La Paternité
Le père a souffleté le fils.
Tous deux sont grands.
Don Ascagne est le fils. Nager dans les torrents,
Dompter l'ours, être un comte âpre et dur comme un rustre,
Ce furent là les mœurs de son enfance illustre ;
Il étonnait les monts où l'éclair retentit
Par la grandeur des pas qu'il faisait tout petit ;
Il risquait, par-dessus maint gouffre redoutable,
Des sauts de chevrier, de l'air d'un connétable ;
Il n'avait pas vingt ans qu'il avait déjà pris
Tout le pays qui va d'Irun à Lojariz,
Et Tormez, et Sangra, cité des sycomores,
Et détruit sur les bords du Zaban cinq rois maures.
Le père est Jayme ; il est plus formidable encor ;
Tell eût voulu léguer son arc, Roland son cor,
Hercule sa massue à ce comte superbe.
Ce que le titan chauve est à l'archange imberbe,
Don Jayme l'est à don Ascagne ; il a blanchi ;
Il neige sur un mont qu'on n'a jamais franchi,
Et l'âge atteint le front que nul roi n'a pu vaincre.
La mer parfois s'arrête et se laisse convaincre
Par la dune ou l'écueil, et s'abaisse et décroît,
Mais Jayme n'a jamais reculé dans son droit
Et toujours il a fait son devoir d'être libre ;
Ses vieux monts qu'envieraient les collines du Tibre
Sur l'horizon brumeux de loin sont aperçus,
Et sa tour sur les monts, et son âme au-dessus.
Jayme a chassé Kernoch, pirate de Bretagne.
Il verrait Annibal attaquer sa montagne
Qu'il dirait : me voilà ! rien ne le surprenant.
Il habite un pays sauvage et frissonnant ;
L'orage est éternel sur son château farouche ;
Les vents dont un courroux difforme emplit la bouche
Y soufflent et s'y font une âpre guerre entr'eux,
Et sur ses tours la pluie en longs fils ténébreux
Tombe comme à travers les mille trous d'un crible ;
Jayme parfois se montre aux ouragans, terrible ;
Il se dresse entre deux nuages entr'ouverts,
Il regarde la foudre et l'autan de travers,
Et fronce un tel sourcil que l'ombre est inquiète ;
Le pâtre voit d'en bas sa haute silhouette
Et croit que ce seigneur des monts et des torrents
Met le holà parmi ces noirs belligérants.
Sa tour est indulgente au lierre parasite.
On a recours à lui quand la victoire hésite,
Il la décide, ayant une altière façon
De pousser l'ennemi derrière l'horizon ;
Il ne permet aucun pillage sur ses terres ;
Il est de ceux qui sont au clergé réfractaires ;
Il est le grand rebelle et le grand justicier ;
Il a la franchise âpre et claire de l'acier ;
Ce n'est pas un voleur, il ne veut pas qu'on dise
Qu'un noble a droit de prendre aux juifs leur marchandise ;
Il jure rarement, donne de bons avis,
Craint les femmes, dort vite, et les lourds ponts-levis
Sont tremblants quand il bat leur chaîne à coups de hache ;
Il est sans peur, il est sans feinte, il est sans tache,
Croit en Dieu, ne ment pas, ne fuit pas, ne hait pas ;
Les défis qu'on lui jette ont pour lui des appas ;
Il songe à ses neveux, il songe à ses ancêtres ;
Quant aux rois, que l'enfer attend, car ils sont traîtres,
Il les plaint quelquefois et ne les craint jamais ;
Quand la loyauté parle, il dit : Je me soumets ;
Étant baron des monts, il est roi de la plaine ;
La ville de la soie et celle de la laine,
Grenade et Ségovie, ont confiance en lui.
Cette gloire hautaine et scrupuleuse a lui
Soixante ans, sans coûter une larme à l'Espagne.
Chaque fois qu'il annonce une entrée en campagne,
Chaque fois que ses feux, piquant l'horizon noir,
Clairs dans l'ombre, ont couru de monts en monts le soir,
Appels mystérieux flamboyant sur les cimes,
Les tragiques vautours et les cygnes sublimes
Accourent, voulant voir, quand Jayme a combattu,
Les vautours son exploit, les cygnes sa vertu ;
Car il est bon.
Le fils n'est pas un chef vulgaire ;
Mais le père a souvent pardonné dans la guerre,
Ce qui fait que le père est le plus grand des deux.
Ils tiennent Reuss, le mont Cantabre dépend d'eux,
Ils habitent la case Arcol, tour féodale
Faite par don Maldras qui fut un roi vandale,
Sur un sommet jadis hanté par un dragon ;
L'èbre est leur fleuve ; au temps des guerres d'Aragon,
Ils ont bravé le roi de France Louis onze.
Ascagne est fils de Jayme et Jayme est fils d'Alonze.
Qu'est-ce qu'Alonze ? Un mort ; larve, ombre dans les vents,
Fantôme, mais plus grand que ceux qui sont vivants.
Il a fait dans son temps des choses inconnues,
Et superbes ; parfois sa face dans les nues
Apparaît ; c'est de lui que parlent les vieillards ;
On l'aperçoit qui rêve au fond des noirs brouillards.
Sa statue est au bas de la tour, dans la crypte,
Assise sur sa tombe ainsi qu'un dieu d'Égypte,
Toute en airain, énorme, et touchant au plafond ;
Car les sépulcres sont ce que les morts les font,
Grands si le mort est grand ; si bien que don Alonze
Est spectre dans la brume et géant dans le bronze.
Voilà quinze cents ans que le monde est chrétien ;
Les fières mœurs s'en vont ; jadis le mal, le bien,
Le bon, le beau vivaient dans la chevalerie ;
L'épée avait fini par être une patrie ;
On était chevalier comme on est citoyen ;
Atteindre un juste but par un juste moyen,
Être clément au faible, aux puissants incommode,
Vaincre, mais rester pur, c'était la vieille mode ;
Jayme fut de son siècle, Ascagne est de son temps.
Les générations mêlent leurs pas flottants ;
Hélas, souvent un père, en qui brûle une flamme,
Dans son fils qui grandit voit décroître son âme.
Jadis la guerre, ayant pour loi l'honneur grondeur
Et la foi sainte, était terrible avec pudeur ;
Les paladins étaient à leurs vieux noms fidèles ;
Les aigles avaient moins de griffes et plus d'ailes ;
On n'est plus à présent les hommes d'autrefois ;
On ne voit plus les preux se ruer aux exploits
Comme des tourbillons d'âmes impétueuses ;
On a pour s'attaquer des façons tortueuses
Et sûres, dont le Cid, certes, n'eût pas voulu,
Et que dédaignerait le lion chevelu ;
Jadis les courts assauts, maintenant les longs siéges ;
Et tout s'achève, après les ruses et les piéges,
Par le sac des cités en flammes sous les cieux,
Et, comme on est moins brave, on est plus furieux ;
Ce qui fait qu'aujourd'hui les victoires sont noires.
Ascagne a désiré franchir des territoires
D'Alraz, ville qui doit aux Arabes son nom ;
Il a voulu passer, mais la ville a dit non ;
Don Ascagne a trouvé la réponse incivile,
Et, lance au poing, il a violé cette ville,
Lui chevalier, risquant sa part de paradis,
Laissant faire aux soldats des choses de bandits ;
Ils ont enfreint les lois de guerre aragonaises ;
Des enfants ont été jetés dans les fournaises ;
Les noirs effondrements mêlés aux tourbillons
Ont dévoré la ville, on a crié : Pillons !
Et ce meurtre a duré trois jours ; puis don Ascagne,
Vainqueur, a ramené ses gens dans la montagne
Sanglants, riants, joyeux et comptant des profits,
Et c'est pourquoi le père a souffleté le fils.
Alors le fils a dit :Je m'en vais. L'ombre est faite
Pour les fuites sans fond, et la forêt muette
Est une issue obscure où tout s'évanouit.
L'insulte est une fronde et nous jette à la nuit.
J'ai droit à la colère à mon âge. L'offense,
Tombant du père au fils, est la fin de l'enfance.
Nul ne répond du gouffre, et qui s'en va, va loin.
L'affront du père, ô bois, je vous prends à témoin,
Suffit pour faire entrer le fils en rêverie.
Quoi ! pour avoir senti gronder ma seigneurie
Dans mon âme, devant des manants, pour avoir
Ramené comme il sied des vassaux au devoir,
Pour quelques vils bourgeois brûlés dans leurs masures,
Comte, vous m'avez fait la pire des blessures,
Et l'outrage est venu, seigneur, de vous à moi ;
Et j'ai connu la honte et j'ai connu l'effroi ;
La honte de l'avoir et l'effroi de le rendre ;
Et jusqu'à ce moment nul ne m'eût fait comprendre
Que je pusse rougir ou trembler. Donc, adieu.
Le désert me convient, et l'âpreté du lieu,
Quand la bête des bois devient haute et géante,
N'est point à ses grands pas farouches malséante ;
La croissance rend grave et sauvage l'oiseau ;
Et l'habitude d'être esclave ou lionceau
Se perd quand on devient lion ou gentilhomme ;
L'aiglon qui grandit parle au soleil et se nomme
Et lui dit je suis aigle, et, libre et révolté,
N'a plus besoin de père ayant l'immensité.
D'ailleurs qu'est-ce que c'est qu'un père ? La fenêtre
Que la vie ouvre à l'âme et qu'on appelle naître