I
Au temps jadis, il y avait au hameau de Boschfort, dans le bois de la Cambre, à deux lieues de Bruxelles, en Brabant, un sabotier qui vivait pauvrement, avec ses trois fils, de la vente de ses sabots. Or, un matin, ce sabotier vit s’arrêter devant sa cabane un vieil homme qui s’appuyait péniblement sur un bâton.
Cet homme, à longs cheveux blancs, à grande barbe et portant un tablier de cuir, était rendu de fatigue, et, de plus, si mal chaussé que ses souliers semblaient près de le laisser en route.
- Est-ce que vous ne pourriez mie, demanda-t-il au maître de la hutte, m’indiquer l’échoppe d’un savetier ?
- Il n’y a par ici ni savetiers ni cordonniers, répondit l’autre. Nous sommes tous sabotiers de père en fils et, de notre vie vivante, nous n’avons porté de souliers.
Le voyageur parut désappointé.
- Mais vous-même, reprit le sabotier en regardant son tablier de cuir, n’êtes-vous point cordonnier de votre état ?
- Je l’ai été, repartit l’inconnu, et, bien que les cordonniers soient d’ordinaire fort mal chaussés, j’ai vraiment honte à traverser ainsi la capitale du royaume des Pays-Bas. Vendez-moi donc, je vous prie, une paire de sabots.
Il entra dans la hutte et, après avoir trouvé chaussure à son pied, il ouvrit son escarcelle. Le sabotier s’aperçut qu’elle ne contenait que cinq sous, et, prenant en pitié la misère du vagabond, il lui dit :
- Gardez votre argent, fieu de Dieu. Ce n’est point moi qui priverai de ses derniers patards un pauvre vieux las d’aller tel que vous.
- Puisque vous avez l’âme si bonne, répondit l’étranger, je ne veux point vous le céder en honnêteté. Laissez-moi vous conter une histoire. Pour n’être point d’aujourd’hui, elle n’en est pas moins véritable.
Après l’arbre de vie et le fatal pommier qui damna le genre humain, le plus bel arbre du paradis terrestre était un superbe pêcher. Ce fut aussi le seul qui resta sur la terre quand, par la faute d’Adam, le jardin des délices disparut de ce monde.
Or, il y a dix-huit cents ans, j’ai été condamné pour avoir manqué de charité, à un voyage qui n’est point près de finir.
Un jour que je passais par l’endroit où verdoyait jadis le paradis, je vis le merveilleux pêcher, et j’y cueillis trois pêches.
Je les mangeai dans le dessein de me fortifier le cœur contre les fatigues d’un si long pèlerinage, et je gardai les noyaux, afin d’en faire don à ceux qui pratiquent sincèrement l’amour du prochain, que j’avais si mal pratiqué.
Depuis dix-huit cents ans que je parcours le monde, je n’en ai encore placé que deux. J’ai offert le premier à saint Martin, patron des francs buveurs, quand, à la porte d’Amiens, il partagea son habit avec un faux invalide qui n’était autre que Belzébuth ; j’ai offert le second au roi Robert de France, lorsque, surprenant un pauvre diable de voleur qui coupait la frange de son manteau, il le pria débonnairement d’en laisser pour un autre.
Voici le troisième ; acceptez-le, vous qui, manquant de tout, m’avez donné le seul bien qui vous appartienne, le produit de votre travail.
- Merci, l’homme de Dieu, fit le sabotier ; et il prit le noyau, tandis que ses fils ouvraient des yeux grands comme des portes de grange.
- Mais, notre maître, dit alors Petit-Pierre, le culot de la famille, si vous voyagez depuis dix-huit cents ans, c’est donc vous qui…
- Oui, c’est moi, mes enfants, qui suis le Juif errant,
répondit sur un air bien connu Isaac Laquedem, car c’était lui, et, après avoir repris son bâton, il se remit en route pour Bruxelles où, comme chacun sait, il fut accosté par des bourgeois fort dociles qui le régalèrent d’un pot de fraîche bière, en le priant de raconter son histoire.
II
Le sabotier et ses fils ne revirent plus jamais le Juif errant, mais ils plantèrent le noyau dans leur courtil. Le noyau germa et devint un arbre extraordinaire.
Il portait quatre fois l’an, aussi bien le printemps que l’été, l’hiver que l’automne, et les pêches les moins bonnes n’étaient point celles qui mûrissaient au vent de bise.
Il faut savoir que le trône des Pays-Bas avait alors pour maître un monarque fort gourmand, digne petit-fils d’Adam, de qui nous descendons tous, monarques et sabotiers.
Ce roi aimait passionnément les pêches, et comme on n’avait point encore inventé les serres pour remplacer le soleil, il était désolé de n’en pouvoir manger à Noël ou à la Chandeleur.
Il lui arriva même une fois, en faisant réveillon, de dire qu’il donnerait de bon cœur sa fille en mariage au beau premier qui lui apporterait une corbeille de pêches pour son dessert. Le propos en vint aux oreilles du sabotier.
Le merveilleux pêcher se couronnait justement de ses fruits, et c’était un rare et curieux spectacle de le voir balancer son front vermeil sous le ciel gris de nuages, sur la terre blanche de neige.
- Voilà, se dit le sabotier, une riche occasion d’établir l’aîné de mes fils. Il épousera la princesse et, après la mort du beau-père, il régnera sur les Pays-Bas, ce qui est un métier moins fatigant que de faire des sabots.
Il cueillit les plus belles pêches, les déposa soigneusement dans un petit panier et envoya son fils au palais du roi. Le jeune sabotier partit à travers la futaie.
En passant près de l’abbaye de la Cambre, à l’endroit qu’on appelle le Trou du Diable, il rencontra une vieille pauvresse toute ratatinée qui ramassait du bois mort.
- Qu’est-ce que vous portez donc dans ce panier, mon petit fieu ? lui cria-t-elle.
- Des glands à votre service, la vieille ! répondit le gars, qui n’était pas très bien élevé pour un prince en herbe.
- Eh bien ! fieu, répliqua la grand’mère, je souhaite que ce soient les plus beaux glands qu’on ait jamais vus.
Le messager se présenta à la porte du palais et, quand il eut dit qu’il apportait des pêches pour le dessert royal, on le conduisit devant le monarque, qui justement était à table.
Il ouvrit son panier, et jugez de sa surprise lorsque, au lieu de pêches, il y trouva des glands gros comme des pétotes, ou, si vous le préférez, des pommes de terre.
- Godverdom ! pour quelle bête me prend-on ? s’écria le roi en jetant sa serviette.
Le messager n’eut que le temps de détaler et retourna tout courant chez son père.
- Eh bien ? dit le sabotier.
- On ne m’a mie laissé entrer, répondit le jeune drôle.
Le père, qui le connaissait menteur et gourmand, pensa qu’il avait mangé les pêches, au lieu de les porter au palais. Le lendemain, il en cueillit d’autres et les envoya par son fils cadet.
Arrivé au Trou du Diable, le gars rencontra la pauvresse qui lui dit :
- Qu’est-ce que vous portez donc là, mon petit fieu ?
- Des crapauds qui t’ont vue au sabbat, vieille sorcière, répondit celui-ci, qui était encore plus mal embouché que son aîné.
- Eh bien ! fieu, je souhaite que ce soient les plus beaux crapauds qu’on ait jamais vus.
En effet, quand le panier fut ouvert devant le roi, il en sortit d’énormes crapauds qui se mirent à marcher, noirs, gluants, hideux, sur la belle nappe blanche.
Le roi, la reine et la princesse se levèrent en poussant un cri d’horreur. Le monarque allongea à l’insolent commissionnaire un grand coup de pied qui l’envoya cogner de la tête un domestique, lequel le repoussa sur un autre, qui le rejeta sur un troisième, et c’est ainsi que, de bourrade en bourrade, le garnement gagna la porte, trop heureux d’en être quitte à si bon marché.
III
Le souverain déclara alors par un édit que le premier qui, sous couleur de pêches, lui apporterait encore des glands ou des crapauds, il le ferait pendre à la flèche du beffroi.
Le sabotier voulut savoir de ses fils ce que cela signifiait, mais ils se gardèrent bien de lui avouer comment, par leur malhonnêteté, les pêches s’étaient changées en route.
Le pauvre homme ne pouvait se consoler de ce qu’ils eussent manqué une si belle occasion d’épouser une princesse.
- J’irais bien, moi, si on m’y envoyait, dit Petit-Pierre.
Petit-Pierre paraissait plus avisé que ses frères ; mais autant ceux-ci étaient gros, joufflus et vermeils, autant il avait l’air maigre, chétif et pâlot. C’est à ce point qu’on ne l’appelait jamais que le criquet ou le sautériau d’août.
- Quelle apparence que le sautériau réussisse mieux que ses frères ? pensait le sabotier. Jamais d’ailleurs la princesse ne voudra épouser un pareil criquion.
La récompense était pourtant si tentante qu’après avoir balancé toute une semaine, il se décida à dépêcher Petit-Pierre.
Celui-ci, comme les autres, rencontra la vieille au Trou du Diable, et, quand elle lui demanda ce qu’il portait dans son panier, il répondit poliment :
- Des pêches, ma brave femme, pour le dessert du roi.
- Eh bien ! fieu, je souhaite que ce soient les plus belles pêches qu’on ait jamais vues.
- Que Dieu vous entende, bonne grand’mère !
Et Petit-Pierre continua son chemin.
Lorsqu’il arriva à la porte du palais, la sentinelle eut pitié de lui et voulut l’empêcher de courir à sa perte, mais il insista tellement qu’on finit par l’introduire.
Il laissa ses sabots derrière l’huis et entra bravement dans la salle à manger. Aussitôt qu’il eut ouvert son panier :
- Godverdom ! les belles pêches ! s’écria le roi, dont les yeux brillèrent comme des lumerotes.
Et de fait, elles étaient superbes, blanches et roses, couvertes d’un mignon duvet et presque aussi grosses que les balles d’argent qu’on donne chez nous pour prix du jeu de paume.
Le monarque, avec son petit couteau d’or, commença d’en peler une, en passant sa langue sur ses lèvres. La chair lui en parut si parfumée qu’il les expédia toutes sur-le-champ. Il s’aperçut seulement, au dernier quartier de la dernière pêche, qu’il oubliait d’en offrir à la reine et à la princesse.
Quand son assiette fut pleine de noyaux, il s’avisa de la présence de Petit-Pierre. Il le toisa de la tête aux pieds et, fronçant le sourcil:
- Qu’est-ce que tu fais là, manneken ?
Vous saurez qu’en flamand manneken, qu’on prononce menneke, veut dire petit homme.
- J’attends, sire, répondit le sautériau.
- Quoi ?
- La récompense que Votre Majesté a promise.
- Ah !… comment t’appelles-tu ?
- Petit-Pierre.
- Et que fais-tu de ton métier ?
- Des sabots, sire.
- Mais je me veux mie devenir sabotière ! s’écria la princesse.
- Oh ! je changerai d’état, mademoiselle, si le mien vous déplaît.
- Et tu apprendras celui de roi ? demanda le monarque.
- Oui, sire, pourvu que Votre Majesté veuille bien me l’enseigner.
- Eh bien ! fieu, tu vas commencer tout de suite ton apprentissage.