Le prodige et le monstre ont les mêmes racines.
Monstre, jusqu'où ? Jamais de pas vils et rampants ;
Jamais de trahisons, jamais de guet-apens ;
Masferrer attaquait tout seul des groupes d'hommes ;
Au pâle rustre allant vendre au marché ses pommes,
Il disait : Va ! c'est bien ! Il laissait volontiers
Aux pauvres gens, tremblant la nuit dans les sentiers,
Leur âne, leur cochon, leur orge, leur avoine ;
Mais il se gênait moins avec le sac du moine ;
Il n'écrasait pas tout dans ce qu'on nomme droit ;
Si quelqu'un avait faim, si quelqu'un avait froid,
Ce n'était pas son nom qui sortait de la plainte ;
La malédiction, cette voix fauve et sainte,
Ne le poursuivait point dans son farouche exil ;
Aux actions des rois il fronçait le sourcil.
Un jour, devant un fait lugubre et sanguinaire,
Ces hommes sont méchants, et plus qu'à l'ordinaire,
Cria-t-il. A-t-il donc neigé rouge aujourd'hui ? —
Les rois déshonoraient la montagne ; mais lui
N'importunait pas trop l'ombre du grand Pélage.
Voilà ce que disaient de lui dans le village
Les pâtres de Héas et de l'Aquatonta.
Du reste confiant et terrible. Il lutta
Tout un jour contre un ours entré dans sa tanière ;
L'ours, l'ayant habitée à la saison dernière,
La voulait ; vers le soir l'ours fatigué râla.
Soit, nous continuerons demain matin. Dors là,
Dit l'homme. Il ajouta : Fais un pas ! je t'assomme !
Puis s'endormit. Au jour, l'ours, sans réveiller l'homme
Et se souciant peu de la suite, partit.
 

V LE CASTILLO
 
Noir ravin. Hors un coin vivant où retentit
Dans la forêt le son des buccins et des sistres,
Tout est désert. Halliers, bruit de feuilles sinistres,
Tristesse, immensité ; c'est un de ces lieux-là
Où se trouvait Caïn lorsque Dieu l'appela.
Le Caïn qui se cache en cette ombre est de pierre,
C'est un donjon. Des gueux à la longue rapière
Le gardent ; des soudards sur ses tours font le guet.
Il date du temps rude où Rollon naviguait.
À quelque heure du jour qu'on le voie, il effraie ;
Quelque couleur qu'il prenne, il convient à l'orfraie ;
S'il est noir, c'est la nuit ; s'il est blanc, c'est l'hiver.
L'archer fourmille là comme au cercueil le ver.
 
Dans la tour, une salle aux murailles très-hautes.
Avec ses grands arceaux qui sont comme des côtes,
Cette salle, où pétille un brasier frémissant,
Écarlate de flamme, a l'air rouge de sang.
Ouvrez Léviathan, ce sera là son ventre.
 
Cette salle est un lieu de rendez-vous.
 
Au centre,
Autour d'un tréteau vaste où fument tous les mets,
Perdrix, pluviers, chevreuils tués sur les sommets,
Mouton d'Anjou, pourceau d'Ardenne ou de Belgique,
Des hommes radieux font un groupe tragique ;
Ces hommes sont assis, parlant, buvant, mangeant,
Sur des chaires d'ivoire aux pinacles d'argent,
Ou sur des fronts de bœuf entre les larges cornes ;
Leur rire monstreux et fou n'a pas de bornes ;
Leur splendeur est féroce, et l'on voit sortir d'eux
Une sorte de lustre implacable et hideux ;
Le nœud de perles sert d'agrafe aux peaux de bêtes ;
Ils sont comme éblouis de guerre et de tempêtes ;
Tous, le jeune homme blond et le vieillard barbu,
Causent, chantent, beaucoup de vin chaud étant bu,
De la fin du repas la nappe ayant les rides ;
Chasseurs vertigineux ou bûcherons splendides,
Chacun a sa cognée et chacun a son cor ;
L'âtre fait flamboyer leurs torses couverts d'or ;
La flamme empourpre, autour de la table fournaise,
Ces hommes écaillés de lumière et de braise,
Étranges, triomphants, gais, funèbres, vermeils ;
D'un ciel qui serait tombe ils seraient les soleils.
 
Ce sont les rois.Ce sont les princes de l'embûche
Gigantesque où le Nord de l'Espagne trébuche,
Les seigneurs du glacier, du pic et du torrent,
Les vastes charpentiers de l'abattage en grand,
Les dieux, les noirs souffleurs des trompes titaniques
D'où sortent les terreurs, les fuites, les paniques.
 
Germes du maître altier que l'avenir construit,
Semences du grand trône encor couvert de nuit,
Grains de ce qui sera plus tard le roi d'Espagne,
Ils sont là. C'est Pancho que la crainte accompagne,
Genialis, Sforon qu'Urgel a pour fardeau,
Gildebrand, Égina, Pervehan, Bermudo,
Juan, Blas-le-Captieux, Sanche-le-Fratricide ;
Le vieux tigre, Vasco Tête-Blanche, préside.
Près de lui, deux géants : Padres et Tarifet ;
L'armure de ceux-ci, dans les récits qu'on fait,
Avec le plomb bouillant de l'enfer est soudée,
Et les clous des brassards sont longs d'une coudée.
Au bas bout de la table est Gil, prince de Gor,
En huque rouge avec la chapeline d'or.
 
Cependant le haillon sur leur pourpre se fronce ;
Ce sont des majestés qui marchent dans la ronce ;
La montagne est là toute avec son fauve effroi ;
Ils sont déguenillés et couronnés ; tel roi
Qui commence en fleurons finit en alpargates.
 
Vases, meubles, émaux, onyx, rubis, agates,
Argenterie, écrins étincelants, rouleaux
D'étoffes, se mêlant l'un à l'autre à longs flots,
Tout ce qu'on peut voler, tout ce dont on trafique,
Fait dans un coin un bloc lugubre et magnifique ;
Rien n'y manque ; ballots apportés là d'hier,
Joyaux de femme avec quelque lambeau de chair,
Lourds coffres, sacs d'argent ; tout ce tas de décombres
Qu'on appelle le tas de butin.
 
Dans les ombres
Marche et se meut l'armée horrible des sierras ;
Secouant des tambours, courant, levant les bras,
Des femmes, qu'effarouche une sombre allégresse,
Avec des regards d'ange et des bonds de tigresse,
Tâchant de faire choir les piastres de leur main
À force de seins nus, de fard et de carmin,
Dansent autour des rois, car ils sont les Mécènes
De la jupe effarée et des groupes obscènes.
Parmi ces femmes, deux, l'une grande aux crins blonds,
L'autre petite avec des colliers de doublons,
Toutes deux gitanas au flanc couleur de brique,
Mêlent une âpre lutte au bolero lubrique ;
La petite, ployant ses reins, tordant son corps,
Rit et raille la grande, et la géante alors
Se penche sur la naine avec gloire et furie,
Comme une Pyrénée insulte une Asturie.
 
La cheminée, où sont creusés d'étroits grabats,
Remplit un pan de mur du haut jusques en bas ;
On voit sur le fronton Saint George, et sur la plaque,
Le combat d'un satyre avec un brucolaque.
 
Autour de ces rois luit le pillage flagrant.
Le deuil, les campagnards par milliers émigrant,
La plaine qui frémit, l'horizon qui rougeoie,
Les pueblos dévastés et morts, voilà leur joie.
C'est de ces noirs seigneurs que la misère sort.
Peut-être ce pays serait prospère et fort
Si l'on pouvait ôter à l'Espagne l'épine
Qu'elle porte au talon et qu'on nomme rapine.
 
De ce dont ils sont fiers plus d'un serait honteux ;
Ils sont grands sur un fond d'opprobre ; devant eux
Des parfums allumés fument ; cet encens pue.
 
Du reste, arceaux géants, colonnade trapue ;
Des viandes à des crocs comme dans un charnier ;
La même joie allant du premier au dernier ;
Plus de cris que le soir au fond des marécages ;
D'affreux chiens-loups gardant des captifs dans des cages ;
Dans un angle un gibet ; partout le choc brutal
Du palais riche, heureux, joyeux, contre l'étal.
 
Les murs ont par endroits des trous où s'enracine
Un poing de fer portant un cierge de résine.
 
Vaguement écouté par Blas et Gildebrand,
Un pâtre, près du seuil, sur le sistre vibrant,
Chante des montagnards la féroce romance ;
Et des trois madriers brûlant dans l'âtre immense
Il sort tout un dragon de flamme, ayant pour frein
Une chaîne liée à deux chenets d'airain.
VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Nouvelle série (1877)
 
VI UNE ÉLECTION
Cependant les voilà qui causent d'une affaire.
Si grands qu'ils soient, la mort entre en leur haute sphère ;
Guy, roi d'Oloron, veuf et sans enfants, est mort.
À qui le mont ? à qui la ville ? à qui le fort ?
Question. La querelle éclaterait. Mais Sanche :
 
Paix là ! l'heure est mauvaise et notre pouvoir penche ;
Les villes contre nous font pacte avec les bourgs ;
Les hommes des hameaux, des vignes, des labours,
S'arment pour nous combattre, et la ligue est certaine
Du comte de Castille et du duc d'Aquitaine.
Est-ce en un tel moment qu'autour de nous groupés,
Princes, nos ennemis vont nous voir occupés
À nous mordre en rongeant un os dans la montagne ?
Par Jésus ! les démons sont d'accord dans leur bagne ;
Va-t-on se quereller entre rois dans les cieux ?
 
La dispute est un mal, dit Blas-le-Captieux,
Qui la cherche est félon, qui l'accepte imbécile ;
Mais comment s'accorder ?
 
Sanche dit : C'est facile.
Qui donc ferais-tu roi d'Oloron ?
 
Masferrer.
Ce nom sur tous les fronts passa comme un éclair.
 
Mes frères, reprit Sanche, il faut songer aux guerres ;
(Sanche, étant fratricide, aimait ce mot : mes frères.)
Et, pardieu, mon avis, le voici : notre cor
S'entendrait de plus loin et ferait mieux encor,
Et la rumeur qui sort de nous dans la campagne
Et la nuée, irait plus au fond de l'Espagne,
Si Masferrer était élu roi d'Oloron,
Et si, subitement, dans notre altier clairon
Ce voleur engouffrait son souffle formidable.
 
Mais n'habite-t-il pas un antre inabordable ?
 
Puisqu'il l'aborde, lui ?
C'est juste.
Nous voulons,
Dit Sanche, tout glacer sous nos rudes talons,
Et jeter bas ce peuple et cette ligue infime.
Il nous faut de la chute ; eh bien, prenons l'abîme !
Il nous faut de la glace ; eh bien, prenons l'hiver !
 
Soit, cria Fervehan, nommons roi Masferrer.
 
J'y consens, dit Sforon, la bête est d'envergure.
 
Ce serait un roi, certe, et de haute figure,
Ajouta Bermudo.
 
Le sanglier me plaît, dit Juan.
 
Mais comme roi, seigneurs, est-il complet ?
Dit Blas. On passe mal d'une bauge à la tente.
 
Qu'est-ce donc que tu veux de plus ? Je m'en contente,
Hurla Gil. Je le prends avec ses marcassins,
S'il en a. Ce serait, j'en jure par les saints,
Quelque chose de grand, d'altier, de salutaire,
Et d'égal à l'effet que ferait sur la terre,
En s'y dressant soudain, l'ombre de Totila,
Si l'on voyait un sceptre entre ces pattes-là !
 
Le vieux Vasco dressa sous le dais de sa chaire
Son front blanc éclairé d'une blême torchère :
 
Il nous faut du renfort. Puisque nous en gagnons
En étant de ce gueux quelconque compagnons,
Amen, l'homme me va. J'accepte l'épousaille.
Mais, princes, qui l'ira chercher dans sa broussaille ?
 
Deux d'entre nous.
C'est dit.
Et le sort désigna
Le roi Genialis et le duc Agina.
 

VII LES DEUX PORTE-SCEPTRE
 
Un torrent effréné roule entre deux falaises ;
À droite est l'antre ; à gauche, au milieu des mélèzes,
Un dur sentier fait face au terrier du bandit,
Mince corniche au flanc du roc ; l'eau qui bondit,
L'affreux souffle sortant du gouffre, la colère
D'un trou prodigieux et perpendiculaire,
Séparent le sentier de l'antre. Pas de pont.
Rien. La chute où l'écho tumultueux répond.
Les antres, là, sont sûrs ; les abîmes les gardent ;
Les deux escarpements ténébreux se regardent ;
À peine, en haut, voit-on un frêle jour qui point.
La fente épouvantable est étroite à ce point
Qu'on pourrait du sentier parler à la caverne ;
On cause ainsi d'un mur à l'autre de l'Averne.
 
Un sentier, mais jamais de passants.
 
Dans ces monts,
Le sol n'est que granits, herbes, glaces, limons ;
Le cheval y fléchit, la mule s'y déferre ;
Tout ce que les deux rois envoyés purent faire,
Ce fut de pénétrer jusqu'au rude sentier.
Parvenus au tournant, où l'antre tout entier,
Comme ces noirs tombeaux que les chacals déterrent,
Lugubre, apparaissait, les deux rois s'arrêtèrent.
Le bandit, que les rois apercevaient dedans,
Raccommodait son arc, coupait avec ses dents
Les nœuds, de peur qu'un fil sur le bois ne se torde,
Songeait, et par moments crachait un bout de corde.
L'eau du gave semblait à la hâte s'enfuir.
L'homme avait à ses pieds un vieux carquois de cuir
Plein de ces dards qui font de loin trembler la cible.
On voyait dans un coin sa femelle terrible.
Une pierre servait à ce voleur de banc.
 
Alors, haussant la voix, car le gave en tombant
Faisait le bruit d'un buffle échappé de l'étable,
L'un des deux rois cria dans l'antre redoutable :
 
Salut, homme, au milieu des gouffres ! Devant toi
Tu vois Agina, duc, et Genialis, roi ;
Nous sommes envoyés par Vasco Tête-Blanche,
Fervehan, Gildebrand, don Blas, don Juan, don Sanche,
Gil, Bermudo, Sforon, et je te dis ceci
De la part de ceux-là qui sont des rois aussi :
On te donne Oloron, ville dans la montagne,
Sois l'un de nous ; sois roi ; viens ; le sceptre se gagne,
Tu l'as gagné. Nous rois, nous venons te chercher.
Un fils comme toi peut, du haut de son rocher,
Entrer parmi les rois de plain-pied, sans démence ;
C'est à ta liberté que le trône commence.
Règne sur Oloron et sur vingt bourgs encor.
Tu mettras sur ta tête une tiare d'or,
Et ce qu'on nomme vol se nommera conquête ;
Car rien n'est crime et tout est vertu, sur le faîte ;
Et ceux qui t'appelaient bandit, t'adoreront.
Viens, règne. Nous avons des couronnes au front,
Des draps d'or et d'argent à dix onces la vare,
Des châteaux, des pays, l'Aragon, la Navarre,
Des femmes, des banquets, le monde à nos genoux ;
Prends ta part. Tout cela t'appartient comme à nous.
Entre dans le palais et sors de la tanière,
Remplace le nuage, ami, par la lumière ;
Quitte ta nuit, ton roc, ton haillon, ton torrent,
Viens ; et sois comme nous un roi superbe et grand,
N'ayant rien à ses pieds qui ne soit une fête.
Viens.
 
Sans lever les yeux et sans tourner la tête,
Le bandit, sur son arc gardant toujours la main,
Leur fit signe du doigt de passer leur chemin.
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