VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Dernière série (1883)
 
Escobar est le chat qui rôde
Et fuit, mais Voltaire est le lynx.
Ils font, sans pitié pour la fraude,
Rire la Gaule au nez du sphinx.
 
Ces douteurs ont frayé nos routes,
Et sont si grands sous le ciel bleu
Qu'à cette heure, grâce à leurs doutes
On peut enfin affirmer Dieu !
 
Leur rouge lanterne nous mène.
Ces contemplateurs du pavé,
En fouillant la guenille humaine,
Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé.
 
Ils ont, dans la nuit où nous sommes,
Retrouvé la raison, les droits,
L'égalité volée aux hommes,
En vidant les poches des rois.
 
Ils ont fait, moqueurs nécessaires,
Et plus exacts que Mézeray,
De la torsion des misères
Tomber goutte à goutte le vrai.
 
Ils ont nié la vieille bible ;
Ces guérisseurs, ces factieux
Ont fait cette chose terrible :
L'ouverture de tous les yeux.
 
Ils ont, sur la cime vermeille,
Montré l'aurore au genre humain ;
Ils ont été la grande veille
Du formidable lendemain.
 
La révolution française
C'est le salut, d'horreur mêlé.
De la tête de Louis seize,
Hélas ! la lumière a coulé.
 
Les Paroles de mon oncle
LA SŒUR DE CHARITÉ
 
J'avais vingt ans, j'étais criblé de coups de lance,
On me porta sanglant et pâle à l'ambulance.
On me fit un lit d'herbe, on me déshabilla.
J'avais sur moi des vers ; j'étais, dans ce temps-là,
Poëte, comme Horace amoureux de Barine.
Les lances qui m'avaient fort piqué la poitrine
Avaient aussi troué mes quatrains à Chloris.
Tout manquait ; on n'est pas soigné comme à Paris
Dans ces vieilles forêts du pays de Thuringe ;
Le chirurgien dit :  Nous n'avons pas de linge.
Il lut mes vers et dit :  C'est un payen, je crois.
La sœur de charité fit un signe de croix.
Et le docteur reprit :  Pas de linge ! que faire ?
Ah ! cette guerre était grande, et je la préfère
À votre paix. Quel temps ! je suis un des témoins.
J'ai des grades de plus et des cheveux de moins,
Le vieux général songe au jeune capitaine ;
Et l'envie. Ah ! l'aurore est charmante, et lointaine !
Donc je perdais mon sang, j'étais évanoui.
J'étais jeune, blessé, mourant, mais vivant ; oui,
Très vivant ! Le docteur disait :  La mort est sûre
Si l'on ne parvient pas à bander la blessure ;
Du linge ! ou dans une heure il est mort !  Cependant
Il partit. La bataille autour de nous grondant,
Pleine de chocs, de meurtre et d'ombre, et des haleines
De l'immense agonie éparse dans les plaines,
L'appelait de sa voix formidable au secours ;
On ne donne aux blessés que des instants très courts.
J'étais seul, et mon flanc saignait, et mon épaule
Ruisselait, et la sœur de Saint-Vincent de Paule,
Très jeune, pâle, et rose à travers sa pâleur,
Me veillait. Elle dit :  Sauvons-le ! quel malheur !
S'il mourait, il serait damné, ce pauvre impie !
Elle arracha sa guimpe et fit de la charpie.
Tout entière à ses soins pour le jeune inconnu,
Elle ne voyait pas que son sein était nu,
Moi, je rouvrais les yeux...  Ô muses de Sicile,
Dire à quoi je pensais, ce serait difficile !
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Victorieux ou mort
 
Une telle promesse étant faite à l'abîme,
On attend la lueur d'une action sublime
Et, s'en croyant déjà vaguement éclairé,
Le peuple bat des mains.  Va donc, hélas !  J'irai,
Dit-il, et reviendrai vainqueur ou mort.
La plaine
De tous les grondements de la bataille est pleine.
Soldats, sabres au vent ! histoire, sois témoin !
Dans la vaste fumée il disparaît au loin.
Et la journée est longue et la mêlée est noire.
 
Il revient !  Cueillez tous des palmes ! hurrah ! gloire !
Le peuple, à saluer les nobles têtes prompt,
Accourt.  France ! il revient, c'est un laurier au front,
Ou, comme Franceschi qu'on rapporta naguère,
Couché tout de son long sous son manteau de guerre !
C'est un grand nom de plus au livre d'or inscrit...
Et la victoire pleure, et le sépulcre rit.
 
Rupture avec ce qui amoindrit
Trêve à toutes ces vaines choses !
Vous êtes dans l'ombre, sortons.
Sans vous brouiller avec les roses,
Évadez-vous des Jeannetons.
 
Enfuyez-vous de ces drôlesses.
Derrière ces bonheurs changeants
Se dressent de pâles vieillesses
Qui menacent les jeunes gens.
 
Crains Manon qui te tend son verre ;
Crains le grenier où l'on est bien.
Perse, à l'alcôve de Néère,
Préférait l'autan libyen.
 
Ami, ta vie est mansardée,
À ce petit ciel bas, plafond
De la volupté sans idée,
Les âmes se heurtent le front.
 
Le temps déforme la jeunesse
Comme un vieux décor d'opéra.
Gare à vous ! c'est par l'ivrognesse
Que la bacchante finira.
 
L'églogue serait indignée,
Dans vos noirs galetas sans jour,
De voir des toiles d'araignée
Au bout des ailes de l'amour.
 
Le houx sacré, frère du lierre,
Que cueillait Plaute au fond des bois,
À Margoton trop familière
Eût dans l'ombre piqué les doigts.
 
L'antique muse tiburtine
Baisait les fleurs, le jasmin pur,
Le lys, et n'était libertine
Qu'avec les rayons, dans l'azur.
 
Vous avez autre chose à faire
Que d'engloutir votre raison
Dans la chanson qu'Anna préfère
Et dans le vin que boit Suzon.
 
Il est temps d'avoir d'autres fièvres
Que de voir se coiffer, le soir,
Lise, une épingle entre les lèvres,
Éblouissement d'un miroir.
 
Frère, l'heure folle est passée.
Debout, frère ! il est peu séant
D'attarder l'œil de sa pensée
À la figure du néant.
 
Laisse là Fanchon et Fanchette !
Fermons les jours faux et charmants.
L'honneur d'être un homme s'achète
Par ces graves renoncements.
 
Les amourettes énervantes
Fatiguent, sans les émouvoir,
Les âmes, ces grandes servantes
De la justice et du devoir.
 
Viens aux champs ! les champs sont sévères
Et pensifs plus que tu ne crois ;
Les monts font songer aux calvaires,
Les arbres font songer aux croix.
 
Oublions les soupers, les veilles,
Le vin, le brelan, l'écarté !
Viens noyer ton cœur aux merveilles
De l'immense sérénité !
 
Fuyez ; prenez votre volée.
Un peu plus et nous traînerons
Notre rauque idylle éculée
Dans le ruisseau des Porcherons.
 
Ouvrez les ailes de vos âmes ;
Enfoncez le toit s'il le faut,
Les révélations, les flammes,
Et les ouragans sont là-haut.
 
Levez vos cœurs, levez vos têtes.
Allez où l'on a sur le front
Le vaste espace, les tempêtes,
Les étoiles, et pas d'affront.
 
Vous êtes faits comme les lyres,
Et pleins d'altiers frémissements ;
De profonds et vagues sourires
Vous appellent aux firmaments.
 
Viens, nous lirons les livres sombres
Des penseurs et des combattants,
Pendant que Dieu fera des ombres
Et des clartés dans le printemps.
 
Nous scruterons les maux, les guerres,
Et le creux fatal qu'a laissé
Le pied tragique de nos pères
Dans l'âpre fange du passé.
 
Nous examinerons les songes,
L'autel, les korans, les clergés,
Les spectres mêlés aux mensonges,
Les dieux mêlés aux préjugés.
 
Molière, au fourbe ôtant sa guimpe,
Mina Bossuet comme il put ;
Pascal frappa ; Swift à l'Olympe
Offrit ce miroir, Lilliput.
 
Nous regarderons sur la terre
Ce tas d'erreurs que Beaumarchais
Rabelais, Diderot, Voltaire,
Ont remué de leurs crochets.
 
Nous saluerons ces Diogènes
De la raison et du bon sens ;
Nous entendrons tomber les chaînes
Derrière ces divins passants.
 
Ô France, grâce à ces sceptiques,
Tu voyais le fond ; tu trouvais
Des ordures sous les portiques
Et sous les dogmes des forfaits.
 
Ces puissants balayeurs d'étable
Ont fait un lion d'un baudet ;
Dans leur cynisme redoutable
Un tonnerre profond grondait.
 
Sur l'homme dans l'ignominie
Ils jetaient leur rude gaîté,
Sachant que c'est à l'ironie
Que commence la liberté.
 
Dieu fait précéder, quand il change
En victime, hélas, le bourreau,
L'effrayant glaive de l'archange
Par le rasoir de Figaro.
 
La comédie amère et saine
Fait entrer Méduse en sortant ;
Quand Beaumarchais est sur la scène
Danton dans la coulisse attend.
 
Les railleurs sous leur joug lugubre
Consolent les âges de fer ;
Leur éclat de rire salubre
Déconcerte l'antique enfer.
 
Ils ont fait l'interrogatoire
Farouche, à travers le bâillon,
Des religions par l'histoire,
De la pourpre par le haillon.
 
Durs au bigot, fatals au cuistre,
Ils promènent à petit bruit
Une lueur gaie et sinistre
Dans le grand bagne de la nuit.
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