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Précédent Suivant SOMMAIRE Suivant HAUT Choisir HAUTLe Corbeau voulant imiter l'Aigle L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton, Un corbeau, témoin de l'affaire, Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton, En voulut sur l'heure autant faire. Il tourne à l'entour du troupeau, Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau, Un vrai mouton de sacrifice : On l'avait réservé pour la bouche des dieux. Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux: Je ne sais qui fut ta nourrice; Mais ton corps me paraît en merveilleux état: Tu me serviras de pâture. Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat. La moutonnière créature Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison Était d'une épaisseur extrême, Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphème. Elle empêtra si bien les serres du corbeau, Que le pauvre animal ne put faire retraite. Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau. Le donne à ses enfants pour servir d'amusette. Il faut se mesurer; la conséquence est nette: Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L'exemple est un dangereux leurre : Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs; Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
Le Coq et le Renard Sur la branche d'un arbre était en sentinelle Un vieux coq adroit et matois. Frère, dit un renard, adoucissant sa voix, Nous ne sommes plus en querelle : Paix générale cette fois. Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse. Ne me retarde point, de grâce; Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer. Les tiens et toi pouvez vaquer, Sans nulle crainte, à vos affaires; Nous vous y servirons en frères. Faites-en les feux dès ce soir, Et cependant viens recevoir Le baiser d'amour fraternelle. - Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix; Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers', Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie: Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous. - Adieu, dit le renard, ma traite est longue à faire, Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois. Le galand aussitôt Tire ses grègues, gagne au haut, Mal content de son stratagème. Et notre vieux coq en soi-même Se mit à rire de sa peur; Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.
ADD ADD ADD ADD ADD ADDL'Ane chargé d'éponges, et l'Ane chargé de sels Un ânier, son sceptre à la main, Menait, en empereur romain, Deux coursiers à longues oreilles. L'un, d'éponges chargé, marchait comme un courrier; Et l'autre, se faisant prier, Portait, comme on dit, les bouteilles : Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins Par monts, par vaux, et par chemins, Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent, Et fort empêchés se trouvèrent. L'ânier, qui tous les jours traversait ce gué-là, Sur l'âne à l'éponge monta, Chassant devant lui l'autre bête, Qui, voulant en faire à sa tête, Dans un trou se précipita, Revint sur l'eau, puis échappa; Car, au bout de quelques nagées, Tout son sel se fondit. si bien Que le baudet ne sentit rien Sur ses épaules soulagées. Camarade épongier prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui. Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge, Lui, le conducteur et l'éponge. Tous trois burent d'autant : l'ânier et le grison Firent à l'éponge raison. Celle-ci devint si pesante, Et de tant d'eau s'emplit d'abord, Que l'âne succombant ne put gagner le bord. L'ânier l' embrassait, dans l'attente D'une prompte et certaine mort. Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe; C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point Agir chacun de même sorte. J'en voulais venir à ce point.
Le Lièvre et les Grenouilles Un lièvre en son gîte songeait, (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?); Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait: Cet animal est triste, et la crainte le ronge, Les gens de naturel peureux Sont, disait-il, bien malheureux. Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite, Jamais un plaisir pur; toujours assauts divers. Voilà comme je vis : cette crainte maudite M'empêche de dormir, sinon les yeux ouverts. - Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. - Et la peur se corrige-t-elle? Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi. Ainsi raisonnait notre lièvre, Et cependant. faisait le guet.. Il était douteux, inquiet. : Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre. Le mélancolique animal, En rêvant. à cette matière, Entend un léger bruit: ce lui fut un signal Pour s'enfuir devers sa tanière. Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. Oh! dit-il, j'en fais faire autant Qu'on m'en fait faire! Ma présence Effraie aussi les gens! je mets l'alarme au camp! Et d'où me vient cette vaillance? Comment? des animaux qui tremblent devant moi! Je suis donc un foudre de guerre! Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.
Le Lion et le Rat Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde, On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde. Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il était, et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un aurait-il jamais cru Qu'un lion d'un rat eût affaire ? Cependant il avint qu'au sortir des forêts Ce lion fut pris dans des rets , Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage. Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits. La fourmi et la colombe Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe, Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe Et dans cet océan l'on eût vu la fourmi S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. La colombe aussitôt usa de charité: Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, Ce fut un promontoire où la fourmis arrive. Elle se sauve; et là-dessus Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus Ce croquant, par hasard, avait une arbalète. Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus, Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête. Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête, La fourmi le pique au talon. Le vilain retourne la tête : La colombe l'entend, part, et tire de long. Le soupé du croquant avec elle s'envole: Point de pigeon pour une obole.
ADDL'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits Un astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits. On lui dit: «Pauvre bête, Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tête? Cette aventure en soi, sans aller plus avant, Peut servir de leçon à la plupart des hommes. Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes, Il en est peu qui fort souvent Ne se plaisent d'entendre dire Qu'au livre du destin les mortels peuvent lire. Mais ce livre, qu'Homère et les siens ont chanté, Qu'est-ce, que le hasard parmi l'A.ntiquité, Et parmi nous la Providence? Or du hasard il n'est point de science : S'il en était, on aurait tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort, Toutes choses très incertaines. Quant aux volontés souveraines De Celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein, Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? A quelle utilité? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit? Pour nous faire éviter des maux inévitables? Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapables? Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus, Les convertir en maux devant qu'ils soient venus? C'est erreur, ou plutôt, c'est crime de le croire. Le firmament se meut les astres font leur cours, Le soleil nous luit tous les jours, Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire, Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d'éclairer, D'amener les saisons, de mûrir les semences, De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi répond au sort toujours divers Ce train toujours égal dont marche l'univers? Charlatans, faiseurs d'horoscope, Quittez les cours des princes de l'Europe; Emmenez avec vous les souilleurs tout d'un temps : Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens. Je m'emporte. un peu trop: revenons à l'histoire De ce spéculateur qui fut contraint de boire. Outre la vanité de son art mensonger, C'est l'image de ceux qui bâillent. aux chimères, Cependant qu'ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
Le Lion et le Moucheron Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! C'est en ces mots que le lion Parlait un jour au moucheron. L'autre lui déclara la guerre. Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi Me fasse peur ni me soucie? Un bœuf est plus puissant que toi: Je le mène à ma fantaisie. A peine il achevait ces mots, Que lui-même il sonna la charge, Fut le trompette et le héros. Dans l'abord il se met au large; Puis prend son temps, fond sur le cou Du lion, qu'il rend presque fou. Le quadrupède écume, et son œil étincelle; Il rugit; on se cache, on tremble à l'environ: Et cette alarme universelle Est l'ouvrage d'un moucheron. Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle1: Tantôt pique l'échine, et tantôt le museau, Tantôt entre au fond du naseau. La rage alors se trouve à son faîte montée. L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais, et sa fureur extrême Le fatigue, l'abat: le voilà sur les dents. L'insecte du combat se retire avec gloire: Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin L'embuscade d'une araignée; Il y rencontre aussi sa fin. Quelle chose par là nous peut être enseignée? J'en vois deux, dont l'une est qu'entre vos ennemis Les plus à craindre sont souvent les plus petits; L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire, Qui périt pour la moindre affaire.
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