Les Filles de Minée suite
 
Peu s’en faut que Phébus ne partage le jour ;
A ses rayons perçants opposons quelques voiles.
Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles :
Je veux que, sur la mienne, avant que d’être au soir,
Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir.
Cependant donnez-moi quelque heure de silence :
Ne vous rebutez point de mon peu d’éloquence ;
Souffrez-en les défauts, et songez seulement
Au fruit qu’on peut tirer de cet événement.
- Céphale aimait Procris ; il était aimé d’elle :
Chacun se proposait leur hymen pour modèle.
Ce qu’Amour fait sentir de piquant et de doux
Comblait abondamment les vœux de ces Epoux.
Ils ne s’aimaient que trop ! leurs soins et leur tendresse
Approchaient des transports d’Amant et de Maîtresse.
Le Ciel même envia cette félicité :
Céphale eut à combattre une Divinité.
Il était jeune et beau ; l’Aurore en fut charmée,
N’étant pas à ces biens chez elle accoutumée.
Nos belles cacheraient un pareil sentiment :
Chez les Divinités on en use autrement.
Celle-ci déclara ses pensers à Céphale ;
Il eut beau lui parler de la foi conjugale :
Les jeunes Déités qui n’ont qu’un vieil Epoux
Ne se soumettent point à ces lois comme nous :
La Déesse enleva ce Héros si fidèle.
De modérer ces feux il pria l’Immortelle :
Elle le fit ; l’amour devint simple amitié.
- Retournez, dit l’Aurore, avec votre moitié ;
- Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne :
- Recevez seulement ces marques de la mienne.
(C’était un javelot toujours sûr de ses coups.
- Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous
- Fera le désespoir de votre âme charmée,
- Et vous aurez regret de l’avoir tant aimée.»
Tout oracle est douteux, et porte un double sens :
Celui-ci mit d’abord notre Epoux en suspens.
- J’aurai regret aux vœux que j’ai formés pour elle !
- Et comment ? n’est-ce point qu’elle m’est infidèle ?
- Ah ! finissent mes jours plutôt que de le voir !
- Eprouvons toutefois ce que peut son devoir. »
Des Mages aussitôt consultant la science,
D’un feint adolescent il prend la ressemblance,
S’en va trouver Procris, élève jusqu’aux Cieux
Ses beautés, qu’il soutient être dignes des Dieux ;
Joint les pleurs aux soupirs, comme un Amant sait faire,
Et ne peut s’éclaircir par cet art ordinaire.
Il fallut recourir à ce qui porte coup,
Aux présents : il offrit, donna, promit beaucoup,
Promit tant, que Procris lui parut incertaine ;
Toute chose a son prix. Voilà Céphale en peine :
Il renonce aux cités, s’en va dans les forêts,
Conte aux vents, conte aux bois ses déplaisirs secrets,
S’imagine en chassant dissiper son martyre.
C’était pendant ces mois où le chaud qu’on respire
Oblige d’implorer l’haleine des Zéphirs.
- Doux Vents, s’écriait-il, prêtez-moi des soupirs !
- Venez, légers Démons par qui nos champs fleurissent ;
- Aure, fais-les venir ; je sais qu’ils t’obéissent :
- Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer. »
On l’entendit : on crut qu’il venait de nommer
 
Quelque objet de ses vœux, autre que son Epouse.
 
Elle en est avertie ; et la voilà jalouse.
Maint voisin charitable entretient ses ennuis.
- Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits !
- Il aime donc cette Aure, et me quitte pour elle ?
- Nous vous plaignons ; il l’aime, et sans cesse il l’appelle :
- Les échos de ces lieux n’ont plus d’autres emplois
- Que celui d’enseigner le nom d’Aure à nos bois ;
- Dans tous les environs le nom d’Aure résonne.
- Profitez d’un avis qu’en passant on vous donne :
- L’intérêt qu’on y prend est de vous obliger. »
Elle en profite, hélas ! et ne fait qu’y songer.
Les Amants sont toujours de légère croyance.
S’ils pouvaient conserver un rayon de prudence,
(Je demande un grand point, la prudence en amours)
Ils seraient aux rapports insensibles et sourds ;
Notre Epouse ne fut l’une ni l’autre chose.
Elle se lève un jour ; et lorsque tout repose,
Que de l’aube au teint frais la charmante douceur
Force tout au sommeil, hormis quelque chasseur,
Elle cherche Céphale : un bois l’offre à sa vue.
Il invoquait déjà cette Aure prétendue :
- Viens me voir, disait-il, chère Déesse, accours !
- Je n’en puis plus, je meurs ; fais que par ton secours
- La peine que je sens se trouve soulagée. »
L’épouse se prétend par ces mots outragée :
Elle croit y trouver, non le sens qu’ils cachaient,
Mais celui seulement que ses soupçons cherchaient.
O triste jalousie ! ô passion amère !
Fille d’un fol amour, que l’erreur a pour mère !
Ce qu’on voit par tes yeux cause assez d’embarras
Sans voir encore par eux ce que l’on ne voit pas !
Procris s’était cachée en la même retraite
Qu’un fan de biche avait pour demeure secrète.
Il en sort ; et le bruit trompe aussitôt l’Epoux.
Céphale prend le dard toujours sûr de ses coups,
Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse :
Malheureux assassin d’une si chère Epouse !
Un cri lui fait d’abord soupçonner quelque erreur ;
Il accourt, voit sa faute ; et, tout plein de fureur,
Du même javelot il veut s’ôter la vie.
L’Aurore et les Destins arrêtent cette envie ;
Cet office lui fut plus cruel qu’indulgent :
L’infortuné Mari sans cesse s’affligeant
Eût accru par ses pleurs le nombre des fontaines,
Si la déesse enfin, pour terminer ses peines,
N’eût obtenu du Sort que l’on tranchât ses jours :
Triste fin d’un hymen bien divers en son cours !
Fuyons ce nœud, mes sœurs, je ne puis trop le dire :
Jugez par le meilleur quel peut être le pire.
S’il ne nous est permis d’aimer que sous ses lois,
N’aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois.
Toutes trois, pour chasser de si tristes pensées,
A revoir leur travail se montrent empressées.
Clymène, en un tissu riche, pénible et grand,
Avait presque achevé le fameux différend
D’entre le dieu des eaux et Pallas la savante.
On voyait en lointain une ville naissante ;
L’honneur de la nommer, entre eux deux contesté,
Dépendait du présent de chaque déité.
Neptune fit le sien d’un symbole de guerre :
Un coup de son trident fit sortir de la terre
Un animal fougueux, un Coursier plein d’ardeur :
Chacun de ce présent admirait la grandeur.
Minerve l’effaça, donnant à la contrée
L’Olivier, qui de paix est la marque assurée.
Elle emporta le prix, et nomma la cité :
Athène offrit ses vœux à cette déité ;
Pour les lui présenter on choisit cent pucelles,
Toutes sachant broder, aussi sages que belles.
Les premières portaient force présents divers ;
Tout le reste entourait la déesse aux yeux pers;
Avec un doux souris elle acceptait l’hommage.
Clymène ayant enfin reployé son ouvrage,
La jeune Iris commence en ces mots son récit :
- Rarement pour les pleurs mon talent réussit ;
Je suivrai toutefois la matière imposée.
Télamon pour Cloris avait l’âme embrasée,
Cloris pour Télamon brûlait de son côté.
La naissance, l’esprit, les grâces, la beauté,
Tout se trouvait en eux, hormis ce que les hommes
Font marcher avant tout dans ce siècle où nous sommes :
Ce sont les biens, c’est l’or, mérite universel.
Ces Amants, quoique épris d’un désir mutuel,
N’osaient au blond Hymen sacrifier encore,
Faute de ce métal que tout le monde adore.
Amour s’en passerait ; l’autre état ne le peut :
Soit raison, soit abus, le Sort ainsi le veut.
Cette loi, qui corrompt les douceurs de la vie,
Fut par le jeune Amant d’une autre erreur suivie.
Le Démon des Combats vint troubler l’Univers :
Un Pays contesté par des Peuples divers
Engagea Télamon dans un dur exercice ;
Il quitta pour un temps l’amoureuse milice.
Cloris y consentit, mais non pas sans douleur :
Il voulut mériter son estime et son cœur.
 
Les Filles de Minée
 
Je chante dans ces vers les filles de Minée,
Troupe aux arts de Pallas dès l’enfance adonnée,
Et de qui le travail fit entrer en courroux
Bacchus, à juste droit de ses honneurs jaloux.
Tout dieu veut aux humains se faire reconnaître :
On ne voit point les champs répondre aux soins du maître,
Si dans les jours sacrés, autour de ses guérets,
Il ne marche en triomphe à l’honneur de Cérès.
La Grèce était en jeux pour le fils de Sémèle;
Seules on vit trois sœurs condamner ce saint zèle.
Alcithoé, l’aînée, ayant pris ses fuseaux,
Dit aux autres : - Quoi donc ! toujours les dieux nouveaux !
L’Olympe ne peut plus contenir tant de têtes,
Ni l’an fournir de jours assez pour tant de fêtes.
Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers
De ce dieu qui purgea de monstres l’univers :
Mais à quoi sert Bacchus, qu’à causer des querelles ?
Affaiblir les plus sains ? enlaidir les plus belles ?
Souvent mener au Styx par de tristes chemins ?
Et nous irions chômer la peste des humains
Pour moi, j’ai résolu de poursuivre ma tâche.
Se donne qui voudra ce jour-ci du relâche :
Ces mains n’en prendront point. Je suis encor d’avis
Que nous rendions le temps moins long par des récits :
Toutes trois, tour à tour, racontons quelque histoire.
Je pourrais retrouver sans peine en ma mémoire
Du monarque des dieux les divers changements ;
Mais, comme chacun sait tous ces événements,
Disons ce que l’amour inspire à nos pareilles,
Non toutefois qu’il faille, en contant ses merveilles,
Accoutumer nos cœurs à goûter son poison ;
Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison :
Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent.»
Alcithoé se tut, et ses sœurs applaudirent.
Après quelques moments, haussant un peu la voix :
- Dans Thèbes, reprit-elle, on conte qu’autrefois
Deux jeunes cœurs s’aimaient d’une égale tendresse :
Pirame, c’est l’amant, eut Thisbé pour maîtresse.
Jamais couple ne fut si bien assorti qu’eux :
L’un bien fait, l’autre belle, agréables tous deux,
Tous deux dignes de plaire, ils s’aimèrent sans peine ;
D’autant plus tôt épris, qu’une invincible haine
Divisant leurs parents ces deux amants unit,
Et concourut aux traits dont l’Amour se servit.
Le hasard, non le choix, avait rendu voisines
Leurs maisons, où régnaient ces guerres intestines :
Ce fut un avantage à leurs désirs naissants.
Le cours en commença par des jeux innocents :
Qu’ils ignoraient encor ce que c’était que flamme.
Chacun favorisait leurs transports mutuels,
Mais c’était à l’insu de leurs parents cruels.
La défense est un charme : on dit qu’elle assaisonne
Les plaisirs, et surtout ceux que l’amour nous donne.
D’un des logis à l’autre, elle instruisit du moins
Nos amants à se dire avec signes leurs soins.
Ce léger réconfort ne les put satisfaire ;
Il fallut recourir à quelque autre mystère.
Un vieux mur entr’ouvert séparait leurs maisons ;
Le temps avait miné ses antiques cloisons :
Là souvent de leurs maux ils déploraient la cause ;
Les paroles passaient, mais c’était peu de chose.
Se plaignant d’un tel sort, Pirame dit un jour :
- Chère Thisbé, le Ciel veut qu’on s’aide en amour ;
- Nous avons à nous voir une peine infinie :
- Fuyons de nos parents l’injuste tyrannie.
- J’en ai d’autres en Grèce ; ils se tiendront heureux
- Que vous daignez chercher un asile chez eux ;
- Leur amitié, leurs biens, leur pouvoir, tout m’invite
- A prendre le parti dont je vous sollicite.
- C’est votre seul repos qui me le fait choisir,
- Car je n’ose parler, hélas ! de mon désir.
- Faut-il croire à votre sacrifice,
- De crainte de vains bruits faut-il que je languisse ?
- Ordonnez, j’y consens ; tout me semblera doux ;
- Je vous aime, Thisbé, moins pour moi que pour vous.
- J’en pourrais dire autant, lui repartit l’Amante :
- Votre amour étant pure, encor que véhémente,
- Je vous suivrai partout ; notre commun repos
- Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos ;
- Tant que de ma vertu je serai satisfaite,
- Je rirai des discours d’une langue indiscrète,
- Et m’abandonnerai sans crainte à votre ardeur,
- Contente que je suis des soins de ma pudeur.»
- Jugez ce que sentit Pirame à ces paroles,
Je n’en fais point ici de peintures frivoles :
Suppléez au peu d’art que le Ciel mit en moi ;
Vous-mêmes peignez-vous cet amant hors de soi.
- Demain, dit-il, il faut sortir avant l’Aurore ;
- N’attendez point les traits que son char fait éclore.
- Trouvez-vous aux degrés du Terme de Cérès ;
- Là, nous nous attendrons ; le rivage est tout près,
- Une barque est au bord ; les rameurs, le vent même.
- Tout pour notre départ montre une hâte extrême ;
- L’augure en est heureux, notre sort va changer ;
- Et les dieux sont pour nous, si je sais bien juger.»
Thisbé consent à tout ; elle en donne pour gage
Deux baisers, par le mur arrêtés au passage,
Heureux mur ! tu devais servir mieux leur désir :
Ils n’obtinrent de toi qu’une ombre de plaisir.
Le lendemain, Thisbé sort, et prévient Pirame ;
L’impatience, hélas ! maîtresse de son âme,
La fait arriver seule et sans guide aux degrés.
L’ombre et le jour luttaient dans les champs azurés.
Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ;
D’un carnage récent sa gueule est toute teinte.
Thisbé fuit ; et son voile, emporté par les airs,
Source d’un sort cruel, tombe dans ces déserts.
La lionne le voit, le souille, le déchire ;
Et, l’ayant teint de sang, aux forêts se retire.
Thisbé s’était cachée en un buisson épais.
Pirame arrive, et voit ces vestiges tout frais :
O dieux ! que devient-il ? Un froid court dans ses veines ;
Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines ;
Il se lève ; et le sang, joint aux traces des pas,
L’empêche de douter d’un funeste trépas.
- Thisbé ! s’écria-t-il, Thisbé, je t’ai perdue !
- Te voilà, par ma faute, aux Enfers descendue !
- Je l’ai voulu : c’est moi qui suis le monstre affreux
- Par qui tu t’en vas voir le séjour ténébreux :
- Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres ;
- Mais m’oserai-je à toi présenter chez les ombres ?
- Jouis au moins du sang que je te vais offrir,
- Malheureux de n’avoir qu’une mort à souffrir.»
Il dit, et d’un poignard coupe aussitôt sa trame.
Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pirame.
Que devint-elle aussi ? Tout lui manque à la fois,
Le sens et les esprits, aussi bien que la voix.
Elle revient enfin ; Clothon, pour l’amour d’elle,
Laisse à Pirame ouvrir sa mourante prunelle.
Il ne regarde point la lumière des cieux ;
Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux.
Il voudrait lui parler, sa langue est retenue :
Il témoigne mourir content de l’avoir vue.
Thisbé prend le poignard ; et, découvrant son sein :
- Je n’accuserai point, dit-elle, ton dessein,
- Bien moins encor l’erreur de ton âme alarmée :
- Ce serait t’accuser de m’avoir trop aimée.
- Je ne t’aime pas moins : tu vas voir que mon cœur
- N’a, non plus que le tien, mérité son malheur.
- Cher Amant ! reçois donc ce triste sacrifice.»
Sa main et le poignard font alors leur office ;
Elle tombe, et, tombant range ses vêtements :
Dernier trait de pudeur même aux derniers moments.
Les Nymphes d’alentour lui donnèrent des larmes,
Et du sang des Amants teignirent par des charmes
Le fruit d’un mûrier proche, et blanc jusqu’à ce jour,
Eternel monument d’un si parfait amour.»
Cette histoire attendrit les filles de Minée.
L’une accusait l’Amant, l’autre la Destinée ;
Et toute d’une voix conclurent que nos cœurs
De cette passion devraient être vainqueurs :
Elle meurt quelquefois avant qu’être contente ;
L’est-elle, elle devient aussitôt languissante ;
Sans l’hymen on n’en doit recueillir aucun fruit,
Et cependant l’hymen est ce qui la détruit.
Il y joint, dit Clymène, une âpre jalousie,
Poison le plus cruel dont l’âme soit saisie :
Je n’en veux pour témoin que l’erreur de Procris.
Alcithoé ma sœur, attachant vos esprits,
Des tragiques amours vous a conté l’élite :
Celles que je vais dire ont aussi leur mérite.
J’accourcirai le temps, ainsi qu’elle, à mon tour.
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