Vous vous croyez lions, tigres et léopards ;
Les lions tels que vous sont pris aux souricières.
Les marmots nus qu'on porte ou qu'on mène aux lisières
Seraient dans le danger moins bégayants que vous.
Vous avez dans vos cœurs implacables et mous
Le dédain des vieux temps que vous osez proscrire ;
Vous nous faites frémir et nous vous faisons rire.
Vous avez l'œil obscur, l'âme plus louche encor
Vous faites chevaliers avec des chaînes d'or
Des trahisseurs ou bien des pages de Sodomes,
Des gueux, des affranchis, de ces espèces d'hommes
Qu'on vend publiquement dans la rue à l'encan.
Où je vois le collier, je cherche le carcan.
Princes, mon cœur se serre en vous voyant, car j'aime
Le soleil sans brouillard, l'homme sans stratagème.
Vous avez l'appétit large, le front étroit,
Le mépris de tout frein, la haine de tout droit,
Et pour sceptre un couteau de boucher. Quelle histoire !
Quels jours ! Les gros butins se citent comme gloire.
Vous régnez en tuant sans jamais dire : assez !
Ô pillards, si souvent de meurtre éclaboussés
Que la rouille vous vient plus haut que la jambière !
Toujours ivres ; buveurs de vin, buveurs de bière,
Buveurs de sang ; couards en même temps ; vivant
Dans on ne sait quel luxe abject, lâche, énervant ;
Car la férocité, que la volupté mine,
Devient facilement chair molle et s'effémine ;
Aujourd'hui tout déchoit dans notre fier métier ;
Pour faire une cuirasse on prend un bijoutier,
De sorte que l'armure a peur d'être battue.
C'est ordinairement par derrière qu'on tue.
Vos plus fameux exploits et vos plus triomphants
Sont des dépouillements de femmes et d'enfants,
Des introductions dans les pays par fraude,
Les brusques coups de dent de la fouine qui rôde,
D'attaquer ceux qu'on a d'abord bien endormis,
D'arriver ennemis sous des masques d'amis ;
Faits honteux pour l'épée et pour la seigneurie,
Vils, et dont je vous veux laisser la rêverie.
Quant à moi, si j'étais l'un des rois que voilà,
Je ne porterais point légèrement cela ;
Je frémirais, à l'heure où l'ombre étend ses voiles,
D'être ainsi misérable et noir sous les étoiles.
Je ne vous cache pas que je suis attristé.
Tout pâlit, tout déchoit ! et, même la beauté,
Dernier malheur ! s'en va. Toute la grâce humaine
C'est la langue toscane et la bouche romaine ;
Et l'on parle aujourd'hui je ne sais quel jargon.
Roi, qui cherche un lézard peut trouver un dragon ;
Vous vouliez un flatteur de plus qui vous caresse
Et rie, et tout à coup la vérité se dresse.
Vous avez reconnu que les hommes trop prompts
Courent parfois grand risque en vengeant leurs affronts ;
Aussi vous n'avez pas de colère soudaine.
Défié par Venise, on regarde Modène.
Vous pesez le péril, rois, quoique altiers et vains.
Vous ne guerroyez pas sans l'avis des devins ;
Un astrologue baisse ou lève vos visières.
Ô princes, vous allez consulter des sorcières
Sur le degré d'honneur et d'amour du devoir
Et de témérité qu'il est prudent d'avoir ;
Vous combattez de loin derrière des machines ;
Et vous frottez vos bras, vos reins et vos échines,
Moins propres, sur mon âme, aux harnais qu'aux licous,
D'huile magique à rendre invulnérable aux coups.
Je voudrais bien savoir, princes, si Charlemagne
Qui, se dressant, donnait de l'ombre à l'Allemagne,
Et si le grand Cyrus et le grand Attila
Se sont graissé leurs peaux avec cet onguent-là.
Vous avez fait sans peine, ô clients des Sibylles,
Marcheurs de nuit, tendeurs d'embûches, gens habiles,
Quoique chétifs de cœur et chétifs de cerveau,Avec le vieil empire un empire nouveau.
L'empaillement d'un aigle est chose bien aisée ;
Davus remplace Alcide et Thersite Thésée.
Rois, la fraude est vilaine et donne un profit nul ;
Mentir ou se tuer c'est le même calcul ;
Le fourbe est transparent, tout regard le pénètre ;
La trahison devient la chair même du traître ;
Il se sent sur les os un mépris corrosif ;
Dès qu'on est malhonnête on est rongé tout vif
Par son mauvais renom et par sa perfidie
Visible à tous les yeux et toujours agrandie ;
On est renard, la haine et l'effroi du troupeau ;
On a l'ombre et le mal pour robe et pour drapeau ;
Et Carthage a péri dans sa sombre tunique
De mensonge, de dol, de nuit, de foi punique.
La ciguë en vos champs croît mieux que le laurier.
Je verrais sans colère, ô rois, un serrurier
Bâtir, sans oublier de griller les fenêtres,
Entre vos probités et mon argent, mes maîtres,
Une porte solide aux verrous bien fermants.
Quant à votre parole et quant à vos serments,
Plutôt que m'assoupir sur votre signature
Et sur vos jurements par la sainte écriture,
Plutôt que me fier à vous, je me fierais
Aux jaguars, aux lynx, aux tigres des forêts,
Et j'aimerais mieux, rois, me coucher dans leur antre
Et mettre pour dormir ma tête sur leur ventre.
Ah ! ce siècle est d'un flot d'opprobre submergé !
Autre plaie ; et fâcheuse à montrer, le clergé.
Puisque j'expose ici la publique infortune,
Puisque j'étale aux yeux nos hontes, c'en est une
Que le prêtre ait grandi plus haut que notre droit,
Et que l'église ait pris l'allure qu'on lui voit.
De mon temps, grand, petit, riche ou gueux, vieux ou jeune,
On observait l'avent, les vigiles, le jeûne,
On priait le bon Dieu, mains jointes, fronts courbés ;
Mais on tenait la bride assez haute aux abbés.
On avait l'œil sur eux, on était économe
De baisers à leur chape, et l'on craignait peu Rome ;
Sire, ce que voyant, Rome se tenait coi.
Aujourd'hui Rome, à tout, dit : comment ? et pourquoi ?
On laisse les bedeaux sortir des sacristies ;
Qui touche aux clercs est plein de piqûres d'orties.
C'est fini, plus de paix. Ils sont partout. Veut-on
D'un évêque trop lourd raccourcir le bâton ?
Querelle. Pour blâmer les luxures d'un moine,
Pour un prieur à qui l'on ôte un peu d'avoine,
Pour troubler dans son auge un capucin trop gras,
Foudre, anathème ; on a le pape sur les bras.
Un seul fil remué fait sortir l'araignée.
Rome a sur tous les points la bataille gagnée.
On lui cède ; on la craint.
Combattre des soldats
Oh ! tant que vous voudrez ! mais des prêtres, non pas !
La cave du lion est effrayante, et l'aire
De l'aigle a je ne sais quel aspect de colère ;
On trouve là quelqu'un d'altier qui se défend ;
Sire, attaquer cela, c'est beau, c'est triomphant ;
Le bec est flamboyant, la gueule est colossale ;
On sent que l'aquilon dont l'Afrique est vassale,
Que l'ouragan qui gronde et qui des cieux descend,
Est dans les crins de l'un encor tout frémissant,
Et qu'aux pattes de l'autre il reste de la foudre ;
L'adversaire est superbe et plaît. Mais se résoudre
À mettre ses deux mains dans des fourmillements,
Poursuivre au plus épais des cloaques dormants
La bête de la bave et celle de la fange,
Avoir pour ennemi l'être plat qui se venge
De son écrasement par sa fétidité,
C'est hideux ; et j'ai honte et peur, en vérité,
D'attaquer une larve au fond d'une masure,
Et de combattre un trou d'où sort une morsure !