Ô noir Machiavel, génie et paria,
Tu t'en souviens, un jour un apôtre cria :
C'est trop ! le pape trompe l'homme.
Horreur ! Satan et lui mettent le même anneau.
Jérusalem, ils font dévorer ton agneau
Par la vieille louve de Rome !
 
La conscience humaine est engloutie au fond
D'un océan de honte où tout rampe et se fond,
Mer sombre et sans route frayée ;
Ce gouffre écume et roule, et l'on voit par moment
Reparaître au milieu des flots confusément
Le cadavre de la noyée.
 
IV Un voleur à un roi
Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci,
Un ambitieux, sire, et j'en suis un aussi ;
Roi, nous avons, car l'homme est diversement ivre,
Le même but tous deux, c'est d'avoir de quoi vivre ;
Il nous faut pour cela, suis-je sage ? es-tu fou ?
À toi, prince, un royaume, à moi penseur, un sou.
Tout l'homme est le même homme et fait la même chose.
Roi, la bonté de l'Être inconnu se compose
De la dispersion de tout dans l'infini ;
Nul n'est déshérité, personne n'est banni ;
Et les vents, car telle est l'immensité des souffles,
Jettent aux rois l'empire et l'obole aux maroufles.
Nous voulons tous les deux, à tout prix, n'importe où,
Toi grossir ton royaume et moi gagner mon sou ;
Et dans notre sagesse et dans notre démence,
Roi, nous sommes aidés par le hasard immense.
Seulement je vaux plus que toi. Daigne écouter.
 
Nous sommes tous deux fils, toi qu'il faut redouter,
De l'étrangère, et moi de la bohémienne ;
Roi, que ta majesté fasse pendre la mienne,
Cela ne prouve pas qu'en notre désaccord
La tienne ait raison, sire, et que la mienne ait tort.
Je suis né, laisse-moi te raconter ce conte,
Pour avoir faim toujours et n'avoir jamais honte,
Car ce n'est pas honteux de manger. Rien n'est vrai
Que la faim ; et l'enfer, dont l'homme fait l'essai,
C'est l'éternel refus du pain fuyant les bouches ;
Et c'est pourquoi je rôde au fond des bois farouches.
Je ne suis pas méchant, moi qui parle ; je veux,
Sans ôter aux mortels un seul de leurs cheveux,
Leur retirer un peu des choses superflues
Et pesantes qui font leurs bourses trop joufflues.
Je dépense à cela beaucoup de talent. Roi,
Je ne verse jamais le sang. Écoute-moi ;
Médite si tu peux, et, si tu veux, digère,
Mais comprends-moi. Je hais le mal qui s'exagère ;
Tuer, c'est de l'orgueil. Casser un bourgeois, fi !
À quoi bon ? L'assassin est un larron bouffi.
Roi, je suis un aimant mystérieux qui passe
Et qui, par sa douceur éparse dans l'espace,
Attire, sans vacarme et sans brutalité,
Et fait venir à lui de bonne volonté
Les farthings endormis dans les poches des hommes.
Je m'annexe les sous sans mépriser les sommes,
Mais les bons sacs bien lourds c'est rare ; il me suffit
D'un denier ; et souvent je n'ai pour tout profit
De mes subtils travaux, dignes de vos estimes,
Messieurs les empereurs et rois, que cinq centimes ;
Je m'en contente, étant aux hommes indulgent.
Je tâche de coûter au peuple peu d'argent,
Mais de manger. Avoir un trou, m'en faire un Louvre ;
Guetter l'homme qui passe ou le volet qui s'ouvre ;
Attendre qu'un marchand sous les brises du soir
Rêve, et laisse bâiller le tiroir du comptoir,
Vite y fourrer avec une agilité d'ange
Ma patte, et n'être vu dans ce mystère étrange
Que des astres pensifs au fond du ciel profond ;
Épier la minute où les belles défont
Leur jarretière afin de leur chiper leur montre ;
Des sous avec ma griffe opérer la rencontre ;
Ajouter pour rallonge au destin mes dix doigts ;
Dire à Dieu : Tu sais bien, au fond, que tu me dois,
Donc ne te fâche pas ! telle est ma vie, altesse.
Vous avez la grandeur, moi j'ai la petitesse ;
Mais devant le soleil, ce prodige flagrant,
L'infiniment petit vaut l'infiniment grand.
Vaut mieux. Je ne prends pas au sérieux l'étoffe
Qui m'habille, moi ver de terre et philosophe ;
Jouer la comédie est le faible de Dieu ;
Il ne s'irrite pas, mais il se moque un peu ;
C'est un poëte ; et l'homme est sa marionnette.
La naissance et la mort sont deux coups de sonnette,
L'un à l'entrée, et l'autre au départ du pantin,
Je ris avec le vieux machiniste Destin.
Tout est décor. Au fond la réalité manque.
Tout est fardé, le roi comme le saltimbanque ;
Jocrisse, Hamlet. Sachez ceci, mortels tremblants,
Avec du calicot qui fait de grands plis blancs,
Avec de la farine et du blanc de céruse,
On est en scène un spectre, ou bien Pierrot. Ma ruse,
À moi, qui suis un être infinitésimal,
C'est de ne vraiment faire aux hommes aucun mal,
Et de vivre pourtant. Fais ça. Je t'en défie.
 
Roi, ce n'est pas de trop cette philosophie ;
Je poursuis.
 
Je prétends que je vaux mieux que toi,
Que tous ; et je le prouve, à toi foule, à vous roi.
 
J'ai remarqué que l'homme, infirme et pâle ébauche,
N'a rien que la main droite, et tout au plus la gauche,
Ce qui fait que toi, prince, homme, auguste animal,
Tu portes bien la force et la justice mal ;
Alors j'ai médité, voulant dépasser l'homme ;
Et, sûr de mon bon droit, mais d'emphase économe,
Bienveillant, point hâbleur, discret sous le ciel bleu,
Réparateur obscur des lacunes de Dieu,
À force de songer et de vouloir, à force
De sonder toute chose au delà de l'écorce,
Prince, et d'étudier à fond le cœur humain,
J'ai fini par avoir une troisième main.
Celle qu'on ne voit pas. La bonne. Tel est, sire,
Mon art. Le résultat, voleur. Masque de cire,
Fantôme, ombre, poussière et cendre, majesté,
As-tu compris ? Ô rois, vous êtes un côté ;
Je suis l'autre. Je suis l'homme d'esprit, le maître
Du crépuscule obscur, du risque, du peut-être,
Du néant, du passant, du souffle aérien ;
Je possède ce tout que vous appelez rien ;
Je combine le vent avec la destinée ;
Et j'existe. Mon âme est vers l'azur tournée
Et songeant qu'après tout, dans ce monde gueusard,
Je suis un becqueteur paisible du hasard,
Que mes dents ne sont pas des dents inexorables,
Que je ne répands point le sang des misérables
Comme un juge, comme un bourreau, comme un soldat,
Songeant que de zéro je suis le candidat,
Que mon ambition, sans haine et sans durée,
Plane sur les humains d'une aile modérée
Et s'arrête à l'endroit où s'achève ma faim,
Et que je ne fais rien que ce que font enfin
Les gais oiseaux du ciel sous l'orme et sous l'érable,
Pour n'être point méchant je me sens vénérable.
Oui, je suis un mortel doué de facultés
Que n'ont pas bien des rois dans le marbre sculptés ;
Un baïoque, métal inerte, simple cuivre,
S'il me sent là, devient vivant, cherche à me suivre,
Et la monnaie en moi voit son Pygmalion ;
Et les sous des bourgeois qui sans rébellion,
Sans bruit, reconnaissant un chef à mon approche,
Les quittent pour venir tendrement dans ma poche,
Représentent, seigneur, de ma part tant de soins,
Tant d'adresse, un si beau scrupule en mes besoins,
Et tant de glissements d'anguille et de couleuvre,
Qu'ils sont chez eux des sous et chez moi des chefs-d'œuvre.
Ah ! quel art que le mien ! Mon collaborateur,
Dieu, qui met le possible, ô prince, à ma hauteur,
Sait tout ce qu'il me faut de calcul, d'industrie,
D'héroïsme, d'aplomb, de haute rêverie,
De sourires au sort bourru, de doux regards
À la fortune, fille aimable aux yeux hagards,
De patience auguste et d'étude acharnée,
Et de travaux, pour faire, au bout d'une journée
De pas errants, d'essais puissants, d'efforts hardis,
Changer de maître à deux ou trois maravédis !
VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Dernière série (1883)
 
Le Cercle des tyrans
Sommaire
    I Liberté !
    II Les Mangeurs
    III Archiloque l'atteste, Athène l'entendit
    IV Un voleur à un roi
    V Qu'est-ce que ce cercueil
    VI Je marchais au hasard
    VII Aux rois
 
I Liberté !
De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
 
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit volez-vous la vie à des vivants ?
Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître
L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre ?
Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ?
Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là
Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ?
 
Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle ?
Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux,
Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux
Et si la servitude inutile des bêtes
Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ?
Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ?
Oh ! de nos actions qui sait les contre-coups,
Et quels noirs croisements ont au fond du mystère
Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre ?
Quand vous cadenassez sous un réseau de fer
Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air,
Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue,
Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue,
Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux
Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux ?
Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde !
Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde.
Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ?
À tous ces enfermés donnez la clef des champs !
Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles !
Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes.
La balance invisible a deux plateaux obscurs.
Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs !
Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles ;
La volière sinistre est mère des bastilles.
Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux !
Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux
Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes.
Tu veux être libre, homme ? et de quel droit, ayant
Chez toi le détenu, ce témoin effrayant ?
Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre.
Toute l'immensité sur le pauvre oiseau sombre
Se penche, et te dévoue à l'expiation.
Je t'admire, oppresseur, criant : oppression !
Le sort te tient pendant que ta démence brave
Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave ;
Et la cage qui pend au seuil de ta maison
Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.
 
II Les Mangeurs
Ils ont des surnoms, Juste, Auguste, Grand, Petit,
Bien-Aimé, Sage, et tous ont beaucoup d'appétit.
Qui sont-ils ? Ils sont ceux qui nous mangent. La vie
Des hommes, notre vie à tous, leur est servie.
Ils nous mangent. Quel est leur droit ? Le droit divin.
 
Ils vivent. Tout le reste est inutile et vain,
Le vent après le vent, le nombre après le nombre
Passe, et le genre humain n'est qu'une fuite d'ombre.
 
Est-ce qu'ils ont pour voix la foudre ? Ils ont la voix
Que vous avez. Sont-ils malades ? Quelquefois.
Sont-ils forts ? Comme vous. Beaux ? Comme vous. Leur âme ?
Vous ressemble. Et de qui sont-ils nés ? D'une femme.
Ils ont, pour vous dompter et vous accabler tous,
Des châteaux, des donjons. Bâtis par qui ? Par vous.
Et quelle est leur grandeur ? À peu près votre taille.
Ils ont une servante affreuse, la bataille ;
Ils ont un noir valet qu'on nomme l'échafaud.
Ils ont pour fonction de n'avoir nul défaut,
D'être pour les passants, chefs, souverains et maîtres,
Pour la femme aux seins nus sultans, dieux pour les prêtres.
Par ces êtres, élus du destin hasardeux,
La suprême parole est dite, et chacun d'eux
Pèse plus à lui seul qu'un monde et qu'une foule ;
Il écrit : ma raison, sur le canon qui roule.
Et quels sont leurs cerveaux ? Étroits. Leurs volontés ?
Énormes. Quelles sont leurs œuvres ? Écoutez.
Celui-ci, que la croix du vieil Ivan protége,
A le bonheur d'avoir un sépulcre de neige
Assez grand pour y mettre un peuple tout entier ;
Il y met la Pologne ; il faut bien châtier
Ce peuple puisqu'il ose exister. Cette reine
Fut jeune, belle, heureuse, ignorante, sereine,
Et n'a jamais fait grâce, et tout son alphabet,
Hélas ! commence au trône et finit au gibet.
Celui-ci parle au nom du martyr qu'on adore ;
Sous la sublime croix qu'un reflet du ciel dore,
Cet homme plein d'un sombre et périlleux pouvoir,
 
Prie et songe, et n'est pas épouvanté de voir
Son crucifix jeter l'ombre des guillotines,
Cet autre, torche au poing, dans les cités mutines,
Se rue, et brûle et pille, et d'Irun à Cadix
Règne, et fait fusiller un prisonnier sur dix,
Et dit : Je n'en fais pas fusiller davantage,
Étant civilisé ; puis il reprend : Le Tage
Et l'Èbre feront voir que le maître est présent ;
Peuples, je veux qu'on dise en voyant tant de sang
Et tant de morts passer que c'est le roi qui passe !
Cet autre est un césar de l'espèce rapace ;
Le laurier est chétif, mais le profit est grand,
Cela suffit ; il vient ; et que fait-il ? il prend.
Il empoche ; quoi ? tout ; les sacs d'or qu'on lui compte,
Les provinces, les morts, Strasbourg, Metz, et la honte ;
Ce que fit Metternich est refait par Bismarck.
Le père de cet autre a bombardé Saint-Marc
Et dans l'affreux Spielberg reconstruit la Bastille
Cet autre à son visir a marié sa fille :
Cette fille abusant de son droit à l'enfant,
Met au monde un garçon, ce que la loi défend ;
L'aïeul fait étrangler son petit-fils. Cet autre,
Jeune, dans les tripots et les femmes se vautre,
Puis il se dit : Je suis Bonaparte à peu près ;
Si je songeais au trône et si je m'empourprais ?
Il s'empourpre ; il devient sanglant. C'est un vrai prince.
 
Chez eux le plus puissant est souvent le plus mince ;
Ils ont le cœur des rocs et la dent des lions ;
Ils sont ivres d'encens, d'effroi, de millions,
De volupté, d'horreur, et leur splendeur est noire.
S'ils ont soif, il leur faut beaucoup de sang à boire ;
La guerre leur en verse ; il leur faut, s'ils ont faim,
Beaucoup de nations à dévorer.
Enfin,
Revanche ! les mangeurs sont mangés, ô mystère !
 
Comme c'est bon les rois ! disent les vers de terre.
 

III Archiloque l'atteste, Athène l'entendit
 
Archiloque l'atteste, Athène l'entendit,
Un jour un magistrat devint terrible et dit :
Je m'en vais, je cherche un refuge,
L'Aréopage pèse à faux poids. Temps d'effroi !
Voilez-vous, cieux ! on voit le droit hors de la loi
Et la justice hors du juge !
 
Cicéron était là quand un centurion
Brisa son glaive et dit à César :  Histrion,
Je connais ta pensée intime ;
L'armée après toi marche avec ses généraux ;
Pas moi. Je ne suis pas l'espèce de héros
Qu'il te faut pour commettre un crime.
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