VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Dernière série (1883)
 
C'étaient des légions et puis des légions,
Flot d'hommes inondant ces mornes régions,
Chaos, têtes sans nombre au loin diminuées ;
Les croupes des chevaux se mêlaient aux nuées ;
Ils traînaient après eux des chariots d'airain
Avec le roulement d'un foudre souterrain.
Un grand vautour doré les guidait comme un phare.
Tant qu'ils étaient au fond de l'ombre, la fanfare,
Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons,
Chantait claire et joyeuse au fond des escadrons,
Trompettes et tambours sonnaient, et des centaures
Frappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores,
Mais, dès qu'ils arrivaient devant le flamboiement,
Les clairons effarés se taisaient brusquement,
Tout ce bruit s'éteignait. Reculant en désordre,
Leurs chevaux se cabraient et cherchaient à les mordre,
Et la lance et l'épée échappaient à leur poing.
En voyant la lueur qu'ils ne comprenaient point,
Ils s'arrêtaient, courbant leurs faces étonnées ;
Ils avaient ce front bas des bêtes enchaînées
Quand, le loup étant pris au piége et garrotté,
L'air terrible fait place à l'air épouvanté.
 
Ô spectacle de voir la force au pied de l'être !
De voir s'évanouir le gendarme et le reître,
Hommes, glaives, chevaux, clairons, férocité,
Tout le sombre ouragan, devant cette clarté !
 
IX
 
L'ange dit :  Qu'êtes-vous ?
Nous sommes les armées.
Alors, pâles, debout, les ombres ranimées
Crièrent, écartant les linceuls de leurs seins :
 
Malheur ! malheur ! malheur à tous ces assassins !
Et l'ange dit, levant les bras pour les confondre :
Vous avez entendu. Qu'avez-vous à répondre ?
Et les morts répétaient :  Malheur aux assassins !
Répondez, cria l'ange.
Alors ces lourds essaims,
Ces soldats plus nombreux que les épis des plaines,
Dirent :Ce n'est pas nous, ce sont nos capitaines.
Nous dûmes obéir à leur ordre inhumain ;
Nous n'étions que le glaive, eux, ils étaient la main.
C'est sur eux, non sur nous, que le crime retombe.
 
L'ange, vers la lueur calme comme une tombe,
Leva, grave et pensif, son œil fixe aux cils blonds,
Puis, se tournant, il fit un signe aux aquilons.
 
Les vents ayant soufflé, ces hommes disparurent.
 
X
 
Puis au fond de la nuit les aquilons coururent
Et revinrent, poussant une nuée encor.
Et ce nuage était plein de fantômes d'or.
 
Il s'ouvrit devant l'ange avec un sourd tonnerre.
 
Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre,
L'épée au flanc, la plume au front, l'air irrité,
Debout sur la nuée avec autorité,
Des flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs bouches ;
Triomphants, quelques-uns très vieux, et plus farouches
Que les durs Teutatès et les noirs Irmensuls.
Ils tenaient des bâtons comme font les consuls.
 
Et l'ange leur cria :  C'est vous les capitaines ?
 
C'est nous. Que nous veux-tu ?
Silence aux voix hautaines !
Regardez cet oiseau qui dort, et taisez-vous !
Dit l'ange ; et, dérangeant sa robe avec courroux,
Il leur montra la foudre en son sein endormie.
 
Il reprit :  Vous avez ainsi qu'une ennemie
Traité la race humaine ; où vous avez passé
Tout est mort, l'herbe a crû ; vous avez écrasé
Les femmes, les enfants, les vieillards aux fronts chauves,Et lâché vos soldats comme des bêtes fauves ;Vous avez relevé le glaive et l'échafaud,
Brisé la loi d'en bas, bravé la loi d'en haut ;
Vous êtes devant Dieu ; qu'avez-vous à répondre ?
 
Comme devant la braise on voit la cire fondre,
Ces noirs victorieux tombèrent à genoux,
Et, criant et pleurant, dirent :
Ce n'est pas nous !
Ce n'est pas nous, Seigneur ! Seigneur, ce sont les juges.
Après les châtiments, les fléaux, les déluges,
Les hommes ont assis sur des sièges sacrés
D'autres hommes savants, austères, vénérés,
Pour être au milieu d'eux comme la loi vivante.
Seigneur, quand nous frappions, tous ces juges qu'on vante
Disaient :  Vous faites bien. Tirez. Versez le sang.
Ceci, c'est le coupable.  Or c'était l'innocent.
Nous ne le savions pas. Nous, troupe au mal poussée,
Nous n'étions que le bras, ils étaient la pensée ;
Nous n'étions que la force, eux, ils étaient l'esprit.
Nos meurtres sont leur crime !
Et l'archange reprit : Allez !
Tout s'effaça comme un flocon d'écume.
 
XI
 
L'ange leva le doigt, et je vis, dans la brume,
Monter et croître au fond des brouillards épaissis
Une espèce de cirque, et là, muets, assis,
Un tas d'hommes vêtus d'hermine et de simarres,
Et je vis à leurs pieds du sang en larges mares,
Des billots, des gibets, des fers, des piloris.
 
Ces hommes regardaient l'ange d'un air surpris ;
Comme, en lettres de feu, rayonnait sur sa face
Son nom, JUSTICE, entre eux ils disaient à voix basse :
Que veut dire ce mot qu'il porte sur son front ?
 
L'ange cria :Malheur à ceux qui mentiront !
Vos noms ? parlez !
Et tous semblaient vouloir se taire.
 
Vous êtes, dit l'esprit, les juges de la terre.
De vous tous qui teniez le livre de la loi
Pas un ne me connaît, mais je vous connais, moi.
Écoutez. Vous avez trahi le droit auguste,
Absous les scélérats, condamné l'homme juste,
Et lié l'innocence aux pieds du crime heureux.
Quand le massacre ouvrant ses ongles ténébreux,
Planait sur la cité qui lutte et qui s'effraie,
Vous avez comme un aigle adoré cette orfraie ;
Quand les soldats noyaient dans le meurtre les lois,
À leurs cris furieux vous mêliez votre voix,
Vous mettiez votre bouche à leurs clairons de cuivre,
C'est vous qui de la loi tenant toujours le livre,
Des martyrs aux brigands partagiez les habits ;
C'est vous qui livriez aux tigres les brebis ;
C'est vous qui des héros traîniez les agonies
Du carcan au gibet, du bagne aux gémonies,
Juges ; et le bourreau d'épouvante vêtu,
Voyant qu'on lui disait d'égorger la vertu,
Pensait dans son esprit : Ces hommes-là se trompent.
Vous vous êtes assis aux festins qui corrompent,
Vous avez applaudi le mal, ri du remords,
Et vous avez craché sur la face des morts.
Ô juges, ce sont là des choses exécrables.
Qu'avez-vous à répondre ?
Alors ces misérables,
Tombant hors de leur siége et se prosternant tous,
Tremblant et gémissant, dirent :Ce n'est pas nous.
Mais qui donc est coupable alors ?
Ce sont les princes.
La terre est par les rois divisée en provinces.
Nous renvoyons aux rois toutes nos actions.
Les princes commandaient ; nous leur obéissons,
Seigneur, car de tout temps les prêtres et les mages
Nous ont dit que les rois, ô Dieu, sont vos images.
 
L'ange dit :  Amenez les images de Dieu.
 
Des êtres monstrueux parurent.
V
Pendant que je songeais, l'espace
Vibra comme un vitrail quand un chariot passe
Et je vis apparaître un ange surprenant.
C'était un être ailé, sévère et rayonnant.
Comme Jésus du front passait les douze apôtres,
Ce bel archange était plus grand que tous les autres,
Il avait la hauteur de deux stades romains ;
Il tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains ;
Il portait sur sa tête ingénue et superbe
Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe :
JUSTICE.  On le pouvait lire distinctement,
Chaque lettre du mot était un diamant.
 
Justice ! Ô mot profond que les gouffres vénèrent !
Quand l'archange parut, les trompettes sonnèrent.
 
Et l'archange cria :  Trépassés ! trépassés !
Levez-vous, accourez, venez, comparaissez !
Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes.
Ô victimes ! sortez des nuits, sortez des tombes,
Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois !
Venez du fond des mers, venez du fond des bois,
Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure !
Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure
Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,
Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants
 
Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent.
 
VI
 
Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent,
Éclata tout à coup dans le gouffre muet,
Et je vis quelque chose en bas qui remuait.
C'était comme un point noir, puis comme une fumée,
Puis comme la poussière où s'avance une armée,
Puis comme une île d'ombre au sein des nuits flottant.
Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant,
Triste, livide, énorme, ayant un air de rage,
Venait et grandissait, poussé d'un vent d'orage.
Ce bloc était confus comme un brouillard du soir.
Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir.
 
C'était une nuée et c'était une foule.
Cela voguait, courait, roulait comme une houle ;
Et puis cela faisait un bruit mystérieux.
Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux.
Je leur criai :  Quels sont les noms dont on vous nomme ?
Ô spectres, comme vous j'étais jadis un homme,
Vous êtes maintenant des spectres comme moi.
Ils n'entendirent point et passèrent. L'effroi
Et la stupeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres.
Les uns étaient assis sur d'informes décombres ;
D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât,
Terribles, agitaient des vestes de forçat ;
D'autres étaient au joug liés comme des bêtes ;
D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de têtes ;
Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet ;
Des enfants morts tenaient encore leur jouet,
Et leur crâne entr'ouvert laissait voir leurs cervelles ;
D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles ;
D'autres avaient au cou la corde du gibet ;
D'autres traînaient des fers ; un autre se courbait,
L'affreux plafond trop bas d'un cachot solitaire
Ayant ployé sa tête à jamais vers la terre ;
Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux,
Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os ;
D'autres touchaient leurs yeux crevés par les mitrailles ;
D'autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles ;
Innombrables, meurtris, pâles, échevelés,
Tous, dans la nuit farouche affreusement mêlés,
Dressaient leur front, et ceux qui n'avaient pas de têtes
Élevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes
Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés,
On voyait un monceau de fantômes voilés,
Muets et noirs ; c'étaient les veuves et les mères.
La rumeur qui sortait de ces ombres amères
Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font ;
Et, devant la clarté qui flamboyait au fond,
Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s'arrêtèrent,
Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent
La terre de leur bouche, et crièrent : Seigneur !
 
À ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur,
L'abîme qui n'a plus, sous la verge inflexible,
Le droit de prononcer ce nom inaccessible
Poussa dans la nuit triste un long gémissement.
 
VII
Ils reprirent : Seigneur ! Ce fut un noir moment.
Les cris d'enfant surtout venaient à mon oreille ;
Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille
La voix des innocents sur toute autre prévaut,
C'est le cri des enfants qui monte le plus haut,
Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.
 
  Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! Justice pour la terre !
Nous sommes les martyrs, nous sommes l'équité,
La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté ;
Chassés par les brigands que là-haut on encense,
Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence,
Que Satan forgeron frappe à coups de marteau.
Nous sommes ceux qu'on a liés au vil poteau,
Ceux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée ;
Nous sommes le sang tiède et la tête coupée ;
Nous sommes ceux qu'on jette aux chiens, ceux que la dent
Déchire, ceux qu'on brise et qu'on foule, pendant
Que les vices lascifs et les crimes énormes
Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes.
Nous crions vers vous, père ! Ô Dieu bon, punissez !
Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés,
Car vous êtes patrie à celui qu'on exile,
Car vous êtes le port, la demeure et l'asile ;
Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu.
Là-haut le meurtre seul est libre ; c'est un jeu
D'égorger les vivants ; le droit n'a plus de base,
Et le bien et le mal, comme l'eau dans un vase,
Sont mêlés, et le monde est en proie à la mort.
Au sud on tue, on pend, on extermine ; au nord
On élargit le bagne, on élargit les fosses ;
On coupe à coups de knout le ventre aux femmes grosses ;
Le glaive a reparu, hideux, comme jadis.
Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits
Écraser du talon le sein des vierges mortes ;
Des vieillards aux fronts blancs massacrés sur leurs portes
Imprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés,
Et les petits enfants, du haut des toits jetés,
Étaient reçus en bas sur les pointes des piques.
Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques,
Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons
Sont pleins de nos douleurs ! Seigneur, nous en sortons.
Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie.
Le genre humain saignant est traîné sur la claie.
Nous venons de l'exil, nous venons du tombeau,
Et nous vous rapportons l'âme, notre flambeau !
Ô Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge !
Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux ? dit l'ange,
 
Et d'une seule voix ils dirent :  Les soldats.
 
VIII
Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les védas,
N'ont rien vu de pareil à ce que je raconte,
 
Comme après un nuage un autre brouillard monte
Je vis alors monter de l'abîme obscurci
Un autre amas informe, et l'ange dit : Ici !
 
Et ce groupe arriva, confus comme une ville,
Devant la clarté sombre et toujours immobile.
C'étaient des millions d'hommes bardés de fer,
Comme Bordeaux en vit du temps de Gaïfer,
Cavaliers, fantassins, multitudes fatales,
Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales,
À l'œil stupide, ayant des chiffres sur le front.
Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l'œil rond,
D'autres au léopard hurlant dans sa tanière.
Ils étaient tous vêtus de la même manière ;
Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons ;
Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons ;
Leurs armes m'étonnaient et m'étaient inconnues.
Ils surgissaient en foule et par mille avenues.
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