V
Pendant que je songeais, l'espace
Vibra comme un vitrail quand un chariot passe
Et je vis apparaître un ange surprenant.
C'était un être ailé, sévère et rayonnant.
Comme Jésus du front passait les douze apôtres,
Ce bel archange était plus grand que tous les autres,
Il avait la hauteur de deux stades romains ;
Il tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains ;
Il portait sur sa tête ingénue et superbe
Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe :
JUSTICE. On le pouvait lire distinctement,
Chaque lettre du mot était un diamant.
Justice ! Ô mot profond que les gouffres vénèrent !
Quand l'archange parut, les trompettes sonnèrent.
Et l'archange cria : Trépassés ! trépassés !
Levez-vous, accourez, venez, comparaissez !
Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes.
Ô victimes ! sortez des nuits, sortez des tombes,
Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois !
Venez du fond des mers, venez du fond des bois,
Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure !
Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure
Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,
Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants
Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent.
VI
Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent,
Éclata tout à coup dans le gouffre muet,
Et je vis quelque chose en bas qui remuait.
C'était comme un point noir, puis comme une fumée,
Puis comme la poussière où s'avance une armée,
Puis comme une île d'ombre au sein des nuits flottant.
Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant,
Triste, livide, énorme, ayant un air de rage,
Venait et grandissait, poussé d'un vent d'orage.
Ce bloc était confus comme un brouillard du soir.
Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir.
C'était une nuée et c'était une foule.
Cela voguait, courait, roulait comme une houle ;
Et puis cela faisait un bruit mystérieux.
Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux.
Je leur criai : Quels sont les noms dont on vous nomme ?
Ô spectres, comme vous j'étais jadis un homme,
Vous êtes maintenant des spectres comme moi.
Ils n'entendirent point et passèrent. L'effroi
Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres.
Les uns étaient assis sur d'informes décombres ;
D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât,
Terribles, agitaient des vestes de forçat ;
D'autres étaient au joug liés comme des bêtes ;
D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de têtes ;
Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet ;
Des enfants morts tenaient encore leur jouet,
Et leur crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervelles ;
D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles ;
D'autres avaient au cou la corde du gibet ;
D'autres traînaient des fers ; un autre se courbait,
L'affreux plafond trop bas d'un cachot solitaire
Ayant ployé sa tête à jamais vers la terre ;
Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux,
Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os ;
D'autres touchaient leurs yeux crevés par les mitrailles ;
D'autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles ;
Innombrables, meurtris, pâles, échevelés,
Tous, dans la nuit farouche affreusement mêlés,
Dressaient leur front, et ceux qui n'avaient pas de têtes
Élevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes
Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés,
On voyait un monceau de fantômes voilés,
Muets et noirs ; c'étaient les veuves et les mères.
La rumeur qui sortait de ces ombres amères
Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font ;
Et, devant la clarté qui flamboyait au fond,
Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s'arrêtèrent,
Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent
La terre de leur bouche, et crièrent : Seigneur !
À ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur,
L'abîme qui n'a plus, sous la verge inflexible,
Le droit de prononcer ce nom inaccessible
Poussa dans la nuit triste un long gémissement.
VII
Ils reprirent : Seigneur ! Ce fut un noir moment.
Les cris d'enfant surtout venaient à mon oreille ;
Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille
La voix des innocents sur toute autre prévaut,
C'est le cri des enfants qui monte le plus haut,
Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.
Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! Justice pour la terre !
Nous sommes les martyrs, nous sommes l'équité,
La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté ;
Chassés par les brigands que là-haut on encense,
Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence,
Que Satan forgeron frappe à coups de marteau.
Nous sommes ceux qu'on a liés au vil poteau,
Ceux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée ;
Nous sommes le sang tiède et la tête coupée ;
Nous sommes ceux qu'on jette aux chiens, ceux que la dent
Déchire, ceux qu'on brise et qu'on foule, pendant
Que les vices lascifs et les crimes énormes
Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes.
Nous crions vers vous, père ! Ô Dieu bon, punissez !
Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés,
Car vous êtes patrie à celui qu'on exile,
Car vous êtes le port, la demeure et l'asile ;
Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu.
Là-haut le meurtre seul est libre ; c'est un jeu
D'égorger les vivants ; le droit n'a plus de base,
Et le bien et le mal, comme l'eau dans un vase,
Sont mêlés, et le monde est en proie à la mort.
Au sud on tue, on pend, on extermine ; au nord
On élargit le bagne, on élargit les fosses ;
On coupe à coups de knout le ventre aux femmes grosses ;
Le glaive a reparu, hideux, comme jadis.
Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits
Écraser du talon le sein des vierges mortes ;
Des vieillards aux fronts blancs massacrés sur leurs portes
Imprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés,
Et les petits enfants, du haut des toits jetés,
Étaient reçus en bas sur les pointes des piques.
Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques,
Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons
Sont pleins de nos douleurs ! Seigneur, nous en sortons.
Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie.
Le genre humain saignant est traîné sur la claie.
Nous venons de l'exil, nous venons du tombeau,
Et nous vous rapportons l'âme, notre flambeau !
Ô Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge !
Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux ? dit l'ange,
Et d'une seule voix ils dirent : Les soldats.
VIII
Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les védas,
N'ont rien vu de pareil à ce que je raconte,
Comme après un nuage un autre brouillard monte
Je vis alors monter de l'abîme obscurci
Un autre amas informe, et l'ange dit : Ici !
Et ce groupe arriva, confus comme une ville,
Devant la clarté sombre et toujours immobile.
C'étaient des millions d'hommes bardés de fer,
Comme Bordeaux en vit du temps de Gaïfer,
Cavaliers, fantassins, multitudes fatales,
Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales,
À l'œil stupide, ayant des chiffres sur le front.
Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l'œil rond,
D'autres au léopard hurlant dans sa tanière.
Ils étaient tous vêtus de la même manière ;
Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons ;
Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons ;
Leurs armes m'étonnaient et m'étaient inconnues.
Ils surgissaient en foule et par mille avenues.