Le roi des Pays-Bas avait le bec plus fin que la conscience délicate. Morceau avalé, comme on dit, n’a plus de goût, et c’est pourquoi il cherchait un prétexte honnête de manquer à sa parole.
Il parla à l’oreille d’un valet qui sortit et rentra bientôt avec une manne où se trouvaient douze petits lapins blancs.
- Ecoute, manneken, dit-il alors au sautériau, les rois ne sont pas autre chose que des bergers ; mais les hommes, sais-tu, sont plus malaisés à conduire que les moutons. Tu vois ces douze petits lapins. Tu vas les aller paître au bois et si, durant trois jours, tu nous ramènes ton troupeau au complet, c’est que tu as des dispositions pour le métier de roi, et que, plus tard, tu pourras tenir notre houlette.
Un éclat de rire général accueillit ce beau discours. Petit-Pierre vit bien que le monarque se moquait de lui, mais, comme il n’avait point d’autre parti à prendre :
- J’essayerai, fit-il sans se déconcerter, et, tirant sa révérence, il se dirigea vers le bois, suivi du domestique qui portait les lapins.
IV
Lorsqu’on fut au Trou du Diable, le valet ouvrit le panier, d’où les lapins s’enfuirent dare-dare dans tous les sens.
- Au revoir à vous treize ! dit-il d’un ton goguenard au berger, qui n’eut pas l’air de l’entendre.
Petit-Pierre ne s’amusa point à courir après ses bêtes. Il les regarda fuir tout en busiant et, quand la dernière eut disparu, il reprit lentement le chemin de Boschfort.
Il pensait à part lui que la princesse était bien jolie et qu’il eût été bien agréable de réussir à garder les lapins, ne fût-ce que pour se revancher des éclats de rire et rendre au monarque la monnaie de sa pièce. Il n’eut point fait vingt pas que la vieille grand’mère se trouva tout à coup devant lui.
- Eh bien ! mon petit fieu, lui dit-elle, avez-vous eu bonne dringuelle ?
- Pas trop bonne, grand’mère. Le roi avait à peine fini de manger mes pêches qu’il m’a envoyé paître… ses lapins.
- Et tu n’y es pas allé ?
- Si fait.
- Eh bien ?
- Eh bien ! on ne les a point plus tôt lâchés dans le bois qu’ils ont pris leurs jambes à leur cou.
- Il faut les rappeler.
- Mais comment ?
- Avec ceci.
Et elle lui tendit un petit sifflet d’argent.
- Merci, grand mère, dit le sautériau, et il donna, sans hésiter un grand coup de sifflet.
Aussitôt les douze lapins blancs d’accourir, par sauts et par bonds, de toute la vitesse de leurs pattes. Il renouvela deux ou trois fois l’expérience, et toujours elle réussit à souhait.
Pierre, enchanté, laissa alors son troupeau brouter le thym et le serpolet, et s’en alla près de là, au cabaret du Noir-Mouton boire une pinte en fumant sa boraine.
Le soir, qui fut penaud ? Ce fut le roi quand il vit revenir Petit-Pierre poussant devant lui ses douze lapins et faisant : Prrrou ! prrrou ! du haut de sa tête.
- Est-ce que le drôle serait sorcier ? dit le monarque à ses courtisans. C’est égal, il n’est point possible, savez-vous, qu’un pareil manneken épouse l’héritière présomptive du trône des Pays-Bas.
- Si Votre Majesté le permet, hasarda le sire de Nivelle, je me fais fort que le manneken ne ramènera pas demain son troupeau au complet.
- Va, mon ami, répondit le souverain, et, si tu réussis, je te donne ma fille, bien que tu ne sois point fils de roi, sais-tu, et que tu me paraisses bien gros pour la rendre heureuse.
Le sire de Nivelle était gros, en effet, comme un tonneau, et il ne fallait pas moins qu’une pareille rencontre pour qu’il osât prétendre à la main de la princesse.
Le lendemain, il s’en alla au bois avec son chien, et se mit en quête de Petit-Pierre.
V
Le sautériau, pour passer le temps, avait coupé une branche de sureau et il était en train de fabriquer une canonnière ou plutôt, comme on dit chez nous, une arbute, quand il avisa de loin le gros seigneur. Vite, d’un coup de sifflet, il rassembla son troupeau.
- Hardi ! Miraud, hardi ! cria le sire à son chien.
Miraud était un fameux lévrier. Son maître comptait qu’il ferait une telle peur aux lapins qu’ils s’enfuiraient à tous les diables ; mais, chose singulière ! ils l’attendirent de pied ferme et, loin de courir au gibier, Miraud se tint sur les talons du sire, la queue et l’oreille basses.
Voyant sa ruse échouer, celui-ci suivit l’exemple des chasseurs, quand ils reviennent le carnier vide. Il s’approcha du sautériau.
- Berger, lui dit-il en soufflant comme un bœuf, tu as là de bien jolis lapins. Veux-tu m’en vendre un ?
- Mes lapins ne sont ni à vendre ni à donner, répondit le sautériau. Ils sont à gagner.
- Ah !… et que faut-il faire pour les gagner ?
- Me prêter votre figure afin que je m’exerce à la cible.
- Je ne comprends pas.
- C’est pourtant bien simple. Je viserai votre pleine lune et son gros nez me servira de petit noir, encore qu’il soit rouge.
- Quoi! marmouset, tu oses…
- Voilà, fieu. C’est mon idée.
- Voyons ! trêve de plaisanterie ! Combien veux-tu de ton lapin ?… Mille escalins ?
Pierre, sans répondre, se mit à bourrer son arbute avec de petites balles d’écorce de peuplier.
- Dix mille ?
Il haussa les épaules.
- Vingt mille ?
Il envoya un projectile sur le nez de Miraud.
Le seigneur comprit qu’il n’en démordrait point. Il se dit qu’un moment de honte est bientôt passé, et qu’après tout, lorsqu’on a le malheur de ressembler à un muid, on ne saurait acheter trop cher l’agrément d’épouser une princesse belle comme le jour.
- Ainsi, tu me donneras un de tes lapins ?
- Oui, seigneur, sitôt que je l’aurai mis dans le petit noir.
- Soit ! dit-il, mais dépêchons.
Il s’essuya le front et se plaça à la distance voulue.
Pendant que les lapins broutaient l’herbe, trottaient, jouaient à cache-cache, Pierre s’amusa gravement à chasser dans la belle face ronde du gros seigneur une grêle de petits bouchons qui rebondissaient sur la peau comme des balles sur un tamis.
Miraud regardait la scène à l’écart, assis philosophiquement sur son derrière.
Le malin sautériau visait tantôt l’œil droit, tantôt l’œil gauche, tantôt la bouche. Jamais il n’atteignait le nez.
- Touché ! s’écriait le sire de Nivelle.
- Non, fieu.
- Si.
- Je ne joue plus, fieu de Dieu, si vous trichez.
Au bout d’un quart d’heure, ses munitions commençant à s’épuiser, Pierre le mit dans le petit noir, et donna un de ses lapins au seigneur qui partit sans demander son reste.
Il n’était point à une portée d’arbalète qu’un coup de sifflet retentit. Prouf ! le lapin sauta à terre.
- Ici, Miraud, ici ! cria le sire de Nivelle à son chien qui avait pris les devants.
Mais, au lieu d’obéir, Miraud se sauva à toutes jambes, et de là vint qu’on dit en commun proverbe :
C’est le chien de Jean de Nivelle, Il s’enfuit quand on l’appelle.
Le seigneur retourna au palais avec sa courte honte, et ne souffla mot du tir à la cible.
C’est pourtant en mémoire de ce haut fait que les gens de Nivelle ont mis plus tard sa statue en fer sur la tour de Sainte-Gertrude, et qu’on l’y voit encore aujourd’hui sonner l’heure à coups de marteau.
VI
- Si on m’y laissait aller, proposa timidement la princesse, il me semble que je ne reviendrais point les mains vides.
- Va, ma fille, dit le monarque, sauve l’honneur de la couronne, et prouve au monde que tu n’es pas faite pour devenir sabotière, godverdom !
Quelques heures plus tard, Petit-Pierre vit venir de son côté une jeune et fraîche laitière en sabots, cotillon rouge, casaquin noir et tablier blanc. Elle portait sur la tête une cruche ou, pour mieux dire, une cane de cuivre jaune qui brillait au soleil comme de l’or.
- Voici du nouveau, pensa-t-il.
Et il siffla ses lapins.
La princesse passa, en criant d’une voix claire et traînante :
- Il ne faut point de lait ?
- Hé ! la belle laitière, vendez-m’en pour un sou, fit Petit-Pierre, qui, prenant goût au jeu, ne voyait aucun inconvénient à engager la partie.
- Volontiers, gentil bergeolin.
Et, versant du lait dans le couvercle de la cane, la fausse laitière le présenta au sautériau.
- Oh ! les jolis lapins blancs ! dit-elle en feignant la surprise. Donnez-m’en un.
- Les lapins de mon troupeau ne sont ni à donner ni à vendre, fille. Ils sont à gagner.
- Et comment les gagne-t-on ?
- En embrassant le berger.
La princesse, choquée d’une telle hardiesse, faillit se trahir, mais elle réfléchit que, le petit sabotier croyant avoir affaire à sa pareille, sa prétention n’avait rien d’offensant, que cette galanterie à la paysanne ne tirait nullement à conséquence, qu’enfin, si jamais baiser avait été innocent, c’était bien celui-là, puisqu’on ne le laissait prendre que pour se débarrasser du pauvre bergeolin.
Elle tendit donc en rougissant sa joue et son tablier, puis elle partit comme une flèche, emportant sa cruche et son lapin.
Elle n’avait point fait cent pas que, prouf ! voilà le lapin qui saute hors du tablier. La princesse le rattrapa au vol, mais il l’égratigna si bien que force lui fut de le lâcher.
Une heure après, le sautériau ramenait son troupeau au complet.
- Il n’est chasse que de vieux chiens, dit le roi. C’est demain le dernier jour. J’irai moi-même, et nous verrons si je reviendrai bredouille.
VII
Le lendemain, Petit-Pierre aperçut dans la drève un abbé monté sur sa mule. La présence du saint homme, à deux pas de l’abbaye de la Cambre, lui parut chose assez naturelle ; pourtant il se tint sur ses gardes et rappela ses lapins.
Quand l’abbé fut tout près, le sautériau ôta son bonnet et se signa dévotement. Le bon père lui donna sa bénédiction. Petit-Pierre remarqua qu’il avait le capuchon rabattu comme pour se garantir du soleil.
- Qu’est-ce que tu fais donc là, mon petit fieu ? demanda l’abbé qui semblait déguiser sa voix, de même qu’il cachait sa figure.
- Vous le voyez, mon père, je garde mon troupeau.
- Ah ! tu es berger.
- Oui, berger, comme votre Révérence, comme le roi, notre maître, ou comme notre saint-père le pape, sauf que mes ouailles sont des lapins.
- De jolis petits lapins, godv… Veux-tu m’en vendre un ?
- Je te connais, beau masque, dit tout bas Petit-Pierre.
Puis tout haut :
- Monsieur l’abbé, mes lapins ne sont ni à vendre ni à donner. Ils sont à gagner.
- Et comment les gagne-t-on ?
- Comme le ciel, monsieur l’abbé, par l’humilité. Si vous aviez une grâce à demander à notre saint-père le pape, que feriez-vous ?
- J’irais me jeter à ses pieds.
- Ensuite ?
- Ensuite, je baiserais dévotement sa mule.
- Eh bien ! fieu, voici la nôtre, baisez-la.
- Godverdom s’écria celui-ci.
Puis il s’arrêta court. Comme le sire de Nivelle, il offrit de l’or, pria, supplia, conjura au nom de tous les saints du paradis. Petit-Pierre ne voulut entendre à rien.
Il fallut que le roi mît pied à terre, s’agenouillât et baisât le sabot du malicieux manneken. Après l’humiliante cérémonie, il remonta sur sa bête, emportant un lapin dans la poche de sa soutane.
A peine était-il à une portée de crosse que, prouf ! le lapin sauta de la poche. Le monarque, pour courir après lui, sauta, de son côté, à bas de sa mule, mais si lourdement qu’il s’épata au beau milieu d’une large flaque de bouse, et rentra au palais dans une tenue qui manquait complètement de majesté, godverdom !