VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Dernière série (1883)
Vénus m'apporte son globe.
Je lui relève sa robe
Jusqu'au genou.
Le zéphyr des moissons blondes,
S'il se risque sur mes ondes,
Y devient fou.
 
Un jour l'orage des plaines
Vint chez moi sur mes baleines
Lancer ses traits ;
Mais j'ai, d'un seul cri de rage,
Chassé ce canard sauvage
Dans vos marais !
 
Quand il vit dans ma caverne
Se sauver l'hydre de Lerne,
Mon compagnon
Typhon dit : Cela nous souille,
Gardons-nous cette grenouille ?
Et j'ai dit Non !
 
Si je faisais une rose,
Moi, gouffre en qui toute chose
S'ébauche et vit,
Le soleil, flambeau fidèle,
Se lèverait auprès d'elle
Sans qu'on le vît.
 
Hommes, vous rêvez de croire
Que vous vaincrez mon eau noire,
Aux fiers bouillons,
Ma vague aux mille étincelles,
En pendant à des ficelles
Quelques haillons !
 
C'est donc là votre navire !
Une écorce qui chavire
Sous tout climat !
Cette épingle qui m'éraille,
C'est l'ancre, et ce brin de paille,
C'est le grand mât !
 
Ces quatre planches mal jointes
Se déchireront aux pointes
Du moindre écueil.
L'homme au front triste, aux mains blanches,
Ne sait clouer que les planches
De son cercueil.
Quoi ! je serais si candide !
Porter sur mon dos splendide
Votre wagon !
Dans mon azur sans limite
Voir fumer votre marmite,
Moi le dragon !
 
Quoi ! lui chez moi ! l'homme ! Il entre !
Sachez que devant mon antre,
Qu'emplit la nuit,
Le sage lion s'arrête,
Et qu'en voyant ma tempête
L'aigle s'enfuit !
 
Votre présence m'outrage.
Dieu fit mon immense orage
Mystérieux
Et mes flots pleins de désastres,
Pour être vus par ses astres,
Non par vos yeux.
 
Homme, ta marche est peu droite ;
Ton commerce avide exploite
Les flots mouvants ;
L'âpre soif de l'or t'anime ;
Je donne pour rien l'abîme,
Toi, tu le vends.
 
Ne viens pas chez moi, te dis-je.
Ne mêle pas au prodige
Tes vils chemins.
Crains mes fureurs justicières !
Ah ! vous frémiriez, poussières,
Pâles humains,
Si vous entendiez les choses
Que nous tous, les vents moroses
Et les saisons,
L'air qui souffle et l'eau qui tremble,
Quand nous sommes seuls ensemble,
Nous nous disons !
 
Devant votre crépuscule
Mon sombre horizon recule ;
Vous m'insultez !
Genre humain, foule confuse,
L'ombre éternelle refuse
Vos nouveautés.
 
Elle refuse vos phares,
Vos boussoles, vos fanfares,
Vos noirs vaisseaux,
Et, quand passe votre flotte,
Indignée, elle sanglote
Au fond des eaux.
 
Allez-vous-en ! Je devine
Qu'on rêve une ère divine
Fin des fléaux.
On court sur l'onde aplanie.
On m'emploie à l'harmonie !
Moi, le chaos !
 
C'est la paix qui se prépare.
Je n'en veux point. Je sépare.
Je n'unis pas.
Je brise à coups de nageoires
Et je broie en mes mâchoires
Votre compas !
 
L'homme doit courber sa tête
Sous la guerre et la tempête
Et le volcan.
La terre, c'est la géhenne.
Que chacun garde sa haine
Et son carcan.
 
Tu n'es pas même un fantôme !
Monstre pour l'archange, atome
Pour le titan,
Rien pour l'espace et le nombre !
L'homme n'est qu'une pénombre ;
L'ombre est Satan.
Être mauvais, c'est ta peine.
Sois mauvais. Ta race traîne
L'anneau de fer.
Nous sommes tous la souffrance ;
Et l'hirondelle espérance
Fuit notre hiver.
 
Sache que nous, et ces mondes
Qu'on voit, dans nos nuits immondes,
Au firmament,
Nous habitons l'insondable,
L'extrémité formidable
Du châtiment.
 
Notre nuit est si fatale
Que si la pitié, vestale
Chère aux élus,
Disait : Où donc est ce monde ?
J'ai peur que Dieu ne réponde :
Je ne sais plus !
 
Donc subissez la loi dure.
Endurez ce que j'endure,
L'isolement ;
Et soyez, dans votre bouge,
L'un pour l'autre le fer rouge,
Et non l'aimant.
N'essayez pas, dans ma sphère,
D'être frères, et de faire,
Dans ce tombeau,
Quand tout à l'ombre ressemble,
De vos esprits mis ensemble
Un grand flambeau,
Les hommes deviendraient anges !
Je ne veux pas de mésanges,
Moi, maintenant !
Je veux le glaive et le glaive.
Vivez comme dans un rêve,
Tas frissonnant !
 
Faites comme ont fait vos pères,
Et crénelez vos repaires.
Abhorrez-vous.
Barricadez vos Sodomes.
Dévorez-vous. Soyez hommes
Et restez loups.
 
Que l'Écosse ait sa claymore,
Le juif sa rage, et le more
Son yatagan ;
Que chacun reste en sa ville ;
Et qu'on me laisse tranquille
Dans l'ouragan.
 
II
Et l'homme dit :  Mer affreuse,
Que le char des foudres creuse
Sous son essieu,
Tais-toi dans ton ossuaire.
Tu cherches ton belluaire ?
Gouffre, c'est Dieu !
 
Écoute-moi. La loi change.
Je vois poindre aux cieux l'archange !
L'esprit du ciel
M'a crié sur la montagne :
Tout enfer s'éteint ; nul bagne
N'est éternel.
 
Je ne hais plus, mer profonde.
J'aime. J enseigne, je fonde.
Laisse passer.
Satan meurt, un autre empire
Naît, et la morsure expire
Dans un baiser.
 
Tu ne dois plus dire : arrière !
Tu n'es plus une barrière,
Dragon marin.
Sers l'avenir ! porte l'arche.
Rien n'arrête l'homme en marche
Vers Dieu serein.
 
Rien ! pas même toi, chimère,
Monstre de l'écume amère,
Géant puni,
Toi qui, seul dans ta nuit sombre,
As fait ton onde avec l'ombre
De l'infini !
 
Je vais ! je suis le prophète.
À la houle stupéfaite
Je dis mon nom.
La trombe accourt ; ma pensée
Fait rentrer cette insensée
Au cabanon.
 
L'esprit de l'homme, lumière,
Domptant la nature entière,
Onde ou volcan,
Plonge sa clarté sacrée
Dans la prunelle effarée
De l'ouragan.
 
Pour qu'à nos pas on se range,
Nous n'avons qu'à dire à l'ange
Comme aux démons,
Qu'à dire aux torrents de soufre,
Et qu'à te dire à toi, gouffre :
Nous nous aimons !
L'amour, c'est la loi suprême.
L'amour te vaincra toi-même.
Ton bruit est vain.
Pour que, caressant ta grève,
Ton hymne d'enfer s'achève
En chant divin,
 
Pour que ton hurlement tombe
Il suffit que la colombe
Qui vient le soir,
Ô sombre gouffre d'écume,
Laisse tomber une plume
Sur ton flot noir.
 
L'amour, c'est le fond de l'homme.
L'amour, c'est l'antique pomme
Qu'Ève cueillit.
L'ombre passe, l'amour reste.
Il est astre au dais céleste,
Perle en ton lit.
 
Nos inventions nouvelles
Prendront à tes vents des ailes ;
Dieu nous sourit ;
Nous monterons sur ta rage,
Nous attellerons l'orage
À notre esprit.
 
Oui, malgré tes chocs sauvages,
Nous lierons tes deux rivages
D'un trait de feu ;
L'avenir aura deux Romes,
Et, près de celle des hommes,
Celle de Dieu.
 
L'avenir aura deux temples,
Deux lumières, deux exemples,
Un double hymen,
La liberté, force et verbe,
L'unité, portant la gerbe
Du genre humain.
 
Tais-toi, mer ! Les cœurs s'appellent ;
Les fils de Caïn se mêlent
Aux fils d'Abel ;
L'homme, que Dieu mène et juge,
Bâtira sur toi, déluge,
Une Babel.
 
À cette Babel morale
Aboutira la spirale
Des deux Sions,
Où sans cesse recommence
Le fourmillement immense
Des nations ;
 
Et tu verras sans colère,
Du tropique au flot polaire
Dieu te calmant,
Au-dessus de l'eau sonore,
Se construire dans l'aurore
Superbement
 
Les progrès et les idées,
Pont de cent mille coudées
Que rien ne rompt,
Et sur tes sombres marées
Ces arches démesurées
Resplendiront.
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Ô Dieu
Ô Dieu, dont l’œuvre va plus loin que notre rêve,
Créateur qui n’as pas de relâche et de trêve !
Œil sans paupière et sans sommeils !
Éternel jet de vie ! âme jamais fermée !
5Gouffre mystérieux d’où sort une fumée
D’hommes, d’êtres et de soleils !
 
Humanités dans tous les espaces semées,
Liguez-vous ; dressez-vous innombrables armées,
Et déclarez la guerre à Dieu ;
10Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable,
Cet infini si doux qu’il en est formidable,
Et si profond qu’il en est bleu.
 
Mesurez-vous, vous l’ombre, à lui la plénitude.
Vous aurez, ô passants, légions, multitude,
15 Assiégeants de l’immense tour,
Essaim tourbillonnant autour du grand pilastre,
Vivants, avant qu’il ait usé son premier astre,
Dépensé votre dernier jour !
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