Masferrer
Sommaire
    I NEUVIÈME SIÈCLE. PYRÉNÉES.
    II TERREUR DES PLAINES
    III LES HAUTES TERRES
    IV MASFERRER
    V LE CASTILLO
    VI UNE ÉLECTION
    VII LES DEUX PORTE-SCEPTRE
 
I NEUVIÈME SIÈCLE. PYRÉNÉES.
 
C'est un funeste siècle et c'est un dur pays.
Oh ! que d'Herculanums et que de Pompéis
Enfouis dans la cendre épaisse de l'histoire !
D'horribles rois sont là ; la montagne en est noire.
 
Assistés au besoin par ceux du mont Ventoux,
Ceux-ci basques, ceux-là catalans, méchants tous,
Ils ont de leurs donjons couvert la chaîne entière ;
Du pertuis de Biscaye au pas de l'Argentière,
La guerre gronde, ouvrant ses gueules de dragon
Sur toute la Navarre et sur tout l'Aragon ;
Tout tremble ; pas un coin de ravine où ne grince
La mâchoire d'un tigre ou la fureur d'un prince ;
Ils sont maîtres des cols et maîtres des sommets.
Ces pays garderont leurs traces à jamais ;
La tyrannie avec le fer du glaive creuse
Sur la terre sa forme et sa figure affreuse,
Là ses dents, là son pied monstrueux, là son poing ;
Linéaments hideux qu'on n'effacera point,
Tant avec son épée impérieuse et dure
Chaque despote en fait profonde la gravure !
Or jamais ces vieux pics pleins de tours, exhaussés
De forts ayant le gouffre et la nuit pour fossés,
N'ont paru plus mauvais et plus haineux aux hommes
Que dans le siècle étrange et funèbre où nous sommes ;
Ils se dressent, chaos de blocs démesurés ;
Leur cime, par delà les vallons et les prés,
Guette, gêne et menace, à vingt ou trente lieues,
Les villes dont au loin on voit les flèches bleues ;
De quelque chef de bande implacable et trompeur
Chacun d'eux est l'abri redouté ; leur vapeur
Semble empoisonner l'air d'un miasme insalubre ;
Ils sont la vision colossale et lugubre ;
La neige et l'ombre font, dans leurs creux entonnoirs,
Des pans de linceuls blancs et des plis de draps noirs ;
L'eau des torrents, éparse et de lueurs frappée,
Ressemble aux longs cheveux d'une tête coupée ;
Dans la brume on dirait que leurs escarpements
Sont d'une boucherie encor tiède fumants ;
Tous ces géants ont l'air de faire dans la nue
Quelque exécution sombre qui continue ;
L'air frémit ; le glacier peut-être en larmes fond ;
Fatals, calmes, muets, et debout dans le fond
De la place publique effrayante des plaines,
Sur leurs vagues plateaux, sur leurs croupes hautaines,
Ils ont tous le carré hideux des castillos,
Comme des échafauds qui portent des billots.
 

II TERREUR DES PLAINES
 
Certes, c'est ténébreux ; et, devant deux provinces,
Devant deux gras pays, un tel réseau de princes
N'attache pas pour rien des mailles et des nœuds
Et des fils aux pitons des pics vertigineux ;
C'est dans un but qu'armés et tenant deux rivages,
D'affreux chefs, hérissés de couronnes sauvages,
Barrant l'isthme espagnol de l'une à l'autre mer,
Aux pointes des granits, dans le vent, dans l'éclair,
Sur la montagne d'ombre et d'aurore baignée,
Accrochent cette toile énorme d'araignée.
 
Comme en Grèce jadis les chefs thessaliens,
Ils tiennent tout, la terre et l'homme, en leurs liens ;
Pas une triste ville au loin qui ne frissonne ;
Vaillante, on la saccage, et lâche, on la rançonne ;
Pour dernier mot le meurtre ; ils battent sans remord
Monnaie à l'effigie infâme de la mort ;
Ils chassent devant eux les blêmes populaces,
Ils sont les grands marcheurs de nuit, rasant les places,
Brisant les tours, du mal et du crime ouvriers,
Et de la chèvre humaine effrayants chevriers.
Être le centre où vient le butin, où ruisselle
Un torrent de bijoux, de piastres, de vaisselle ;
Se faire d'un pays une proie, arrachant
Les blés au canton riche et l'or au bourg marchand,
C'est beau ; voilà leur gloire. Et c'est leur fait, en outre,
Quand de quelque chaumière on voit fumer la poutre,
Ou quand, vers l'aube, on trouve un pauvre homme dagué,
Nu, sanglant, dans le creux d'un bois, au bord d'un gué ;
Le vol des routes suit le pillage des villes ;
Car la chose féroce amène aux choses viles.
 
L'été, la bande met à profit la douceur
De la saison, voyant dans l'aurore une sœur,
Prenant les plus longs jours pour sa sanglante escrime,
Et donnant à l'azur un rôle dans le crime ;
Juin radieux consent à la complicité ;
C'est l'instant d'appliquer l'échelle à la cité ;
C'est le moment de battre une muraille en brèche ;
L'air est tiède, la nuit vient tard, la terre est sèche,
La mousse pour dormir fait le roc moins rugueux ;
Comme le tas de fleurs cache le tas de gueux !
Le bruit des pas s'efface au bruit de la cascade ;
La feuille traître accueille et couvre l'embuscade,
L'églantier, pour le piége épaissi tout exprès,
Semble ami du sépulcre autant que le cyprès ;
Aussi, jusqu'à l'hiver, quoique janvier lui-même
Parfois aux attentats prête sa clarté blême, —
Ce ne sont que combats, assauts et coups de main.
 
Dès que l'hiver décline, et quand le pont romain,
Le sentier, le ravin que les brises caressent,
Sous la neige qui fond vaguement reparaissent,
Quand la route est possible à des pas hasardeux,
Tous ces aventuriers s'assemblent chez l'un d'eux,
Noirs, terribles, autour d'un âtre où flambe un chêne,
Ils construisent leurs plans pour la saison prochaine ;
Ils conviennent d'aller à trois, à quatre, à dix,
Font quelques mouvements d'ours encore engourdis,
Et préparent les vols, les meurtres, les descentes ;
Tandis que les oiseaux, sous les feuilles naissantes,
Joyeux, sentant venir les souffles infinis,
Commencent à choisir des mousses pour leurs nids.
 
À quoi bon ta splendeur, ô sereine nature,
Ô printemps refaisant tous les ans l'ouverture
Du mystérieux temple où la lumière éclot ?
À quoi bon le torrent, le lac, le vent, le flot ?
À quoi bon le soleil, et les doux mois propices
Semant à pleines mains les fleurs aux précipices,
Les sources et les prés et les oiseaux divins ?
À quoi bon la beauté charmante des ravins ?
La fierté du sapin, la grâce de l'érable,
Ciel juste ! à quoi bon ? l'homme étant un misérable,
Et mettant, lui qui rampe et qui dure si peu,
Le masque de l'enfer sur la face de Dieu !
Hélas, hélas, ces monts font peur ! leurs fondrières
D'un bastion géant semblent les meurtrières ;
Du crime qui médite ils ont la ride au front.
Malheur au peuple, hélas, lorsque l'ombre du mont
Tombe sur les forêts ombre de forteresse !
 
III LES HAUTES TERRES
N'importe, loin des forts dont l'aspect seul oppresse,
Quand on peut s'enfoncer entre deux pans de rocs,
Et, comme l'ours, l'isard et les puissants aurochs,
Entrer dans l'âpreté des hautes solitudes,
Le monde primitif reprend ses attitudes,
Et, l'homme étant absent, dans l'arbre et le rocher
On croit voir les profils d'infini s'ébaucher.
Tout est sauvage, inculte, âpre, rauque ; on retrouve
La montagne, meilleure avec son air de louve
Qu'avec l'air scélérat et pensif qu'elle prend
Quand elle prête au mal son gouffre et son torrent,
S'associe aux fureurs que la guerre combine,
Et devient des forfaits de l'homme concubine.
Grands asiles ! le gave erre à plis écumants ;
La sapinière pend dans les escarpements ;
Les églises n'ont pas d'obscurité qui vaille
Ce mystère où le temps, dur bûcheron, travaille ;
Le pied humain n'entrant point là, ce charpentier
Est à l'aise, et choisit dans le taillis entier ;
On entend l'eau qui roule, et la chute éloignée
Des mélèzes qu'abat l'invisible cognée.
L'homme est de trop ; souillé, triste, il est importun
À la fleur, à l'azur, au rayon, au parfum ;
C'est dans les monts, ceux-ci glaciers, ceux-là fournaises,
Qu'est le grand sanctuaire effrayant des genèses ;
On sent que nul vivant ne doit voir à l'œil nu,
Et de près, la façon dont s'y prend l'Inconnu,
Et comment l'être fait de l'atome la chose ;
La nuée entre l'ombre et l'homme s'interpose ;
Si l'on prête l'oreille on entend le tourment
VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Nouvelle série (1877)
 
Des tempêtes, des rocs, des feux, de l'élément,
La clameur du prodige en gésine, derrière
Le brouillard, redoutable et tremblante barrière ;
L'éclair à chaque instant déchire ce rideau.
L'air gronde. Et l'on ne voit pas une goutte d'eau
Qui dans ces lieux profonds et rudes s'assoupisse,
Ayant, après l'orage, affaire au précipice ;
Selon le plus ou moins de paresse du vent,
Les nuages tardifs s'en vont comme en rêvant,
Ou prennent le galop ainsi que des cavales ;
Tout bourdonne, frémit, rugit ; par intervalles
Un aigle, dans le bruit des écumes, des cieux,
Des vents, des bois, des flots, passe silencieux.
 
L'aigle est le magnanime et sombre solitaire ;
Il laisse les vautours s'entendre sur la terre,
Les chouettes en cercle autour des morts s'asseoir,
Les corbeaux se parler dans les plaines le soir ;
Il se loge tout seul, et songe dans son aire,
S'approchant le plus près possible du tonnerre,
Dédaigneux des complots et des rassemblements.
Il plane immense et libre au seuil des firmaments,
Dans les azurs, parmi les profondes nuées,
Et ne fait rien à deux que ses petits. Huées
De l'abîme, fracas des rocs, cris des torrents,
Hurlements convulsifs des grands arbres souffrants,
Chocs d'avalanches, l'aigle ignore ces murmures.
 
Donc, au printemps, réveil des rois ; trahisons mûres ;
On parle, on va, l'on vient ; les guet-apens sont prêts ;
Et les villes en bas, tremblantes, loin et près,
Pansant leur vieille plaie, arrangeant leur décombre,
Écoutent tous ces pas des cyclopes de l'ombre.
Éternelle terreur du faible et du petit !
Qu'est-ce qu'ils font là-haut, ces rois ? On se blottit,
On regarde quel point de l'horizon s'allume,
On entend le bruit sourd d'on ne sait quelle enclume,
On guette ce qui vient, surgit, monte ou descend ;
Chaque ville en son coin se cache, frémissant
Des flammèches que l'air et la nuée apportent
Dans ce jaillissement d'étincelles qui sortent
Du rude atelier, plein des souffles de l'autan,
Où l'on forge le sceptre énorme de Satan.
 
IV MASFERRER
Or dans ce même temps, du Llobregat à l'Èbre,
Du Tage au Cil, un nom, Masferrer, est célèbre ;
C'est un homme des rocs et des bois, qui vit seul ;
Il prend l'ombre des monts tragiques pour linceul ;
Avant d'être avec l'arbre, il était avec l'homme ;Comme un loup refusant d'être bête de somme,Fauve, il s'est du milieu des vivants évadé,Au hasard, comme sort du noir cornet le dé ;Et maintenant il est dans la montagne immense ;Sa zone est le désert redoutable ; où commence
La semelle des ours marquant dans les chemins
Des espèces de pas horribles presque humains,
Il est chez lui. Cet être a fui dès son jeune âge.
De l'énormité sombre il est le personnage ;
Il rit, ayant l'azur ; ses dents au lieu de pain
Cassent l'amande huileuse et rance du sapin ;
La montagne, acceptant cet homme sur les cimes,
Trouve son vaste bond ressemblant aux abîmes,
Sa voix, comme les bois et comme les torrents,
Sonore, et de l'éclair ses yeux peu différents ;
De sorte que ces monts et que cette nature
Se sentent augmentés presque de sa stature.
 
Il va du col au dôme et du pic au vallon.
Le glissement n'est pas connu de son talon ;
Sa marche n'est jamais plus altière et plus sûre
Qu'au bord vertigineux de quelque âpre fissure ;
Il franchit tout, distance, avalanches, hasards,
Tempêtes, précédé d'une fuite d'isards ;
Hier, il côtoyait Irun ; aujourd'hui l'aube
Le voit se refléter dans le vert lac de Gaube,
Chassant, pêchant, perçant de flèches les hérons,
Ou voguant, à défaut de barque et d'avirons,
Sur un tronc de sapin qui flotte et qu'il manœuvre
Avec le mouvement souple de la couleuvre.
Il entre, apparaît, sort, sans qu'on sache par où.
S'il veut un pont, il ploie un arbre sur le trou ;
La façon dont il va le long d'une corniche
Fait peur même à l'oiseau qui sur les rocs se niche.
A-t-il apprivoisé la rude hostilité
Du vent, du pic, du flot à jamais irrité,
Et des neiges soufflant en livides bouffées ?
Oui. Car la sombre pierre oscillante des fées
Le salue ; il vit calme et formidable, ayant
Avec la ronce et l'ombre et l'éclair flamboyant
Et la trombe et l'hiver de farouches concordes.
Armé d'un arc, vêtu de peaux, chaussé de cordes,
Au-dessus des lieux bas et pestilentiels,
Il court dans la nuée et dans les arc-en-ciels.
 
Il passe sa journée à l'affût, l'arbalète
Tendue à la cigogne, au gerfaut, à l'alète,
Suit l'isard, ou, pensif, s'accoude aux parapets
Des gouffres sur les lacs et les halliers épais,
Et songe dans les rocs que le lierre tapisse,
Tandis que cet enfer qu'on nomme précipice,
Faisant vociférer l'eau dans le gave amer,
Dans la forêt la terre et dans l'ouragan l'air,
Emploie à blasphémer trois langues différentes.
Avec leurs rameaux d'or et leurs fleurs amarantes,
La lande et la bruyère au reflet velouté
Lui brodent des tapis gigantesques l'été.
Pour la terre, il s'éloigne, et, pour l'astre, il s'approche.
 
Il avait commencé par bâtir sur la roche,
À la mode des rois construisant des donjons,
Un bouge qu'il avait couvert d'un toit de joncs,
Ayant l'escarpement pour joie et pour défense ;
Car l'abîme l'enivre, et depuis son enfance
Qu'il erre plein d'extase et de sublime ennui,
Il cherche on ne sait quoi de grand qui soit à lui
Dans ces immensités favorables à l'aigle.
L'ouragan emporta sa cabane. Espiègle !
Dit l'homme, en regardant son vieux toit chassieux
S'en aller à travers les foudres dans les cieux.
 
À cette heure, parmi les crevasses bourrues
Pleines du tournoiement des milans et des grues,
Un repaire, ébauchant une ogive au milieu
D'une haute paroi toute de marbre bleu,
Souterrain pour le loup, aérien pour l'aigle,
Est son gîte ; le houx, l'épi barbu du seigle,
L'ortie et le chiendent encombrent l'antre obscur,
Sorte de trou hideux dans un monstrueux mur ;
Au-dessus du repaire, au haut du mur de marbre,
Se tord et se hérisse une hydre de troncs d'arbre ;
Cette espèce de bête immobile lui sert
À retrouver sa route en ce morne désert ;
On aperçoit du fond des solitudes vertes
Ce nœud de cous dressés et de gueules ouvertes,
Penché sur l'ombre, ayant pour rage et pour tourment
De ne pouvoir jeter au gouffre un aboiement.
L'antre est comme enfoui dans les ronces grimpantes ;
Parfois, au loin, le pied leur manquant sur les pentes,
Dans l'entonnoir sans fond des précipices sourds,
Comme des gouttes d'encre on voit tomber les ours ;
Le ravin est si noir que le vent peut à peine
Jeter quelque vain râle et quelque vague haleine
Dans ce mont, muselière au sinistre aquilon.
 
Un titan enterré dont on voit le talon,
Ce dur talon fendu d'une affreuse manière,
Voilà l'antre. À côté de la haute tanière,
Un gave insensé gronde et bave et croule à flots
Dans le gouffre, parmi les pins et les bouleaux ;
L'antre au bord du torrent s'ouvre sur l'étendue ;
La chute est au-dessous. Quand la neige fondue
Et la pluie ont grossi les cours d'eau, le torrent
Monte jusqu'à la grotte, enflé, hurlant, courant,
Terrible, avec un bruit d'horreur et de ravage,
Et familièrement entre chez ce sauvage ;
Et lui, laissant frémir les grands arbres pliés,
Profite de l'écume et s'y lave les pieds.
 
Dans un grossissement de brume et de fumée,
Entouré d'un nuage obscur de renommée,
Quoique invisible au fond de ses rocs, mais debout
Dans son fantôme allant, venant, dominant tout,
Cet homme s'aperçoit de très loin en Espagne.
 
Chacun des rois a pris sa part de la montagne.
Fervehan a Lordos, Bermudo Cauteretz ;
Sanche a le Canigo, pic chargé de forêts
Que blanchit du matin la clarté baptismale ;
Padres a la Prexa, Juan tient le Vignemale ;
Sforon est roi d'Urgel, Blas est roi d'Obité ;
La part de Masferrer s'appelle Liberté.
Pas un plus grand que lui sur ces monts ne se pose.
 
Qu'est-ce que ce géant ? C'est un voleur. La chose
Est simple ; tout colosse a toujours deux côtés ;
Et les difformités et les sublimités
Habitent la montagne ainsi que des voisines.
Contes 
Licences 
Histoires & Nouvelles 
Outils 
Annuaire 
 Poésies 
  Fables 
Page copy protected against web site content infringement by Copyscape
Copyright la-pensée-française.com 2008-2012 version 4.6