VICTOR HUGO LA LEGENDE DES SIECLES
Dernière série (1883)
D'héritages qu'on vient d'un coup de hache fendre,
Et qui n'ont plus le bras du chef pour les défendre !
Ces fouilles de corbeaux dans le ventre des morts !
Ces guerres où, n'osant s'en prendre aux hommes forts,
Craignant le bras qui frappe et la lance qui blesse,
La couardise appelle au combat la faiblesse !
 
Quand on a devant soi des barons, la plupart
Bandits bien crénelés et droits sur leur rempart,
Maîtres de quelque place à d'autres usurpée,
Qu'on arrondisse un peu sa terre avec l'épée,
En jouant au plus brave et non pas au plus fin,
Cela n'est pas très bien peut-être, mais enfin
Coup pour coup, le fer bat le fer, cela se passe
Entre ma panoplie et votre carapace,
Nous sommes gens gantés d'acier, bottés d'airain,
À visière féroce, à visage serein,
En guerre ! et nous pouvons nous regarder en face.
Mais qu'on prenne aux petits pour les gros ; mais qu'on fasse
Un apanage à tel ou tel prélat câlin
Avec des biens de veuve ou des biens d'orphelin ;
Mais, au mépris des lois divines et chrétiennes,
Pour doter des frocards et des braillards d'antiennes,
Et des clercs qui, béats, par le vin attendris,
Vous disent : faites maigre ! et mangent des perdrix,
Qu'on pille son douaire à cette pauvre vieille,
Qu'à cet enfant, qui fait un murmure d'abeille
Et qui rit en voyant entrer les assassins,
On vole sa maison et son champ, par les saints !
Je dis que c'est horrible, et toute honte est bue
Autant par qui reçoit que par qui distribue !
Le meurtre vole afin d'acheter le pardon.
 
Rome est un champ ayant le moine pour chardon ;
Que l'âne de Jésus vienne donc et le broute !
 
Ces prêtres qui pour ombre ont derrière eux le doute,
Faux, masqués, emmiellant de leur perfide esprit
Le bord du vase au fond duquel le démon rit,
Traîtres du ciel, à qui l'opprobre profitable
Donne bon feu, bon lit, bon gîte et bonne table,
Ah ! ces larrons sacrés, malheur sur eux, malheur !
 
Oh ! que j'aime bien mieux le simple et franc voleur !
Des fauves attentats sauvage cénobite,
Il a l'ombre pour antre et pour cloître ; il habite
Les déserts, les halliers creusés en entonnoirs,
Le derrière des murs croulants, les recoins noirs
Des palais qu'on bâtit, où, la nuit, dans les pierres
On entend le choc brusque et fuyant des rapières ;
Ce brigand a du sang au front, mais pas de fard ;
Il est âpre et hideux, mais il n'est point cafard,
Mais il ne se met pas un surplis sur le râble,
Mais il risque du moins sa peau, le misérable !
Le seigneur est la grille et le prêtre est la dent.
 
C'est grâce à tout cela que, la débauche aidant,
L'horreur est installée en nos tours féodales.
 
Ah ! crimes, deuils, banquets, prêtres, femmes, scandales !
Rire et foudre mêlant leurs funèbres éclats !
Nous frissonnons de voir tout ce qu'on voit, hélas,
Dans ces vaillants manoirs si glorieux naguères,
Quand, vieux aigles blanchis, et vieux faucons des guerres,Par les brèches que fit le glaive, nous plongeons
Nos yeux dans la noirceur lugubre des donjons !
 
Le soleil déclinait ; de leurs piques bourrues
Les soldats refoulaient le peuple au coin des rues ;
Les prêtres chuchotaient près du trône rangés.
J'ai faim, dit Elciis. L'empereur dit : Mangez.
 
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II. LE DEUXIÈME JOUR - ROIS ET PEUPLES
Vous êtes plusieurs rois ici, j'en suis bien aise.
Donc on peut vous parler en face. Toi, Farnèse,
Rends-nous compte de Parme ; et toi, duc Avellan,
De Montferrat ; et toi, Visconti, de Milan.
Vous avez ces pays ; qu'est-ce que vous en faites ?
L'Italie est heureuse et voit de belles fêtes !
Le duc Sforce est un sbire ; il faudrait qu'on plongeât,
Pour trouver son pareil, plus bas que le goujat ;
Voulez-vous des bandits ? Guiscard vous en procure ;
Strongoni, qui mourut d'une manière obscure
L'an passé, n'avait pas vécu très clairement ;
Craignez Foulque après boire, Alde après un serment ;
Squillaci roue et pend ; Malaspina s'adonne
À mêler la jusquiame avec la belladone ;
Le soir voit arriver joyeux à son festin
Des gens que voit mourir l'œil pâle du matin.
Si Pandolfe a trouvé quelque part sa patente
De général, pardieu, ce n'est pas dans la tente.
Sixte étrangla Thomond ; Urbin extermina
Montecchi ; le vieux Côme égorgea Gravina ;
Ezzelin est faussaire, Ottobon est bigame ;
Litta fait poignarder dans un bal à Bergame
Bernard Tumapailler, comte de Fezensac ;
Jean massacre Borso ; Pons dérobe le sac
Que Boccanegre avait laissé dans sa gondole ;
Bonacossi sanglant rase la Mirandole ;
Et quant à monsieur d'Este, ah ! tous vos généraux
L'admirent ; quel vainqueur ! L'an passé, ce héros,
Avec force soudards levant la pertuisane,
Partit pour conquérir la marche trévisane ;
On battait du tambour, on jouait du hautbois ;
Un gros de paysans l'attaque au coin d'un bois,
L'armée au premier choc plie, et ce guerrier rare
Prit la fuite, et revint en chemise à Ferrare
Après avoir été volé dans le chemin.
Guy tue Alphonse afin d'être comte romain ;
Le duc Fosdinovo vend Nice au barbaresque ;
Spinetta se fait peindre ayant, dans une fresque,
Un crâne entre les dents comme un singe une noix ;
Fiesque empoisonne Azzo, c'est le mode génois ;
De par l'assassinat Sapandus est exarque ;
Cibo, pour traverser le lac Fucin, embarque
Trois enfants, dont il doit hériter, ses neveux,
Sur un bateau doré qu'il suit de tous ses vœux,
Et qui les noie, étant fait de planches trop minces.
Mais expliquons-nous donc, vous nommez ça des princes !
Un tas de scélérats et de coupe-jarrets !
La justice en leur nom prononce des arrêts ;
On les appelle grands, nobles, sérénissimes ;
Ils sont comme des feux allumés sur des cimes ;
Augustes marauds ! gueux de l'honneur trafiquant.
Drôles que frapperaient, à l'autel comme au camp,
Au nom du chaste glaive, au nom du temple vierge,
Ulysse de son sceptre et Jésus de sa verge !
 
Si vous vous êtes mis dans l'esprit qu'en ayant
Plus d'infamie, on est un roi plus flamboyant,
Si vous vous figurez vos races rajeunies
Par vos férocités et vos ignominies,
Rois, je vous le redis, vous vous trompez ; l'erreur,
C'est de croire qu'un nom peut grandir par l'horreur,
La fraude et les forfaits accumulés sans cesse.
Une augmentation de honte et de bassesse,
D'ombre et de déshonneur n'accroît pas les maisons ;
La fange n'a jamais redoré les blasons.
Ah ! deuil sans borne après les prouesses sans nombre !
Vous faites du passé votre piédestal sombre ;
Sur les grands siècles morts sans tache et sans défaut
Vous montez, pour porter votre honte plus haut !
Vous semblez avec eux avoir fait la gageure
D'égaler leur lumière et leur lustre en injure,
Et de ne pas laisser à leur vieille fierté
Une splendeur sans mettre un opprobre à côté ;
Et vous avez le prix dans cette affreuse joute
Où votre abjection à leur gloire s'ajoute !
 
Ô Dieu qui m'entendez, ces hommes sont hideux,
Certe, ils sont étonnés de nous comme nous d'eux.
Avez-vous fait erreur ? et que faut-il qu'on pense ?
À qui le châtiment ? à qui la récompense ?
Quelle nuit ! N'est-ce pas le plus dur des affronts
Que nous les preux ayions pour fils eux, les poltrons !
Et qu'abjects et rompant les anciens équilibres,
Eux les tyrans, soient nés de nous, les hommes libres ;
Si bien que l'honnête homme est chargé du maudit
Et que le juste doit répondre du bandit !
Qu'ont-ils fait pour porter des noms comme les nôtres ?
Par quel fil pouvons-nous tenir les uns aux autres,
Dieu puissant ! et comment avons-nous mérité
Eux, ces pères, et nous, cette postérité ?
De là l'empiétement des moûtiers, des couvents,
Des hommes tonsurés et noirs sur les vivants,
Et le frémissement du monde qui recule.
 
Rome a tendu sa toile au fond du crépuscule.
La vaste lâcheté des mœurs est son trésor.
Tout à Rome aboutit. Prostituée à l'or,
Rome cote, surfait, pare, étale, brocante
Son absolution que le vice fréquente ;
Le saint-père est le grand mendiant indulgent ;
Les choses en sont là qu'on a pour son argent
Plus ou moins de pitié, plus ou moins de prière,
Et que l'église en est la sinistre usurière.
Rome a dessous l'ordure, et la pourpre dessus.
Pour être petit, pauvre, humble, comme Jésus
Le commandait à Jacque, à Simon, à Didyme,
Le pape a le décime, et l'évêque a la dîme.
Tout est occasion fiscale, jubilé,
Sabbat, la chaise offerte et le cierge brûlé,
Cloches, confession, amulettes, jurandes,
La desserte du pain, la desserte des viandes,
Droit de manger du bœuf, droit de manger du porc,
Exorcismes, tonlieux, mortuaire, déport,
Sermons, pâque fleurie, eau bénite, corvées,
Saint chrême, enfants perdus ou filles retrouvées,
Procès, citation devant l'official.
Partout du créancier le profil glacial.
Le fisc ne quitte pas des yeux la femme grosse ;
L'enfant paie. Êtes-vous dans une basse-fosse,
Le saint-père quémande à travers vos barreaux.
Vous plaît-il de fonder un hôpital ? Vingt gros.
Une bonne action paie un droit ; rien n'échappe ;
Un juste non payant ferait loucher le pape ;
Dix gros pour que l'abbé dise : sois bienvenu !
Pour faire devant soi porter un glaive nu,
Cent gros ; pour acheter le blé des turcs, dispense ;
Tant pour avoir le droit de penser ce qu'on pense ;
Tant pour faire le mal, tant pour s'en repentir ;
Péage pour entrer, péage pour sortir ;
Le baptême, c'est tant ; n'oubliez pas l'annate ;
Tant pour l'enfant de cœur à la robe incarnate ;
Tant pour vous marier ; ah ! vous mourez ; c'est tant.
Corruption ! Toujours une main qui se tend !
Dès que le père expire ou que la mère est morte,
Les enfants orphelins s'en vont de porte en porte
Mendier pour payer le prêtre, et, sans remord,
Un marchand sacré vend sa pourriture au mort.
Rome sur tout prélève une part, s'attribue
Sur deux mules la bonne et laisse la fourbue,
Taxe le berger, tond la brebis, prend l'agneau,
Goûte la fille au lit, le vin dans le tonneau,
Flaire la cargaison du vaisseau dans le havre,
Et mange avant les vers le meilleur du cadavre.
Jésus disait aimer ; l'église dit : payer.
 
Le ciel est à qui peut acquitter le loyer,
On y sera logé bien ou mal, mieux ou guère,
Selon qu'on sera riche ou pauvre sur la terre ;
Arrière le haillon ! place au riche manteau !
Au mur du paradis Rome a mis écriteau.
 
La chaire de Saint-Pierre autrefois si sublime,
Espèce de tribune énorme de l'abîme,
Dont le dais formidable, au mystère mêlé,
Semblait s'évanouir dans un gouffre étoilé,
Est aujourd'hui l'obscure et lugubre boutique
Où le bien et le mal, la messe et le cantique,
Le vrai, le faux, le jour, la nuit, l'ombre et le vent,
Les anges, l'infini, la tombe, tout se vend !
Pourvu qu'il ait son crime en ducats dans son coffre,
L'homme le plus pervers voit le prêtre qui s'offre ;
Et le plus noir bandit qui soit sous le ciel bleu
Fouille à sa poche et dit au pape : Combien Dieu ?
Vous êtes un brigand, un gueux, un maniaque
De meurtres ; bien ; un tel, prêtre simoniaque,
Crible vos actions dans son hideux tamis,
Se signe, et dit : Allez, vos torts vous sont remis.
 
C'est triste d'être absous par ces viles engeances.
Rois, si j'avais sur moi de telles indulgences,
De celles qui se font marchander et payer,
Je dirais à mon chien, pour me bien nettoyer,
De lécher le pardon d'abord, le crime ensuite.
 
Mais vous ne réglez pas ainsi votre conduite,
Et vous ne tombez pas dans ces scrupules vains.
Toujours, dans vos hauts faits de nuit et de ravins,
Comme vous entendez que Dieu vous soit commode,
Et comme parmi vous, en outre, il est de mode
Que la vipère prête au tigre son venin,
Vous avez près de vous un curé qui, bénin,
Vous conseille et vous sert dans toutes vos escrimes,
Qui trouve des raisons en latin à vos crimes,
Qui vous bénit après vos guets-apens, et coud
Un tedeum infâme à chaque mauvais coup.
D'où la difformité de la raison publique.
Caïphe et Busiris se donnent la réplique.
Quel est le faux ? quel est le vrai ? Qui donc a tort ?
C'est l'honnête homme. À bas le droit ! gloire au plus fort !
Le ciel a le rayon, mais le prêtre a le prisme.
La vérité bégaie et crache le sophisme ;
La probité n'est plus qu'un enrouement confus.
Veut-on protester, vivre, essayer un refus ?
On s'arrête, empêché dans l'immense argutie
Qu'en foule autour de vous le clergé balbutie ;
On a le prêtre, là, dans le fond du gosier ;
Et quand la conscience humaine veut crier
Ou parler haut, elle a l'église pour pituite.
 
Oh ! le ciel grand ouvert, la prière gratuite,
Le prêtre pauvre au point de ne distinguer plus
Le cuivre d'un liard de l'or d'un carolus,
L'autel et l'évangile ignorant le péage
Et la monnaie, ainsi que l'astre et le nuage,
C'était beau, c'était grand, c'était ainsi jadis,
Dans le temps qu'on était des jeunes gens hardis,
Et que, libre, on allait chanter dans la montagne !
Est-ce que c'en est fait dans le deuil qui nous gagne ?
Est-ce que les bons cœurs et les hommes de bien
Ne verront plus cela sous les cieux : Dieu pour rien ?
 
Rome n'a qu'un regret, c'est que la bête échappe
À l'ombre monstrueuse et large de sa chape,
Que l'animal soit franc de son pouvoir jaloux,
Que l'ours rôde en dehors du fisc, et que les loups
Respirent l'air des cieux depuis le temps d'Évandre
Sans qu'on puisse trouver moyen de le leur vendre.
Dieu vole la nature au prêtre ; il la soustrait ;
Il lui dit : Sauve-toi dans la vaste forêt !
C'est son tort. Le soleil est de mauvais exemple ;
Il ne réserve pas sa dorure au seul temple ;
Il empourpre les toits laïcs, grands et petits,
Les maisons, les palais, les cabanes, gratis.
Quoi ! le brin d'herbe est libre et donne ce scandale
De croître effrontément aux fentes de la dalle !
La folle avoine, auprès du lierre son voisin,
Pousse, sans acquitter le droit diocésain !
Quoi ! depuis que l'Etna s'assied sur sa fournaise,
Géant sombre, il n'a pas encor payé sa chaise !
Quoi ! l'éclair passe, va, revient, sans rien donner !
Quoi ! l'étoile ose luire, éclairer, rayonner,
Sans qu'on lui puisse enfin présenter la quittance !
Le pape est avec Dieu tête à tête, et le tance.
Quoi ! l'on ne peut au lys des champs, pris au collet,
Dire : pour les besoins du culte, s'il vous plaît !
Quoi ! la vague, lavant les gouffres insondables,
Couvre l'énormité des plages formidables,
Quoi ! l'écume jaillit jusqu'à cette hauteur
Sans retomber liard dans la main du quêteur !
Oh ! si le prêtre enfin pouvait jeter sa serre
Sur la vie, et la prendre à Dieu, son adversaire !
Quel hosanna le jour où la fleur, le buisson,
Le nid, devraient payer au curé leur rançon !
Le jour où l'on pourrait mettre une bonne taxe
Sur l'usage que fait le pôle de son axe,
Chicaner sa caverne au lion, et tricher
L'eau que boit le moineau dans le creux du rocher !
 
Donc, viatique, psaume et vêpres, scapulaires,
Madones à clouer sur le bec des galères,
La vertu du chrétien, la liberté du juif,
Tout est en magasin et tout a son tarif.
 
Et les nécessités d'exploits hideux que crée
Cette vente à l'encan de la chose sacrée !
Ces pillages où Rome a plusieurs portions !
Ces envahissements et ces extorsions
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