VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Nouvelle série (1877)
Le Temple
 
Joie à la terre, et paix à celui qui contemple !
Écoutez, vous ferez sur la montagne un temple,
Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais
On ne sache qui l'a placé sur ces sommets ;
Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète,
Du toit aux fondements et de la base au faîte,
Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement,
Et ce temple, construit de roche sans ciment,
Sera presque aussi haut que toute la montagne.
Les forêts qu'un murmure éternel accompagne,
L'Océan qui bondit ainsi que les troupeaux
Et n'a point de fatigue et n'a point de repos,
Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice,
C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice
Les hommes qui viendront par cent chemins divers ;
Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers
Ait autour de ce temple une grave attitude.
Et vous l'aurez bâti dans une solitude,
Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon
Convienne à cette auguste et farouche maison.
Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches,
Regarderont le temple, et monteront les marches,
Et sous la haute porte ils baisseront le front.
Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront :
 
Au-dessous d'une voûte en granit, située
Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée,
Entre quatre grands murs nus et prodigieux,
Dans une ombre où partout on sentira des yeux,
Tout au fond d'une crypte obscure, une statue
Se dressera, d'un voile insondable vêtue,
Et de la tête aux pieds ce voile descendra ;
Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra,
Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire,
Les ténèbres seront sur ce spectre sévère,
Colosse par une âme inconnue habité ;
Et l'on n'en verra rien que son énormité.
La figure sera haute de cent coudées,
Et d'un seul bloc ; jamais les Indes, les Chaldées,
Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux,
N'auront rien maçonné de plus vertigineux.
Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre.
Personne ne saura s'il est une paupière
Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs,
Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs
De ce suaire aux yeux humains inabordable ;
Et tous contempleront l'Ignoré formidable.
Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas
La haine, le glacier, le tombeau, le trépas ;
Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles,
Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles ;
On sentira qu'il aime, et que l'on est devant
Le seul être, le seul esprit, le seul vivant.
Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome,
Sentiront l'univers présent dans ce fantôme ;
D'une peur confiante envahis par degrés,
Ils seront effrayés et seront rassurés ;
Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage,
Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image
De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu
Jéhova, Jupiter et Brahma pèsent peu ;
Que là s'évanouit tout dogme et toute bible,
Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible.
 
Oui, terrible, mais bon ; formidable, mais doux.
Dans ce temple, payens, chrétiens, parsis, indous,
Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze,
Qu'une religion tient dans sa main de bronze,
Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher.
 
Le ciel ; de l'idéal pétri dans du rocher,
On ne sait quoi de tendre au fond de cette pierre,
Une forme de nuit debout sur la frontière
De l'inconnu, muette et rigide, et pourtant
D'accord avec le monde immense palpitant,
L'âme qui fait tout naître et sur qui tout se fonde,
Voilà ce que ce temple, en son ombre profonde,
Fera vaguement voir à ceux qui passeront.
Les autres temples, faits de ce qui se corrompt,
Bâtis avec l'erreur, la démence et la fable,
Faux et vains, et faisant bégayer l'ineffable,
Autels que la raison en montant submergea,
Se seront écroulés depuis longtemps déjà
Au vaste ébranlement du genre humain en marche ;
Mais celui-ci, n'ayant point de koran, point d'arche,
Point de prêtres, aucun pontife, aucun menteur,
Entouré de l'abîme et seul sur la hauteur,
Demeurera debout sur la terre où nous sommes,
Et ne craindra pas plus le passage des hommes
Que l'étoile ne craint le vol des alcyons.
Il n'expliquera point au cœur les passions,
À l'esprit le problème, et la tombe à la vie ;
Mais il fera germer chez tous l'ardente envie
De monter, de grandir, et de voir au delà.
Où ? Plus loin. Le zénith que Thalès contempla,
Les constellations, ces effrayants fulgores,
Que regardaient errer les pâles Pythagores,
Les orbes de la vie obscure entre-croisés,
La science qui cherche et dit : Jamais assez !
Ne contesteront point ce temple, et, dans l'espace,
Par tout le gouffre et par toute l'ombre qui passe
Il sera vénéré, n'ayant point ici-bas
Aggravé par l'erreur nos douleurs, nos combats,
Nos deuils, et n'ayant point de reproche à se faire.
 
Sous l'âpre voûte ayant la rondeur d'une sphère,
La statue, impassible et voilée, aura l'air
De rêver, attentive aux forêts, à la mer,
Aux germes, à l'azur, aux nuages, aux astres ;
Pas de frises aux toits ; aux murs pas de pilastres ;
Le granit nu qu'aucun ornement n'interrompt ;
Et, rien ne remuant, les hommes trembleront ;
Et les méchants seront mal à l'aise ; et les justes,
Et les bons, et tous ceux dont les cœurs sont augustes,
Les sages, les penseurs, sentiront le plein jour
Sur leur âme, leur foi, leur espoir, leur amour,
Comme sous le regard d'une énorme prunelle.
 
Derrière la statue, une lampe éternelle
Brûlera, comme un feu dans l'antre aux visions,
Et, cachant le foyer, montrera les rayons
De façon à lui mettre une aurore autour d'elle,
Pour enseigner au peuple ému, grave et fidèle,
Que cette énigme est bien une divinité,
Et que si c'est la nuit c'est aussi la clarté.
Le colosse sera noir sur cette auréole ;
Et nul souffle, nul vent d'orage, nul éole
Ne fera vaciller l'immobile lueur.
Les sages essuieront à leur front la sueur
Et sentiront l'horreur sacrée en leurs vertèbres,
Devant cette splendeur sortant de ces ténèbres,
Et comprendront que l'Être ignoré, mais certain,
Brille, étant le lever de l'éternel matin,
Et pourtant reste obscur, car aucune envergure,
Aucun esprit ne peut saisir cette figure ;
Il est sans fin, sans fond, sans repos, sans sommeil.
Et pour être Mystère il n'est pas moins Soleil.
À l’Homme
Si tu vas devant toi pour aller devant toi,
C'est bien ; l'homme se meut, et c'est là son emploi ;
C'est en errant ainsi, c'est en jetant la sonde
Qu'Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde.
Mais, rêvant l'absolu, si c'est Dieu que tu veux
Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux,
Si tu prétends aller jusqu'à la fin des choses,
Et là, debout devant cette cause des causes,
Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens,
Dire :  Réalité terrible, je te tiens !
Tu perds ta peine.
 
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Ajuste, ô fils quelconque d'Ève,
N'importe quel calcul à n'importe quel rêve,
Ajoute à l'hypothèse une lunette, et mets
Des chiffres l'un sur l'autre, à couvrir les sommets
De l'Athos, du Mont-Blanc farouche, du Vésuve,
Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve,
Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends,
Fais faire par Gambey des verres grossissants,
Guette, plane avec l'aigle ou rampe avec le crabe,
Crois tout, doute de tout, apprends l'hébreu, l'arabe,
Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien,
Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien.
Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable.
Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable,
C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit.
Le télescope au fond du ciel noir la poursuit,
Le microscope court dans l'abîme après elle ;
Elle est inaccessible, imprenable, éternelle,
Et n'est pas moins énorme en dessous qu'en dessus.
Des aspects effrayants sont partout aperçus ;
Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme ;
Un monde plus profond que l'astre, c'est l'atome ;
Quand, sous l'œil des penseurs, l'infiniment petit
Sur l'infiniment grand se pose, il l'engloutit ;
Puis l'infiniment grand remonte et le submerge.
Mère terrifiante et formidable vierge,
Multipliant son jour par son obscurité
Et sa maternité par sa virginité,
Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores
Son ventre ténébreux d'où sortent les aurores,
La nature fatale engendre éperdûment
Des chaos d'où jaillit cette loi, l'élément.
Elle est le haut, le bas, l'immense ombre, l'aïeule ;
Toute sa foule étant elle-même, elle est seule ;
Monde, elle est la nature ; âme, on l'appelle Dieu.
Tout être, quel qu'il soit, du gouffre est le milieu ;
Pas de sortie et pas d'entrée ; aucune porte ;
On est là.  C'est pourquoi le chercheur triste avorte ;
C'est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain ;
C'est pourquoi ce songeur épars, le genre humain,
Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes ;
C'est pourquoi l'homme, en proie à tant de noirs tumultes,
Rêve, et tâte l'espace, et veut un point d'appui,
Ayant peur de la nuit tragique autour de lui ;
C'est pourquoi le messie est chassé par l'apôtre ;
C'est pourquoi l'on a vu crouler, l'un après l'autre,
Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou,
Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou.
L'idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme,
Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime
Et la même chimère inutile, créant
Toujours le même Dieu pour le même néant.
 
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Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile
La lunette avançant fait reculer l'étoile.
C'est une sainte loi que ce recul profond.
Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font ;
Leur destination, c'est d'aller, portant l'arche ;
Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche ;
Et cette marche, avec l'infini pour flambeau,
Sera continuée au delà du tombeau.
C'est le progrès. Jamais l'homme ne se repose,
Et l'on cherche une idole, et l'on trouve autre chose.
Cherchez l'Âme ; elle échappe ; allez, allez toujours !
 
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Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds,
Les forêts, le druide et le mage, et ces folles
Augustes, qu'Apollon emplissait de paroles,
Et les temples du sang des génisses fumants,
N'arrivent qu'à des cris et qu'à des bégaiements.
L'à peu près, c'est la fin de toute idolâtrie.
La vérité ne sort que difforme et meurtrie
De l'effort d'engendrer, et quel que soit l'œil fier
Du fœtus d'aujourd'hui sur l'embryon d'hier,
Quelque mépris qu'Orphée inspire à Chrysostome,
Quel que soit le dédain du koran pour le psaume,
Et quoi que Jéhova tente après Jupiter,
Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther,
Quoi qu'affirme l'autel, quoi que chante le prêtre,
Jamais le dernier mot, le grand mot, ne peut être
Dit dans cette ombre énorme où le ciel se défend,
Par la religion, toujours en mal d'enfant.
 
C'est parce que je roule en moi ces choses sombres,
C'est parce que je vois l'aube dans les décombres,
Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit,
C'est parce que, sondant ce qui s'évanouit,
Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre,
J'interroge l'abîme, étant moi-même gouffre ;
C'est parce que je suis parfois, mage inclément,
Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment,
Tenté de reprocher aux cieux visionnaires
Leur crachement d'éclairs et leur toux de tonnerres ;
C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin,
N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain ;
C'est à cause de tous ces songes formidables
Que je m'en vais, sinistre, aux lieux inabordables,
Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois.
Là, j'entends mieux crier l'âme humaine aux abois ;
Là je suis pénétré plus avant par l'idée
Terrible, et cependant de rayons inondée.
Méditer, c'est le grand devoir mystérieux ;
Les rêves dans nos cœurs s'ouvrent comme des yeux ;
Je rêve et je médite ; et c'est pourquoi j'habite,
Comme celui qui guette une lueur subite,
Le désert, et non pas les villes ; c'est pourquoi,
Sauvage serviteur du droit contre la loi,
Laissant derrière moi les molles cités pleines
De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines,
Et les palais remplis de rires, de festins,
De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints,
Je fuis, et je préfère à toute cette fête
La rive du torrent farouche, où le prophète
Vient boire dans le creux de sa main en été,
Pendant que le lion boit de l'autre côté.
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