C'est toi qui verseras de l'huile dans ma lampe,
Pour qu'en l'esprit de l'homme où le mal parfois rampe
Il ne soit jamais nuit.
Je t'ai dit : Mastaï, chasse Satan, s'il entre.
Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre,
Guettant l'homme éprouvé,
Te trouveront debout sur leur route, ô pontife,
Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe
Devant ton doigt levé.
Or, le monde t'a vu, toi le saint, toi l'auguste,
Dire au crime : courage ! et la porte du juste
A tremblé sur ses gonds.
Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre
Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre,
La tête des dragons.
Devant le créateur, devant les créatures,
Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures,
Sur le vol effronté,
Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge,
Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge
Mon sceau de vérité.
Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres !
Ô rois, ses attentats amnistiaient les vôtres ;
Si bien, pape romain,
Qu'aujourd'hui, dans le trouble et dans l'inquiétude,
Pas un abri lointain, pas une certitude
Ne reste au genre humain !
Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes,
La vérité brillait au fond des sombres voûtes
Où l'œil de l'homme atteint,
Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre,
Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre ;
Prêtre, tu l'as éteint !
J'avais entre tes mains déposé la justice,
De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse
Comme au temps de Japhet,
Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine,
Je t'avais confié la conscience humaine.
Réponds, qu'en as-tu fait ?
XVII
L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière
Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière,
Comme s'il eût été poussé par la clarté
Je sentis tressaillir l'obscure éternité.
Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente
Une face apparut et me cria : Mon Dante,
Prends ce pape qui fit le mal et non le bien,
Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
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Dieu fait les questions
Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde.
Les deux bêtes les plus gracieuses du monde,
Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi ?
Explique-moi cela, Jeanne. Non sans effroi
Devant l'énormité de l'ombre et du mystère,
Jeanne se mit à rire. Eh bien ? Petit grand-père,
Je ne sais pas. Jouons. Et Jeanne repartit :
Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit.
Eh bien ? Et Jeanne alors, en se grattant la tête,
Reprit : Si la souris était la grosse bête,
À moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât,
Ce serait la souris qui mangerait le chat.
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Océan
I
Ces bâtiments qui font voile
Suivent chacun leur étoile
Et leur dessein ;
Et l'eau bat toutes les proues,
Et l'air souffle à pleines joues
Sur cet essaim.
Ils se dispersent sur l'onde.
Ils vont ; ils jettent la sonde
Au flot félon ;
Ils ont leur carte et leurs règles ;
Ils vont où vont les quatre aigles
De l'aquilon.
Je pars, dit le capitaine,
Pour Gibraltar, pour Athène,
Pour Tafilet.
Nous partons, disent les mousses,
Pour Malte où les nuits sont douces
Comme le lait.
Nous partons, dit le pilote,
Pour l'Inde où la jonque flotte,
Pour Tétuan,
Pour Chypre, île aux belles femmes...
Et pour le pays des âmes,
Dit l'océan.
La création aveugle
Hurle, glapit, grince et beugle ;
Mais, sous sa main,
L'homme la dompte et la brise ;
La forêt grondante est prise
Au piége humain.
Le tigre au Jardin des plantes
Passe ses pattes tremblantes
Par les barreaux ;
Toute bête est terrassée
Par l'amour et la pensée,
Ces deux héros.
Tous deux ont le diadème.
Ces dompteurs, que l'enfer même
Jadis craignait.
Rois de tous les esclavages,
Tiennent les choses sauvages
Dans leur poignet.
Le fier taureau d'Asturie,
Qui marchait dans sa furie
Sans dévier,
Lui plus noir que l'eau marine,
Un anneau dans la narine,
Suit un bouvier.
Ce grand monstre, la nature,
Qui vivait à l'aventure,
N'écoutant rien,
Ouvrant sur l'homme qui souffre
Toutes les gueules du gouffre,
N'est plus qu'un chien.
L'homme s'accroît et se hausse.
Nul ne sait ce qu'en sa fosse,
Loin du ciel bleu,
Voyant qu'il faut qu'il y dorme,
Le lion, forçat énorme,
Reproche à Dieu.
Persée étouffe Gorgone,
Marthe écrase la dragone
Aux yeux ardents.
Visconti, vêtu de cuivre,
D'un coup de poing, à la guivre
Casse les dents.
Béhémot craint l'homme blême.
Le boa, n'ouvrant pas même
L'œil à demi,
N'est plus, lui serpent superbe,
Qu'un tronc d'arbre qui dans l'herbe
S'est endormi.
Le jaguar tourne en sa cage.
Le morse en un marécage
Croupit muré.
La chanson du pâtre attire
Hors des branches le satyre
Tout effaré.