VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Dernière série (1883)
Depuis Hercule et Thésée,
Teb à la lance aiguisée,
Bellérophon,
Icare qui nomme un golfe,
Hermès sur le sphinx, Astolphe
Sur le griffon,
Il n'est pas au monde un être
Qui ne reconnaisse un maître ;
Tout est dompté.
La conquête se consomme ;
L'ombre voit au front de l'homme
Une clarté.
 
Le lynx s'abat sur le ventre
Quand la ménade en son antre
Chante paean ;
On prend l'aigle dans son aire...
Où donc est mon belluaire ?
Dit l'océan.
 
Et l'océan fauve ajoute :
Je ne suis pas une route.
Que me veut-on ?
Je te hais, flambeau sublime,
Que Colomb sur mon abîme
Passe à Fulton.
 
J'ai ma vague, Etna se lave.
Etna n'est pas un esclave.
Ni moi non plus.
J'ai pour reine et pour captive
La sombre terre attentive
À mon reflux.
 
Je ne suis pas fait pour être,
Comme le sentier champêtre,
Plein de vivants ;
Je suis l'Onde en sa tanière,
Que prennent à la crinière
Les quatre vents !
 
Je suis le noir gouffre inculte ;
Je donne, en mon fier tumulte,
Où rien ne ment,
Pour maître aux flots sourds l'air libre,
Et pour base à l'équilibre
Le tremblement.
 
Rien n'arrête et ne dirige
Mon formidable quadrige,
Que les typhons
Traînent, et qui, de la Perse
Jusqu'aux Hébrides, disperse
Ses bruits profonds.
 
Je suis la vaste mêlée,
Reptile, étant l'onde, ailée,
Étant le vent ;
Force et fuite, haine et vie,
Houle immense, poursuivie
Et poursuivant.
Je suis, dans l'ombre étoilée,
La figure échevelée
De l'inconnu ;
Ma vague, qu'Éole augmente,
Est, quand il lui plaît, charmante
Comme un sein nu.
 
Je ne suis pas votre auberge,
Je suis la tempête vierge
Qui peut briser
Caps et rochers comme verre,
À qui parfois le tonnerre
Prend un baiser.
 
Je m'appelle solitude,
Je m'appelle inquiétude,
Et mon roulis
Couvre à jamais des navires,
Des voix, des chansons, des rires,
Ensevelis.
 
Je suis funeste et salubre.
Je suis le fileur lugubre
Des noirs vallons
Que l'orage sans fin mouille,
Et qui file à sa quenouille
Les aquilons.
 
Je suis, dans l'écume en poudre,
Le combattant de la foudre,
L'hydre titan.
Je suis sans forme et sans nombre.
Venez, les vents, l'horreur, l'ombre.
Homme, va-t'en.
 
Je suis souffle, éclair et lame.
Je prends volontiers leur âme
Aux curieux.
Je suis le triple Cerbère
Dont le regard réverbère
Dieu furieux.
 
J'ai plus de nuit que la tombe.
Léviathan dans ma trombe
N'est plus qu'un ver ;
Tout tremble sur mon épaule.
Je lie au poteau du pôle
Le spectre hiver.
Homme, la terre est ta mère.
Cherche ton bien éphémère
Dans ses douleurs ;
Broie, arrache, brûle, embrasse.
Perce des chemins. Écrase
Ce tas de fleurs !
 
La plaine, quand on la ferre,
Obéit, et laisse faire
L'homme ennemi.
La terre est une imbécile ;
Et la montagne est docile
À la fourmi.
Les Alpes sont des géantes
Terribles, fauves, béantes,
L'orage au cou ;
L'homme rit des monts féroces,
Et, taupe, sous les colosses,
Il fait son trou.
 
Moi, je ne suis pas la rue.
J'ai pour roue et pour charrue
Le tourbillon ;
Je bondis, c'est ma manière ;
Je n'accepte pas l'ornière
Ni le sillon.
 
J'écume à flots sur ma grève,
Va-t'en. Ne viens pas, fils d'Ève,
Frêle rival,
Sauter sur mon dos farouche
Et mettre un mors à la bouche
De mon cheval.
 
Ma plaine est la grande plaine ;
Mon souffle est la grande haleine
Je suis terreur ;
J'ai tous les vents de la terre
Pour passants et le mystère
Pour laboureur.
 
Le météore en ma houle
Tombe, la nuée y croule
En rugissant ;
L'écueil, écumant monarque,
À qui je donne la barque,
Me rend le sang ;
 
L'aurore avec épouvante
Regarde mon eau vivante,
Mes rocs ouverts,
Mes colères, mes batailles,
Et les glissements d'écailles
Sous mes flots verts.
C'est toi qui verseras de l'huile dans ma lampe,
Pour qu'en l'esprit de l'homme où le mal parfois rampe
Il ne soit jamais nuit.
 
Je t'ai dit :  Mastaï, chasse Satan, s'il entre.
Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre,
Guettant l'homme éprouvé,
Te trouveront debout sur leur route, ô pontife,
Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe
Devant ton doigt levé.
 
Or, le monde t'a vu, toi le saint, toi l'auguste,
Dire au crime : courage ! et la porte du juste
A tremblé sur ses gonds.
Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre
Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre,
La tête des dragons.
 
Devant le créateur, devant les créatures,
Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures,
Sur le vol effronté,
Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge,
Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge
Mon sceau de vérité.
 
Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres !
Ô rois, ses attentats amnistiaient les vôtres ;
Si bien, pape romain,
Qu'aujourd'hui, dans le trouble et dans l'inquiétude,
Pas un abri lointain, pas une certitude
Ne reste au genre humain !
 
Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes,
La vérité brillait au fond des sombres voûtes
Où l'œil de l'homme atteint,
Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre,
Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre ;
Prêtre, tu l'as éteint !
 
J'avais entre tes mains déposé la justice,
De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse
Comme au temps de Japhet,
Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine,
Je t'avais confié la conscience humaine.
Réponds, qu'en as-tu fait ?
 
XVII
L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière
Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière,
Comme s'il eût été poussé par la clarté
Je sentis tressaillir l'obscure éternité.
 
Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente
Une face apparut et me cria : Mon Dante,
Prends ce pape qui fit le mal et non le bien,
Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
-----------------------------------------------------
 
Dieu fait les questions
 
Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde.
 
Les deux bêtes les plus gracieuses du monde,
Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi ?
Explique-moi cela, Jeanne.  Non sans effroi
Devant l'énormité de l'ombre et du mystère,
Jeanne se mit à rire.  Eh bien ?  Petit grand-père,
Je ne sais pas. Jouons.  Et Jeanne repartit :
Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit.
Eh bien ?  Et Jeanne alors, en se grattant la tête,
Reprit :  Si la souris était la grosse bête,
À moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât,
Ce serait la souris qui mangerait le chat.
---------------------------------------------
 
Océan
I
Ces bâtiments qui font voile
Suivent chacun leur étoile
Et leur dessein ;
Et l'eau bat toutes les proues,
Et l'air souffle à pleines joues
Sur cet essaim.
 
Ils se dispersent sur l'onde.
Ils vont ; ils jettent la sonde
Au flot félon ;
Ils ont leur carte et leurs règles ;
Ils vont où vont les quatre aigles
De l'aquilon.
 
Je pars, dit le capitaine,
Pour Gibraltar, pour Athène,
Pour Tafilet.
Nous partons, disent les mousses,
Pour Malte où les nuits sont douces
Comme le lait.
 
Nous partons, dit le pilote,
Pour l'Inde où la jonque flotte,
Pour Tétuan,
Pour Chypre, île aux belles femmes...
Et pour le pays des âmes,
Dit l'océan.
 
La création aveugle
Hurle, glapit, grince et beugle ;
Mais, sous sa main,
L'homme la dompte et la brise ;
La forêt grondante est prise
Au piége humain.
 
Le tigre au Jardin des plantes
Passe ses pattes tremblantes
Par les barreaux ;
Toute bête est terrassée
Par l'amour et la pensée,
Ces deux héros.
 
Tous deux ont le diadème.
Ces dompteurs, que l'enfer même
Jadis craignait.
Rois de tous les esclavages,
Tiennent les choses sauvages
Dans leur poignet.
 
Le fier taureau d'Asturie,
Qui marchait dans sa furie
Sans dévier,
Lui plus noir que l'eau marine,
Un anneau dans la narine,
Suit un bouvier.
 
Ce grand monstre, la nature,
Qui vivait à l'aventure,
N'écoutant rien,
Ouvrant sur l'homme qui souffre
Toutes les gueules du gouffre,
N'est plus qu'un chien.
 
L'homme s'accroît et se hausse.
Nul ne sait ce qu'en sa fosse,
Loin du ciel bleu,
Voyant qu'il faut qu'il y dorme,
Le lion, forçat énorme,
Reproche à Dieu.
 
Persée étouffe Gorgone,
Marthe écrase la dragone
Aux yeux ardents.
Visconti, vêtu de cuivre,
D'un coup de poing, à la guivre
Casse les dents.
Béhémot craint l'homme blême.
Le boa, n'ouvrant pas même
L'œil à demi,
N'est plus, lui serpent superbe,
Qu'un tronc d'arbre qui dans l'herbe
S'est endormi.
 
Le jaguar tourne en sa cage.
Le morse en un marécage
Croupit muré.
La chanson du pâtre attire
Hors des branches le satyre
Tout effaré.
Contes 
Licences 
Histoires & Nouvelles 
Outils 
Annuaire 
 Poésies 
  Fables 
Page copy protected against web site content infringement by Copyscape
Copyright la-pensée-française.com 2008-2012 version 4.6