Vous m'offrez de ramper ver de terre savant ;
Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée
De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée,
Et de ce Dante errant qui baisse factieux
Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.
L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être.
J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre
Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou ;
Je sais que Planche crie à Milton : casse-cou !
Qu'avoir fait l'Iliade est, auprès de Nonotte
Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note,
Et qu'au nom du bon sens, du bon goût, et de l'art,
Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard ;
Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose
Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose ;
Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru ;
Le visage du vrai là-haut m'est apparu,
Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie.
Ils ont affirmé l'âme ; et tous mes sens, l'ouïe,
Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux.
Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux
Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années,
Et de se dire : Après les dures destinées,
Après avoir souffert, après avoir pleuré,
Après avoir été de griffes effleuré
Et souffleté par l'aile obscure de l'envie,
Après avoir été juste toute ma vie,
Après avoir au front porté comme un cimier
La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier,
Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme
De Nisard comme esprit et de Judas comme âme.
Là s'efface l'immense et vaine vision ;
Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion,
Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome
Marc-Aurèle, du sang des peuples économe,
Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds,
Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons,
Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence,
Et le juge effrayant qui vendit la balance,
Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix,
Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois
Cette absolution sinistre, la poussière.
La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière.
Le gouffre, où le destin se résout et s'absout,
Arrive à l'innocence effroyable de tout ;
Le bourreau vaut autant que le martyr ; l'asile
S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile ;
Avec Caligula Jésus est acquitté ;
La justice pourrit avec l'iniquité ;
Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre,
Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre.
Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.
Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé
Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle
Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle,
Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir,
Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir
Frappe et n'empêche pas de lutter, nous subîmes
Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes,
Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez,
Et je dois convenir que vous me proposez
Pour consolation et salaire une place
Dans le cloaque avec tous les rois, populace,
À côté du faussaire, et, près de l'assassin,
La pourriture avec Baroche pour voisin ;
Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres,
Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres.
J'aime mieux croire au bien, au juste, but final,
Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal.
La certitude d'être un miasme me laisse
Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse
Que je n'ai nulle joie à penser que je vais
Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais !
Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue
Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue ;
Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit,
Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ,
Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre
Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire.
Non, je ne jette point dans le même panier
Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier.
Je voudrais démolir les deux tours d'injustice,
Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse
Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel,
Renverser la bastille et détruire Babel.
Quoi donc ! boire, manger, jouir, voilons nos faces,
C'est tout ? Alors, pourvu que tu te satisfasses
Et que je me contente, et que, rois, histrions,
Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions
Nos crimes devenus nos festins et nos joies,
Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies,
Nous ayions sous nos pieds les peuples, rions d'eux
Et de nous, cela seul est réel ; et, hideux,
Nous sommes sages, tout étant vide ; alors, hommes,
Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes,
Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit
Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit,
Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome,
Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme ;
Telle est la vérité que vos calculs nous font.
Ah ! si c'est là le but, ah ! si c'est là le fond,
Si c'est la vérité seule vraie, affirmée
Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée,
Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments !
Et je crache dessus, et je lui dis : Tu mens !
À cette vérité qui, vile, atroce, obscène,
Donne tort à Barbès et raison à Bazaine !
Non ! non ! non ! je l'ai dit et le dirai cent fois,
Ce n'est point pour cela qu'on a brisé les rois
Et fait entrer le jour dans les profonds repaires !
Non ! non ! non ! ce n'est point pour cela que nos pères
Ont fait cette conquête altière, l'avenir !
Qu'ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir
De Memphis à Berlin, de l'Èbre à la Thuringe !
Non ! j'ai les droits de l'homme et non les droits du singe.
Je comprends qu'on se penche avec fraternité
Vers les êtres qui sont hors de l'humanité,
Qu'on éclaire leur nuit ; mais qu'on s'y précipite,
Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite,
Faire monter, labeur superbe et hasardeux,
Les monstres jusqu'à nous, et non tomber près d'eux ;
Je veux être pour eux non l'égal, mais l'archange,
Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.
Êtes-vous la science après tout ? question.
Non, vous ne l'êtes pas. Vous doutez. Montyon
Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime ;
Garibaldi délivre et Bonaparte opprime ;
Où vont-ils ? au néant ? à Dieu ? Tout le destin,
Si l'on vous en croit, flotte et ment, rien n'est certain ;
L'énigme n'offre au loin que des plages désertes ;
Vous êtes les premiers à tout ignorer ; certes,
Votre doute est complet et vous le confessez ;
Vous ne voyez qu'un mur fermé de noirs fossés,
C'est vous qui l'avouez ; et nul ne peut conclure
Du présent l'avenir, du front la chevelure ;
Nul ne voit l'autre aspect du destin, le trépas ;
Nul ne sait rien. Alors j'ai le choix, n'est-ce pas ?
J'ai mon goût, vous le vôtre ; après tant de souffrance,
Le désespoir vous plaît, moi je prends l'espérance ;
Et puisque selon vous rien n'est clair, rien n'est sûr,
Vous choisissez la cendre et je choisis l'azur.
Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable,
Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable ;
Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant !
Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême.
Non ! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime !
Je les garde, je veux le firmament pour eux,
Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux ;
L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore,
Est le commencement auguste de l'aurore ;
Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni,
Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini ;
Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre.
C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre,
L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut ;
C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut,
La terre n'offrant rien de ce que je réclame,
L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme
Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté,
Le ciel ayant à peine assez d'éternité !
IV. Le géant Soleil parle à la naine Étincelle
Le géant Soleil parle à la naine Étincelle :
Ô néant, feu follet, ver que l'ombre recèle,
Lueur qui disparaît sitôt qu'elle a flotté,
Contemple-moi, je suis l'abîme de clarté.
Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent ;
Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent ;
Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul ;
Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul ;
Toute l'immensité, depuis l'aube première,
Me regarde effarée, ivre de ma lumière.
Ainsi parla le gouffre éblouissant de feu.
L'atome écouta l'astre, et lui répondit : Dieu.