VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Nouvelle série (1877)
Il fallait avertir l'homme au bord de l'abîme,
Tout ici-bas semblait lui conseiller le crime ;
Temps rude où le mal triomphait !
La forêt, de l'embûche était le noir ministre.
L'arbre avait l'air d'un monstre, et le rocher sinistreAvait la forme du forfait.Ici gémissait Job, et là chantait Sodome.
L'homme à tous les fléaux, horrible, ajoutait l'homme ;
La guerre infâme aidait la faim ;
Comme on brûle une paille on allumait les villes ;
Et l'on voyait Judas sortir des choses viles,
Et des choses sombres Caïn.
 
Les prophètes chassaient le mal ; ces personnages
Rendaient au Dieu vivant d'augustes témoignages ;
L'homme de ces temps inhumains,
Affreux, baignant de sang les champs, l'onde et les sables,
S'arrêtait, s'il voyait ces songeurs formidables,
Pâles et levant leurs deux mains.
 
Ils descendaient des monts, portant de sombres tables ;
Ils mouraient en laissant les Talmuds redoutables
Ouverts sur l'aile des griffons,
Les farouches Védas, les Eddas, les Genèses,
Registres éclairés du reflet des fournaises,
Pages pleines de bruits profonds.
 
Ils épouvantaient l'homme et la terre méchante ;
Et depuis cinq mille ans, pendant que l'aube chante
Et que la fleur verse l'encens,
Le genre humain qui passe et que le temps dénombre
Entend, dans la caverne effrayante de l'ombre,
Gronder ces livres rugissants.
Mais le passé s'en va. Regarde-nous ; nous sommes
Un autre Adam, une autre Ève, de nouveaux hommes
Nous bénissons quand nous souffrons.
Hier vivait d'horreur, de deuil, de sang, de fange ;
Hier était le monstre et Demain sera l'ange ;
Le point du jour blanchit nos fronts.
 
Deux êtres sont en nous : l'un ailé, l'autre immonde ;
L'un montant vers Dieu ; l'autre ombre et tache du monde,
Se ruant dans d'infâmes lits ;
Et, pendant que le corps, marchant sur des semelles,
Vil, abject, boit l'opprobre et la lie aux gamelles,
L'âme boit la rosée aux lys.
 
L'œuvre du genre humain, c'est de délivrer l'âme ;
C'est de la dégager du triste épithalame
Que lui chante le corps impur ;
C'est de la rendre, chaste, à la clarté première ;
Car Dieu rêveur a fait l'âme pour la lumière
Comme il fit l'aile pour l'azur.
 
Nous ne sommes plus ceux qui riaient à la face
De l'ombre impénétrable où tout rentre et s'efface,
Qui faisaient le mal sans frayeur,
Qui jetaient au cercueil ce cri : Va-t'en ! je nie !
Et mettaient le néant, le rire et l'ironie
Dans la pelle du fossoyeur.
 
Nous croyons en ce Dieu vivant ; sa foi nous brûle ;
Il inspire Brutus sur la chaise curule,
Guillaume Tell sous le sayon ;
Nous allumons, courbés sous son vent qui nous pousse,
Notre liberté fière à sa majesté douce
Et notre foudre à son rayon.
 
Il fait germer le ver dans sa morne cellule,
Change la larve affreuse en vive libellule,
Transfigure, affranchit, construit,
Émeut les tours de pierre et les tentes de toiles,
Et crée et vit ! c'est lui qui pénètre d'étoiles
Les ailes noires de la nuit.
 
Sa tiare splendide est une ruche immense,
Où, des roses soleils apportant la semence
Et de l'astre apportant le miel,
Essaim de flamme ayant les mondes pour Hymètes,
Mouches de l'infini, les abeilles comètes
Volent de tous les points du ciel.
 
Le Mal, le glaive au poing, voilé d'un voile d'ombre,
Nous guette ; et la forêt que la broussaille encombre,
L'âpre rocher, le flot ingrat,
L'aident, complices noirs, contre la créature,
Et semblent par moments faire de la nature
L'antre où rêve ce scélérat.
 
Mais nous luttons, esprit ! nous vaincrons. Dieu nous mène.
Il est le feu qui va devant l'armée humaine,
Le Dieu d'Ève et de Débora.
Un jour, bientôt, demain, tout changera de forme,
Et dans l'immensité, comme une fleur énorme,
L'univers s'épanouira !
 
Nous vaincrons l'élément ! cette bête de somme
Se couchera dans l'ombre à plat ventre sous l'homme ;
La matière aura beau hurler ;
Nous ferons de ses cris sortir l'hymne de l'ordre ;
Et nous remplacerons les dents qui veulent mordre
Par la langue qui sait parler.
 
Quand nous aurons fini le travail de la vigne,
Quand au Dieu qui fit l'aigle et l'air, l'onde et le cygne,
La tourmente et Léviathan,
Nous aurons rapporté toutes nos âmes anges,
Nous ferons du panier de ces saintes vendanges
La muselière de Satan.
 
Satan, c'est l'appétit, pourceau qui mord l'idée ;
C'est l'ivresse, fond noir de la coupe vidée ;
Satan, c'est l'orgueil sans genoux ;
C'est l'égoïsme, heureux du sang où ses mains trempent ;
C'est le ventre hideux, cette caverne où rampent
Tous les monstres qui sont en nous.
Satan, c'est la douleur, c'est l'erreur, c'est la borne,
C'est le froid ténébreux, c'est la pesanteur morne,
C'est la vis du sanglant pressoir ;
C'est la force d'en bas liant tout de ses chaînes,
Qui fait dans le ravin, sous l'ombre des grands chênes,
Crier les chariots le soir.
 
Nous allons à l'amour, au bien, à l'harmonie.
Ô vivants qui flottez dans l'énigme infinie,
Un arbre, auguste à tous les yeux,
Conduit votre navire à travers l'âpre abîme ;
Jésus ouvre ses bras sur la vergue sublime
De ce grand mât mystérieux.
Derrière nous décroît le mal, noire masure.
Bientôt nous toucherons au port, le flot s'azure.
L'homme qu'en vain le deuil poursuit,
Ne verra plus tomber dans l'ombre sur sa tête
L'effroi, l'hiver, l'horreur, l'ouragan, la tempête,
Ces vomissements de la nuit.
 
Nous chasserons la guerre et le meurtre à coups d'aile,
Et cette frémissante et candide hirondelle
Qui vole vers l'éternité,
L'espérance, adoptant notre maison amie,
Viendra faire son nid dans la gueule endormie
Du vieux monstre Fatalité.
 
Les peuples trouveront de nouveaux équilibres ;
Oui, l'aube naît, demain les âmes seront libres ;
Le jour est fait par le volcan ;
L'homme illuminera l'ombre qui l'environne ;
Et l'on verra, changeant l'esclavage en couronne,
Des fleurons sortir du carcan.
 
Et quand ces temps viendront, ô joie ! ô cieux paisibles !
Les astres, aujourd'hui l'un pour l'autre terribles,
Se regarderont doucement ;
Les globes s'aimeront comme l'homme et la femme ;
Et le même rayon qui traversera l'âme
Traversera le firmament.
Les sphères vogueront avec le son des lyres
.Au lieu des mondes noirs pleins d'horribles délires,
Qui rugissent vils et maudits,
On entendra chanter sous le feuillage sombre
Les édens enivrés, et l'on verra dans l'ombre
Resplendir les bleus paradis.
Dieu voudra. Tout à coup on verra les discordes,
La hache et son billot, les gibets et leurs cordes,
L'impur serpent des cieux banni,
Le sang, le cri, la haine, et l'ordure, et la vase,
Se changer en amour et devenir extase
Sous un baiser de l'infini.
Dieu met, quand il lui plaît, sur l'orage et la haine,
Sur la foudre, forçat dont on entend la chaîne,
La sainte serrure des cieux,
Et, laissant écumer leurs voix exténuées,
Ferme avec l'arc-en-ciel courbé dans les nuées
Ce cadenas mystérieux.
 
Au fond du gouffre où sont ceux qui se font proscrire,
Des plus profonds enfers, stupéfaits de sourire,
L'amour ira baiser les gonds,
Comme un rayon de l'aube, à l'orient ouverte,
Va dans la profondeur de l'eau sinistre et verte
Jusqu'aux écailles des dragons.
 
Les globes se noueront par des nœuds invisibles ;
Ils s'enverront l'amour comme la flèche aux cibles ;
Tout sera vie, hymne et réveil ;
Et comme des oiseaux vont d'une branche à l'autre,
Le Verbe immense ira, mystérieux apôtre,
D'un soleil à l'autre soleil.
 
Les mondes, qu'aujourd'hui le mal habite et creuse,
Échangeront leur joie à travers l'ombre heureuse
Et l'espace silencieux ;
Nul être, âme ou soleil, ne sera solitaire ;
L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre
Et des étoiles dans les cieux.
Il règne, il songe ; il fond les granits dans les soufres ;
Il crée en même temps les soleils dans les gouffres
Et le liseron dans le pré ;
Pour l'avoir un jour vu, la mer est encore ivre ;
Les versants du Sina sont de son vaste livre
Le pupitre démesuré.
 
L'Océan calme, c'est le plat de son épée.
La montagne à sa voix s'enfuirait dissipée
Comme de l'eau dans le gazon ;
Dans les éternités sans fin continuées
Ce Père habite ; il fait des arches de nuées
Aux quatre coins de l'horizon.
 
Il pense, il règle, il mène, il pèse, il juge, il aime ;
Et laisse les festins rire à Lucullus blême
Qui paît, hideux, chauve et jauni,
Et se gonfle de vin comme une poche pleine ;
Ce qu'une outre peut dire au ventre de Silène
N'importe pas à l'infini.
 
Ce même Dieu qui fit d'avril une corbeille,
Qui fait l'oiseau chanteur pour les bois, et l'abeille
Pour l'herbe où l'aube étincela,
Donne au Pôle effrayant, sans jour, sans fleur, sans arbre,
Pour qu'il puisse parfois chauffer ses mains de marbre,
Ta cheminée, ô sombre Hékla !
 
Sous l'œil de cet esprit suprême et formidable,
L'eau monte en brume au front du pic inabordable
Et tombe en flots du haut des monts ;La créature éteinte est d'une autre suivie,L'univers, où ce Dieu met la mort et la vie,Respire par ces deux poumons.Devant ce Dieu s'enfuit tout ce qui hait son œuvre,La tempête, le mal, l'épervier, la couleuvre,
Le méchant qui ment et qui nuit,
La trombe, affreux bandit qui dans les flots se vautre,
L'hiver boiteux qui fait marcher l'un après l'autre
Son jour court et sa longue nuit.
 
Il fait lâcher la proie aux bêtes carnassières.
Les morts dans le sépulcre ont perdu leurs poussières ;
Il rêve, et sait où sont leurs os.
En entendant passer son souffle dans l'espace,
Subitement l'enfer à la gueule rapace,
Les mondes hurlants du chaos,
 
Les univers punis dont la clameur s'élance,
Les bagnes monstrueux de l'ombre, font silence,
Et dans la nuit des noirs arrêts
Cessent de secouer les chaînes qui leur pèsent,
Comme le soir, au pas d'un voyageur, se taisent
Les grenouilles dans le marais.
 
Il tient une balance immense en équilibre ;
Il met dans un plateau les cieux, la mer qui vibre,
Ceux qui sur le trône ont vécu,
Le monde et ses clartés, le mystère et ses voiles,
Et l'abîme jetant son écume d'étoiles ;
Dans l'autre il met Caton vaincu,
 
Ce qu'il est ? regardez au-dessus de vos têtes ;
Voyez le ciel, le jour, la nuit ! Ce que vous êtes ?
Cherchez dans votre cendrier.
Son année est sans fin. Prosternez vos pensées.
Les constellations sont des mouches posées
Sur l'énorme calendrier.
 
Mais voyez-le donc, vous dont les chants sont des râles,
Vivants qui ne pouvez que mourir, ombres pâles,
Et qui ne savez qu'oublier !
L'Océan goutte à goutte en sa clepsydre pleure ;
Tout Sahara, tombant grain à grain, marque l'heure
Dans son effrayant sablier.
 
Mêlez-le maintenant à vos anniversaires !
Allumez vos flambeaux, égrenez vos rosaires,
Sur vos lutrins soyez béants ;
Ayez vos jours sacrés que plus de clarté dore ;
Mettez, devant ce Dieu que couronne l'aurore,
Des tiares à vos néants !
 
La bête des bois rit quand les hommes, vain nombre,
Vont clouant leurs erreurs sur Dieu, leur nom sur l'ombre,
Leur date sur l'immensité,
Se font centre du monde, eux les passants rapides,
Et s'en viennent chanter leurs bouts de l'an stupides
À la muette éternité.
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Hélas ! l'ange Justice ouvre ses yeux sinistres.
Il écrit en rêvant des noms sur ses registres.
Ah ! ces tristes vivants ont tort !
Devant Dieu, qui d'en haut à la paix les convie,
Et donne aux cœurs l'amour et verse aux fronts la vie,
Ils font la haine, ils font la mort !
 
Ils bravent l'océan plein de magnificence,
Où flottent le mystère et la toute-puissance ;
Ils souillent le gouffre irrité ;
Sans prendre garde au vent qui s'épuise en huées,
Ils lèvent leur bannière au milieu des nuées,
Ces drapeaux de l'immensité !
Ils ont pour dieux la force et la ruse aux yeux louches ;
Ils font chanter des chants aux trompettes farouches
Dont nous, esprits, nous frissonnons,
Et rouler, balafrant la nature sacrée,
Sur les champs, sur les blés, sur les fleurs que Dieu crée
La roue horrible des canons.
 
Les générations meurent pour leur caprice.
Ils disent au tombeau : Prends l'homme et qu'il périsse !
Ô nains, pires que les géants !
Ils ouvrent cette nuit que nul rayon ne perce ;
Ils y font brusquement tomber à la renverse
Les pâles cadavres béants !
 
Ils rougissent de sang l'onde et les herbes vertes ;
Ils dressent au sommet des collines désertes
Le noir gibet silencieux
Qui reste tout le jour sans changer d'attitude,
Mais qui, dès que la nuit brunit la solitude,
Élève ses bras vers les cieux.
 
Nous sommes la justice auguste, immaculée !
Disent-ils, s'étalant dans leur chambre étoilée
Qu'entourent les spectres camards ;
Et, pendant que la foule approuve et les admire,
Un long sanglot mêlé d'un long éclat de rire
Va des Montfaucons aux Clamarts !
 
Ces hommes insensés se vautrent dans la joie ;
Ils ont des lits de pourpre et des manteaux de soie ;
Ils vivent, d'ombre et d'or chargés ;
Cette vie est pour eux un palais plein de fêtes ;
Ils laissent derrière eux les choses qu'ils ont faites.
C'est bien, buvez ; c'est bien, mangez ;
 
Pendant qu'en haut la table éblouit les convives,
Et que les bouches sont comme des sources vives,
Que la chair fume avec l'encens,
Pendant que les archers gardent les avenues,
Que l'amour rit au spectre, et que les toutes nues
Chantent auprès des tout-puissants ;
 
Pendant que le banquet, rayonnant comme un phare,
Mêle le choc du verre au son de la fanfare,
Et qu'ils s'enivrent dans la nuit,
Sans même, dans leur joie immonde et sépulcrale,
S'informer s'il n'est pas quelque obscure spirale
Sous la salle pleine de bruit,
 
Ô morts qui vous taisez au fond des catacombes,
L'expiation prend les pierres de vos tombes
Dans l'insondable profondeur,
Et de ces marbres froids qui dans l'ombre descendent
Fait un sombre escalier dont les marches attendent
Les lourds talons du commandeur !
 
                            II
Pensif, je répondis à l'archange nocturne :
Sévère esprit, ta voix sanglote comme l'urne
Qui verse un flot noir et glacé.
Sur qui te penches-tu ? Tes paroles s'adressent
Aux tristes nations d'hier qui disparaissent,
Aux pâles foules du passé.
 
Ton cri ressemble au chant des mornes Isaïes.
Le mystère autrefois, de ses brumes haïes,
Obstruait la terre et les cieux ;
Et l'homme avait besoin que les prophètes blêmes
Lui parlassent du seuil de tous ces noirs problèmes
Ouvrant leurs porches monstrueux.
L'homme ignorait. Marchant loin du sentier qui sauve,
Il allait au hasard dans la nature fauve,
Comme le loup au fond des bois,
Sourd à ces alphabets, perdu dans ces algèbres ;
Les prophètes alors, dans ces grandes ténèbres
Élevèrent leurs grandes voix.
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