VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Nouvelle série (1877)
Là-haut
 
Un jour l'étoile vit la comète passer,
Rit, et, la regardant au gouffre s'enfoncer,
Cria :  La voyez-vous courir, la vagabonde ?
Jadis, dans l'azur chaste où la sagesse abonde,
Elle était comme nous étoile vierge, ayant
Des paradis autour de son cœur flamboyant,
Et ses rayons, liant les sphères, freins et brides,
Faisaient tourner le vol des planètes splendides ;
Rien n'égalait son nimbe auguste, et dans ses nœuds
Sa chevelure avait dix globes lumineux ;
Elle était l'astre à qui tout un monde s'appuie.
Un jour, tout à coup, folle, ivre, elle s'est enfuie.
Un vertige l'a prise et l'a jetée au fond
Des chaos où Moloch avec Dieu se confond.
Quand elle en est sortie, elle était insensée ;
Elle n'a plus voulu suivre que sa pensée,
Sa furie, un instinct fougueux, torrentiel,
Mauvais, car l'équilibre est la vertu du ciel.
Devant elle, au hasard, elle s'en est allée ;
Elle s'est dans l'abîme immense échevelée ;
Elle a dit : Je me donne au gouffre, à volonté !
Je suis l'infatigable ; il est l'illimité.
Elle a voulu chercher, trouver, sonder, connaître,
Voir les mondes enfants, tâcher d'en faire naître,
Aller jusqu'en leur lit provoquer les soleils,
Examiner comment les enfers sont vermeils,
Voir Satan, visiter cet astre en sa tanière,
L'approcher, lui passer la main dans la crinière,
Et lui dire : Lion, je t'aime ! Iblis, Mammon,
Prends-moi, je viens m'offrir, déesse, à toi démon !
Elle s'est faite, ainsi que l'air, fuyante et souple,
Elle a voulu goûter l'âcre extase du couple ;
Et sans cesse épouser des univers nouveaux ;
Elle a voulu toucher les croupes des chevaux
De la foudre, et, parmi les bruits visionnaires,
Rôder dans l'écurie énorme des tonnerres ;
Elle a mis de l'éclair dans sa fauve clarté ;
Elle a tout violé par curiosité ;
Et l'on sent, en voyant ses flamboiements funèbres,
Que sa lumière s'est essuyée aux ténèbres.
Les soleils tour à tour l'ont. Elle a préféré
À la majesté fixe au haut du ciel sacré,
On ne sait quelle course, audacieuse, oblique,
Étrange, et maintenant elle est fille publique.
 
Et la comète dit à l'étoile :  Vesta,
Tu te trompes. Je suis Vénus. Quand Dieu resta,
Après que le noir couple humain eut pris la fuite,
Seul dans le paradis, Satan lui dit : Ensuite ?
Et Dieu vit que l'amour est un besoin qu'on a,
Et que sans lui le monde a froid ; il m'ordonna
D'aller incendier le gouffre où tout commence,
Et Dieu mit la sagesse où tu vois la démence.
Depuis ce jour-là, j'erre et je vais en tous lieux
Rappeler à l'hymen les mondes oublieux.
J'illumine Uranus, je réchauffe Saturne,
Et je remets du feu dans les astres ; mon urne
Reverse un flot d'aurore aux fontaines du jour ;
Je suis la folle auguste ayant au front l'amour ;
Je suis par les soleils formidables baisée ;
Si je rencontre en route une lune épuisée,
Je la rallume, et l'ombre a ce flambeau de plus ;
L'océan étoilé me roule en ses reflux ;
Sur tous les globes, nés au fond des étendues,
Il est de sombres mers que je gonfle éperdues ;
J'éveille du chaos le rut démesuré ;
Voici l'épouse en feu qui vient ! l'astre effaré,
Regarde à son zénith, à travers la nuée,
L'impudeur de ma robe immense dénouée ;
De mes accouplements l'espace est ébloui ;
Dès qu'un gouffre me veut, j'accours et je dis : Oui !
Je passe d'Allioth à Sirius ; ma bouche
Se colle au triple front d'Aldebaran farouche ;
Et je me prostitue à l'infini, sachant
Que je suis la semence et que l'ombre est le champ ;
De là des mondes ; Dieu m'approuve quand j'ébauche
Une création que tu nommes débauche.
Celle qui lie entr'eux les univers, c'est moi ;
Sans moi, l'isolement hideux serait la loi ;
Étoiles, on verrait de monstrueux désastres ;
L'infini subirait l'égoïsme des astres ;
Partout la nuit, la mort et le deuil, augmentés
Par la farouche horreur de vos virginités.
J'empêche l'effrayant célibat de l'abîme.
Je suis du pouls divin le battement sublime ;
Mon trajet, à la fois idéal et réel,
Marque l'artère énorme et profonde du ciel ;
Vous êtes la lumière et moi je suis la flamme ;
Dieu me fit de son cœur et vous fit de son âme ;
Ô mes sœurs, nous versons toutes de la clarté,
Étant, vous l'harmonie, et moi la liberté.
Les Montagnes
Désintéressement
Le mont Blanc que cent monts entourent de leur chaîne,
Comme dans les bouleaux le formidable chêne,
Comme Samson parmi les enfants d’Amalec,
Comme la grande pierre au centre du cromlech,
Apparaît au milieu des Alpes qu’il encombre ;
Et les monts, froncement du globe, relief sombre
De la terre pétrie aux pieds de Jéhova,
Croûte qu’en se dressant quelque satan creva,
L’admirent, fiers sommets que la tempête arrose.
Grand ! dit le mont Géant.  Et beau ! dit le mont Rose.
Et tous, Cervin, Combin, le Pilate fumant
Qui sonne tout entier comme un grand instrument,
Tant les troupeaux le soir l’emplissent de clarines,
Titlis soufflant l’orage au vent de ses narines,
Le Baken qui chassa Gessler, et le Rigi
Par qui plus d’ouragan sur le lac a rugi,
Pelvoux tout enivré de la senteur des sauges,
Cenis qui voit l’Isère, Albis qui voit les Vosges,
Morcle à la double dent, Dru noir comme un bourreau,
L’Orteler, et la Vierge immense, la Jungfrau
Qui ne livre son front qu’aux baisers des étoiles,
Schwitz tendant ses glaciers comme de blanches toiles,
Le haut Mythen, clocher de la cloche Aquilon,
Tous, du lac au chalet, de l’abîme au vallon,
Roulant la nue aux cieux et le bloc aux moraines,
Aiguilles, pics de neige et cimes souveraines,
Autour du puissant mont chantent, chœur monstrueux :
C’est lui ! le pâtre blanc des monts tumultueux !
Il nous protége tous et tous il nous dépasse ;
Il est l’enchantement splendide de l’espace ;
Ses rocs sont épopée et ses vallons roman ;
Il mêle un argent sombre aux moires du Léman ;
L’océan aurait peur sous ses hautes falaises,
Et ses brins d’herbe sont plus fiers que nos mélèzes ;
Il nous éclaire après que l’astre s’est couché ;
Dans le brun crépuscule il apparaît penché,
Et l’on croit de Titan voir l’effrayante larve ;
Il tresse le bleu Rhône aux cheveux d’or de l’Arve ;
Sa cime, pour savoir lequel a plus d’amour
Et quel est le plus grand du regard ou du jour,
Confronte le soleil avec le gypaète ;
La nuit, quand il se dresse, énorme silhouette,
Croit voir un monde sombre éclore à l’horizon ;
Il est superbe, il a la glace et le gazon ;
L’archange à son sommet vient aiguiser son glaive ;
Il a, comme son dogue, à ses pieds le Salève ;
Il tisse, âpre fileur, les brouillards pluvieux ;
Sa tiare surgit sur nos fronts envieux ;
Ses pins sont les plus verts, sa neige est la plus blanche ;
Il tient dans une main la colombe Avalanche
Et dans l’autre le vaste et fauve aigle Ouragan ;
Il tire du fourreau, comme son yatagan,
La tourmente, et les lacs tremblent sous sa fumée ;
Il plonge au bloc des nuits l’éclair, scie enflammée :
L’immensité le baise et le prend pour amant ;
Une mer de cristal, d’azur, de diamant,
Crinière de glaçons digne du lion Pôle,
Tombe, effrayant manteau, de sa farouche épaule ;
Ses précipices font reculer les chamois ;
Sur son versant sublime il a les douze mois ;
Il est plus haut, plus pur, plus grand que nous ne sommes ;
Et nous l’insulterions si nous étions des hommes.
Question sociale
Ô détresses du faible ! ô naufrage insondable !
Un jour j'ai vu passer un enfant formidable,
Une fille ; elle avait cinq ans ; elle marchait
Au hasard, elle était dans l'âge du hochet,
Du bonbon, des baisers, et n'avait pas de joie ;
Elle avait l'air stupide et profond de la proie
Sous la griffe, et d'Atlas que le monde étouffait,
Et semblait dire à Dieu : Qu'est-ce que je t'ai fait ?
Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse,
L'enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse,
Jolie, et destinée aux sinistres attraits ;
Elle allait au milieu de nous, passants distraits,
Toute petite avec un grand regard farouche.
Le pli d'angoisse était aux deux coins de sa bouche ;
Tout son être exprimait Rien, l'absence d'appui,
La faim, la soif, l'horreur, l'ombre, et l'immense ennui.
Quoi ! l'éternel malheur pèse sur l'éphémère !
 
On entendait quelqu'un rire, c'était sa mère ;
Cette femme, une fille au fond d'un cabaret,
N'avait pas même l'air de savoir qu'on errait
Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte,
Sous le givre et la pluie, et qu'on était petite,
Et que ce pauvre enfant tragique était le sien.
Cette mère, pas plus qu'on ne remarque un chien,
N'apercevait cet être et sa sombre guenille.
Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.
Elle-même jadis avait été cela.
 
Maintenant, Margoton changée en Paméla,
Elle offrait aux passants des faveurs mal venues,
Chantante ; elles étaient toutes deux demi-nues,
L'une pour les affronts, l'autre pour les douleurs ;
La mère, gaie, avait au front d'horribles fleurs ;
Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune,
Que la mère et l'enfant se rencontraient, et l'une
Regardait son passé, l'autre son avenir.
 
Voir l'une commencer et voir l'autre finir !
Ô misère !
 
L'enfant se taisait, grave, amère.
Cette femme, après tout, était-elle sa mère ?
Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d'elles leurs pas
En parlaient au hasard et ne le savaient pas.
L'infortune est de l'ombre, et peut-être cet ange
N'avait-il même pas une mère de fange,
Hélas ! et l'humble enfant, seul sous le firmament,
Marchait terrible avec un air d'étonnement.
Elle ne paraissait ni vivante ni morte.
Mais qu'a donc cet enfant à songer de la sorte ?
Disait-on autour d'elle.  Est-ce qu'on la connaît ?
Non. Les gens lui donnaient du pain qu'elle prenait
Sans rien dire ; elle allait devant elle, indignée.
Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignée
D'invisibles éclairs montant de bas en haut ;
Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot,
Regardaient le grand ciel où l'aube ne sait naître
Que pour s'éteindre, et tout l'ensemble de cet être
Était on ne sait quoi d'âpre, de bégayant,
Et d'obscur, d'où sortait un reproche effrayant ;
La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges,
Devant son front hagard et ses prunelles rouges
S'étalait, vision inutile, et jamais
Elle n'avait daigné remarquer ces sommets
Qu'on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame ;
On eût dit que sur terre elle n'avait plus d'âme,
Qu'elle ignorait nos voix, qu'elle était de la nuit
Ayant la forme humaine et marchant dans ce bruit ;
Et rien n'était plus noir que ce petit fantôme.
 
La quantité d'enfer qui tient dans un atome
Étonne le penseur, et je considérais
Cette larve, pareille aux lueurs des forêts,
Blême, désespérée avant même de vivre,
Qui, sans pleurs et sans cris, d'ombre et de terreur ivre,
Rêvait et s'en allait, les pieds dans le ruisseau,
Némésis de cinq ans, Méduse du berceau.
Fonction de l’enfant
Les hommes ont la force, et tout devant eux croule ;
Ils sont le peuple, ils sont l'armée, ils sont la foule ;
Ils ont aux yeux la flamme, ils ont au poing le fer ;
Ils font les dieux ; ils sont les dieux ; ils sont l'enfer ;
Ils sont l'ombre et la guerre ; on les entend bruire,
Rugir et triompher ; ils peuvent tout détruire,
Et, plus hauts et plus sourds que le sphinx nubien,
Fouler aux pieds le vrai, le faux, le mal, le bien,
Les uns au nom des droits, d'autres au nom des bibles ;
Ils sont victorieux, formidables, terribles ;
Mais les petits enfants viennent à leur secours.
 
L'enfant ne suit pas l'homme, ayant les pas trop courts,
Heureusement ; il rit quand nous pleurons, il pleure
Quand nous rions ; son aile en tremblant nous effleure,
Et rien qu'en nous touchant nous transforme, et, sans bruit,
Met du jour dans nos cœurs pleins d'orage et de nuit.
Notre hautaine voix n'est qu'un clairon superbe ;
C'est dans la bouche rose et tendre qu'est le verbe ;
Elle seule peut vaincre, avertir, consoler ;
Dans l'enfant qui bégaie on entend Dieu parler ;
L'enfant parfois défend son père, et, dans la ville
Frémissante de haine et de guerre civile,
Il le sauve ; et le peuple, apaisé, rayonnant,
Dit : Lequel doit la vie à l'autre maintenant ?
 
Il suffit quelquefois de ce doux petit être,
Plus brave qu'un soldat et plus pensif qu'un prêtre,
Pour rallumer soudain, sous son vol d'alcyon,
Dans une populace un cœur de nation,
Pour que la multitude aveugle ait des prunelles,
Pour qu'on voie accourir des sphères éternelles
La raison, la pitié, l'amour, la vérité,
Et pour que, sur les flots d'un noir peuple irrité,
La Justice, euménide effrayante et sans voile,
Se dresse, ayant au front le pardon, cette étoile !
Il arrive parfois, dans les temps convulsifs,
Quand tout un peuple écume et bat les durs récifs,
Qu'un enfant brusquement, dans cette haine amère,
Blond, pâle, accourt, surgit, voit son père ou sa mère,
Fait un pas, pousse un cri, tend les bras, et, soudain,
Vainqueurs pleins de courroux, vaincus pleins de dédain,
Hésitent, sont hagards, comprennent qu'ils se trompent,
Sentent une secousse obscure, et s'interrompent,
Les vainqueurs de tuer, les vaincus de mourir ;
Cette fragilité, faite pour tout souffrir,
Vient nous protéger tous, eux, dans leur ombre noire,
Contre leur chute, et nous contre notre victoire ;
Les hommes stupéfaits sont bons ; l'enfant le veut.
Sainte intervention ! Cette tête s'émeut
Au moindre vent, elle est frissonnante, elle tremble ;
Cette joue est vermeille et délicate ; il semble
Que des souffles d'avril elle attend le baiser,
Un papillon viendrait sur ce front se poser ;
C'est charmant ; tout à coup cela devient auguste
Et terrible ; arrêtez ! l'innocent, c'est le juste !
Éblouissement ! l'ombre est vaincue ; on dirait
Qu'au ciel une nuée entr'ouverte apparaît
Et jette sur la terre une lueur énorme ;
Tout s'éclaire ; le bien, le vrai, reprend sa forme ;
Et les cœurs terrassés sentent subitement
Se calmer ce qui mord, se taire ce qui ment,
Et s'effacer la haine et la nuit se dissoudre.
 
On croit voir une fleur d'où sort un coup de foudre.
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