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SOMMAIRE SOMMAIREVICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES Nouvelle série (1877)
Dénoncé à celui qui chassa les vendeurs du Temple La vieille en pleurs disait : La misère en est cause, Pour mon bon vieux défunt je n'aurai pas grand'chose, Un seul cierge, un seul prêtre, et deux mots d'oraison À la porte. On peut bien entrer dans la maison, Avoir l'autel, avoir les saints, avoir les châsses, Tout le clergé chantant des actions de grâces, Des psaumes, des bedeaux, tout ; mais il faut payer, Hélas ! et moi qui dois trois termes de loyer, Je n'ai pas de quoi faire enterrer mon pauvre homme. Ainsi parlait la veuve, et je songeais à Rome. Quoi ! le riche et le pauvre ont des enterrements Différents ; l'un a droit aux embellissements, L'autre pas ; l'un descend chez les morts, l'autre y tombe, Et l'un n'est pas l'égal de l'autre dans la tombe ! Quoi ! Dieu n'est pas gratis ! Quoi ! prêtres, le Martyr, Le Saint, l'Ange, ne veut de sa boîte sortir Que pour de l'or ; sinon vous refermez l'armoire Sur le ciel, sur la Vierge et sa robe de moire, Et sur l'enfant Jésus rose et couleur de chair ! Quoi ! votre crucifix coûte plus ou moins cher, Selon qu'il va devant ou qu'il marche derrière ! Prêtres, vous mesurez au cercueil la prière ; Longue, si le cadavre est grand ; courte, s'il n'est Qu'un méchant pauvre mort, le prêtre s'y connaît, Cloué dans une bière étroite et misérable ! Prêtres, le hêtre aux champs, l'aulne, l'ormeau, l'érable, Versent l'ombre pour rien ; Mai ne dit pas aux prés : Les fleurs, c'est tant. Voyez mon tarif. Vous paierez Tant pour la violette et tant pour la lavande ! Ah ! Dieu veut qu'on le donne et non pas qu'on le vende ! La mort fut toujours juste et toujours nivela ; Reconnaissez au moins cette égalité-là ; Respectez le cercueil sans mépriser la bière ; Faites le même accueil à la même poussière, Sur le même silence ayez le même chant. Quoi ! je cherche un apôtre et je trouve un marchand ! C'est d'un comptoir que part l'escalier de la chaire. Que diraient-ils de voir leurs psaumes à l'enchère, Ces hommes qui songeaient, pâles, dans le désert ? Ah ! ce De Profundis superfin qui ne sert Qu'aux riches, et qu'on met en musique, et qu'on brode, Que Jésus n'aurait pas et qu'obtiendrait Hérode, Ô terreur ! il n'en faut pas tant pour faire Dieu Farouche, et pour changer en ciel noir le ciel bleu ! La prière vendue a l'accent du blasphème. Hélas ! c'est de la nuit que dans les cœurs on sème. L'ombre, au-dessus de vous, mages qui brocantez, Efface brusquement toutes les vérités. Quoi ! vous ne voyez pas l'éclipse formidable ! Vous qui savez combien l'abîme est insondable, Vous vous faites vendeurs ! Prêtres, l'adossement De l'échoppe suffit pour que le firmament Épaississe au-dessus de l'église ses voiles ; La boutique retire au temple les étoiles.
Les Enterrements civils Oh ! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant, Que tout cet inconnu qui m'entoure est vivant, Que le néant n'est pas, et que l'Ombre est une Âme ; La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme ; Faire voir clairement le ciel, l'éternel port, La vie enfin, c'est là le succès de la mort ; Oh ! certes, je voudrais qu'au ténébreux passage Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage, Un pontife, un apôtre, un auguste songeur, Un mage, ayant au front l'attente, la rougeur Et l'éblouissement de la profonde aurore ; Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore, Un sénateur du vrai, du réel, un magnat Du sépulcre, un docteur du ciel, m'accompagnât ; Oui, je réclamerais cette sainte prière ! Devant la formidable et noire fondrière, Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit, Une voix s'élevât et parlât à la nuit ! Car c'est l'heure où se fend du haut en bas le voile ; C'est dans cette nuit-là que se lève l'étoile ! Je le voudrais ! et rien ne me serait meilleur Qu'une telle prière après un tel malheur, Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme. Mais, ô Toi ! dis, réponds, parle. Est-ce que cet homme
Le Prisonnier Cet homme a pour prison l'ignominie immense. On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence, Il vit. Il est dans l'âpre et lugubre prison Invisible, toujours debout sur l'horizon, L'opprobre. Cette tour a la hauteur du songe. Sa crypte jusqu'aux lieux ignorés se prolonge, Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux, Si vains qu'on n'y pourrait pendre une corde à nœuds, Si terribles que rien jamais ne vous procure Une échelle appliquée à la muraille obscure. Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui n'est plus. On est captif. Dans quoi ? Dans de l'ombre. Et reclus ; Où ? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile. C'est fini. Deuil ! Jamais on ne verra l'étoile Ni l'azur apparaître au plafond sidéral. Là, rien qui puisse rendre à l'affreux général Cette virginité, la France point trahie. Sa mémoire est déjà de lui-même haïe. Pas d'enceinte à ce bagne épars dans tous les sens, Qui va plus loin que tous les nuages passants, Car l'élargissement du déshonneur imite Un rayonnement d'astre et n'a point de limite. Pour bâtir la prison qui jamais ne finit La loi ne se sert pas d'airain ni de granit ; C'est la fange qu'on prend, la fange étant plus dure ; Cette bastille-là toujours vit, toujours dure, Pleine d'un crépuscule au pâle hiver pareil, Brume où manque l'honneur comme aux nuits le soleil, Oubliette où l'aurore est éteinte, où médite Ce qui reste d'une âme après qu'elle est maudite. Ce misérable est seul dans cette ombre ; son front Est plié, car la honte est basse de plafond, Tant l'informe cerveau du fourbe est peu lucide, Tant est lourd à porter le poids du parricide. Si cet homme eût voulu, la France triomphait. Il porte au coup ce noir carcan : ce qu'il a fait. De la déroute affreuse il fut le vil ministre. Sa conscience nue, indignée et sinistre, Est près de lui, disant : L'abject sort du félon, Ganelon de Judas et toi de Ganelon. Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille. Il entend cette voix sans cesse à son oreille. Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger. Il faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer Aux vieilles légions de France prisonnières, Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux. D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre, Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné Ce fuyard à la fuite à jamais condamné ! Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire, Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire, Nos régiments, de tant de victoire étoilés, Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s'en sont allés En prison, sous les yeux de l'Anglais et du Russe, Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse ! Inexprimable deuil ! Donc cet homme est muré Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré ; Le regard effrayant du genre humain l'entoure ; Il est la trahison comme Cid la bravoure. Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté, Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté, Sous l'exécration de tous, sur lui vomie, Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie Que l'écume ne peut sortir de l'Océan. L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait : Va-t'en, Les anges justiciers, secouant sur cette âme Leur glaive où la lumière, hélas, s'achève en flamme, Crieraient : Sors d'ici ! rentre au néant qui t'attend ! Qu'il ne pourrait ; aucune ouverture n'étant Possible, ô cieux profonds, hors d'une telle honte ! Cet homme est le Forçat ! Qu'il descende ou qu'il monte, Que trouve-t-il ? En bas l'abjection ; en haut L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud. Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe, Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste. Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais, L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz. Ah ! cet infâme a mis le pied sur la patrie. Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie, Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer, L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer Que l'abeille ne vient sur une rose morte. Ah ! le Spielberg est noir, la Bastille était forte, Le Saint-Michel rempli de cages était haut, Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot ; Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte. Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte. Comment a-t-il changé notre armée en troupeau ? Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau, Du clairon réveillant les camps, de l'espérance, De nous tous, et combien a-t-il vendu la France ? Oh ! quelle ombre de tels coupables ont sur eux ! Cave et forêt ! rameaux croisés ! murs douloureux ! Stigmate ! abaissement ! chute ! dédains horribles ! Comment fuir de dessous ces branchages terribles ? Ô chiens, qu'avez-vous donc dans les dents ? C'est son nom. Il habite la faute, éternel cabanon, Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres Où les ténèbres sont derrière les ténèbres, Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé. Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé ?
Les Enterrements civils suite et fin Qui sait mal, et qui fait exprès de mal savoir, Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir, Qui prêche le miracle et rit du phénomène, Mal penché sur l'angoisse et sur l'énigme humaine, Qui, d'un côté bassesse et de l'autre fureur, Flétrit l'escroc forçat et l'adore empereur, Qui dit au genre humain : Malheur, si tu raisonnes ! Qui damne et ment, qui met l'abîme en trois personnes, Qui rêve un univers petit, sinistre et noir, Fait de notre seul globe, et qui ne veut pas voir Luire en tous tes soleils toutes tes évidences, Qui crèverait cet œil, l'astre où tu te condenses, S'il pouvait, et ferait la nuit sur l'horizon, Qui tarife l'autel, l'antienne, l'oraison, Qui, par devant superbe et vendu par derrière, Offre au riche et refuse au pauvre sa prière, Si le pauvre ne peut le payer assez cher ; Est-ce que ce vivant à regret, que la chair Indigne, et qui jadis nia l'âme des femmes, Qui préfère à l'hymen, aux purs épithalames, Aux nids, ce suicide affreux, le célibat ; Qui voudrait qu'à son gré le firmament tombât, Qui devant Josué soufflette Galilée, Qui dresse un noir bûcher dans ton ombre étoilée, Et tâche d'éclipser l'aube au sommet du mont, Torquemada là-bas, chez nous Laubardemont ; Qui, dans l'Inde, en Espagne, au Mexique, aux Cévennes, Saigna l'humanité gisante aux quatre veines, Qui voit la guerre, et chante un Te Deum dessus, Qui repaierait Judas et reclouerait Jésus, Indulgent à qui règne et sévère à qui souffre, Ayant sous lui l'erreur comme l'onde a le gouffre, Sorte d'homme terrible où l'on peut naufrager ; Dis, est-ce que moi, pâle et flottant passager Qui veux la clarté vraie et non la lueur fausse, Je dois faire appeler cet homme sur ma fosse ? Est-ce que sur la tombe il est le bien venu ? Est-ce qu'il est celui qu'écoute l'Inconnu ? Est-ce que sa voix porte au delà de la terre ? Est-ce qu'il a le droit de parler au mystère ? Est-ce qu'il est ton prêtre ? Est-ce qu'il sait ton nom ? Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non.
France et âme Je m'étais figuré que lorsque cet Etna, La Révolution, prit feu, s'ouvrit, tonna, Rugit, fendit la terre, et cracha sur le monde Sa lave alors terrible et maintenant féconde, Que, lorsque, vierge altière et proclamant nos droits, L'Idée offrit la guerre au groupe affreux des rois, Lorsqu'apparut, hautaine, à travers les fumées, Cette Diane, en laisse ayant quatorze armées, Que lorsque Danton prit l'Europe corps à corps, Que lorsqu'on entendit les meutes et les cors, Quand la forêt laissa voir dans sa transparence L'âpre chasse donnée aux tyrans par la France, Moi, pensif, regardant Kléber et Mirabeau, Jean-Jacques, ce tison, Voltaire, ce flambeau, Je m'étais, je l'avoue, imaginé qu'en somme L'écroulement des rois c'est le sacre de l'homme, Que nous avions vaincu la matière et la mort, Et que le résultat de cet illustre effort, Le triomphe, l'orgueil, l'honneur, le phénomène, C'était d'avoir grandi jusqu'aux cieux l'âme humaine ; C'était d'avoir montré dans l'aube qui sourit L'homme beau par le glaive et plus beau par l'esprit ; C'était d'avoir prouvé que cet être qui change, Sur son épaule d'homme a des ailes d'archange, Qu'il peut s'épanouir demi-dieu tout à coup, Et que, lorsqu'il lui plaît de se dresser debout, Son immense rayon mystérieux éclaire Toutes les profondeurs de haine et de colère Et leur verse l'aurore et les emplit d'amour ; J'avais pensé que c'est pour accroître le jour, Pour embraser le cœur, pour incendier l'âme, Pour tirer de l'esprit humain toute sa flamme, Que nos pères, Français plus grands que les Romains, Avaient pris et tordu le passé dans leurs mains, Et jeté dans le feu de la forge profonde Ce combustible utile et hideux, le vieux monde ; Je m'étais dit que l'homme avait soif, avait faim D'être une âme immortelle, et qu'il avait enfin Su montrer et prouver sa divinité fière Par l'agrandissement subit de la lumière Et par la délivrance auguste des vivants ; J'ai dit que ni les rois, ni les flots, ni les vents, Ne pouvaient désormais rien contre un tel prodige ; Qu'on avait pour cela passé le Rhin, l'Adige, Le Nil, l'Èbre, et crié sur les monts : Liberté ! Oui, j'avais cru pouvoir dire qu'une clarté Sortait de ce grand siècle, et que cette étincelle Rattachait l'âme humaine à l'âme universelle, Qu'ici-bas, où le sceptre est un triste hochet, La solidarité des hommes ébauchait La solidarité des mondes, composée De toute la bonté, de toute la pensée, Et de toute la vie éparse dans les cieux ; Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux, Que l'homme avait prouvé superbement son âme. Aussi, lorsqu'à cette heure un Allemand proclame Zéro, pour but final, et me dit : Ô néant, Salut ! j'en fais ici l'aveu, je suis béant ; Et quand un grave Anglais, correct, bien mis, beau linge, Me dit : Dieu t'a fait homme et moi je te fais singe ; Rends-toi digne à présent d'une telle faveur ! Cette promotion me laisse un peu rêveur.
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