éperdu, plus ivre en ses caresses
Que l'aigle au vent de mer.
Tu dis : Je la veux ! Terre et cieux, je la réclame !
Le jour où je la vis, je crus voir une flamme.
Viens, dit-elle. Je vins.
Sa jeune taille était plus souple que l'acanthe ;
Elle errait éblouie, idéale bacchante,
Sous des pampres divins.
Son cœur fut si profond que j'y perdis mon âme.
Je l'aimais ! quand le soir, les yeux de cette femme
Au front pur, au sein nu,
Me regardaient, pensifs, clairs, à travers ses boucles,
Je croyais voir briller les vagues escarboucles
D'un abîme inconnu.
C'est elle qui prenait ma tête en ses mains blanches !
Elle qui me chantait des chansons sous les branches,
Des chansons dans les bois,
Si douces qu'on voyait sur l'eau rêver le cygne,
Et que les dieux là-haut se faisaient entr'eux signe
D'écouter cette voix !
Elle est morte au milieu d'une nuit de délices...
Elle était le printemps, ouvrant de frais calices ;
Elle était l'Orient ;
Gaie, elle ressemblait à tout ce qu'on désire ;
L'esquif, entrant dès l'aube au golfe de Nisyre,
N'est pas plus souriant.
Elle était la plus belle et la plus douce chose !
Son âme était le lys, son corps était la rose ;
Son chant chassait les pleurs ;
Nue, elle était Déesse, et, Vierge sous ses voiles ;
Elle avait le parfum que n'ont pas les étoiles,
L'éclair qui manque aux fleurs.
Elle était la lumière et la grâce ; je l'aime !
Je la veux ! ô transports ! ô volupté suprême !
Ô regrets déchirants ! ...
Voilà huit jours qu'elle est dans mon ombre farouche ;
Si tu veux lui donner un baiser sur la bouche,
Prends-la, je te la rends !
Reprends ce corps, reprends ce sein, reprends ces lèvres ;
Cherches-y ton plaisir, ton extase, tes fièvres ;
Je la rends à tes vœux ;
Viens, tu peux, pour ta joie et tes jeux et tes fautes,
La reprendre, pourvu seulement que tu m'ôtes
De ses sombres cheveux.
Nous rions, l'ombre et moi, de tout ce qui vous navre,
Nous avons, nous aussi, notre fleur, le cadavre ;
La femme au front charmant,
Blanche, embaumant l'alcôve et parfumant la table,
Se transforme en ma nuit... Viens voir quel formidable
Épanouissement !
Cette rose du fond du tombeau, viens la prendre,
Je te la rends. Reprends, jeune homme, dans ma cendre,
Dans mon fatal sillon,
Cette fleur où ma bave épouvantable brille,
Et qui, pâle, a le ver du cercueil pour chenille,
L'âme pour papillon.
Elle est morte, Et c'est là ta poignante pensée,
Au moment le plus doux d'une nuit insensée ;
Eh bien, tu n'es plus seul,
Reprends-la ; ce lit froid vaut bien ton lit frivole ;
Entre ; et toi qui riais de la chemise folle,
Viens braver le linceul.