Martin Martine par Charles DEULIN (1827-1877)
I
 
Au temps jadis, il y avait bien loin d’ici, au pays des Mores, un petit prince qui était merveilleusement beau. Il était si beau qu’avant sa naissance on avait prédit que, si jamais le roi, son père, venait à le voir il en perdrait la vue.
 
Le monarque, qui tenait à ses yeux, fit élever son fils au fond d’un vieux château dans un lieu désert ; mais l’enfant atteignait à peine sa dixième année, qu’ennuyé de sa solitude, il trompa la vigilance de ses gardiens et s’échappa.
 
Il fut recueilli par un de ces campénaires qui promènent leur baudet aux quatre coins du monde, en criant :
— Marchand de blanc sable !  ou : A cerises pour du vieux fer !
 
Ce campénaire avait une dévotion particulière à saint Martin. Il donna au petit prince le nom du patron des francs buveurs et l’emmena partout avec lui. Il voyagea encore quelques années de ce côté, après quoi il fut pris du désir de revenir au pays de la bonne bière et des grandes pintes.
 
Ce n’était point l’affaire du jeune Martin. Le gars trouvait notre ciel trop gris, les gens de chez nous trop rouvelêmes, je veux dire trop vermeils, et il se dépitait de les voir ricaner à l’aspect de sa figure bronzée.
 
Son père adoptif entrait d’ailleurs plus souvent que par le passé dans les chapelles dédiées à son patron, et, quand il avait récité trop de prières, autrement dit quand il avait bu trop de pintes, il lui arrivait parfois de caresser à coups de fouet les épaules du pauvre petit prince. Cela fit qu’un beau jour, entre chien et loup Martin le planta là devers Cambrai et s’enfuit dans la forêt de Proville.
 
Il marcha jusqu’à nuit close, tant que, rompu de fatigue et mourant de faim, il avisa une maison isolée. Il y cogna, et une jeune fille vint lui ouvrir.
— Serait-ce un effet de votre bonté, dit-il poliment, de me loger pour cette nuit ? Je tombe de faim et de lassitude.
 
— Comment vous appelez-vous ? demanda doucement la jeune fille.
 
— Martin, pour vous servir.
 
— Comme cela se trouve ! moi, je m’appelle Martine.
 
— Eh bien ! ma jolie Martine, ne souffrez point qu’un pauvre abandonné passe la nuit au soleil des loups.
 
— Je ne suis point jolie, répondit Martine, mais j’ai bon cœur et je voudrais vous le prouver. Malheureusement, mon père est un ogre et il va revenir tout à l’heure.
 
Le garçonnet fit un pas en arrière. Martine ajouta vivement :
— Bah ! entrez toujours. Ma mère est charitable et nous verrons à vous cacher.
 
Martin avait une telle fringale qu’il jugea que le plus pressé était de satisfaire son appétit, quitte à risquer plus tard d’assouvir celui de son hôte. Il entra résolument.
 
II
La mère de Martine l’accueillit fort bien, lui donna à souper et lui fit raconter son histoire. Il finissait à peine son récit qu’on entendit heurter violemment à l’huis. C’était l’ogre qui revenait. Aussitôt sa femme ouvrit la caisse de l’horloge et Martin s’y blottit.
 
L’ogre se mit à table et mangea la moitié d’un veau qu’il arrosa de trois grands brocs de bière brune. Quand il en fut au dessert, il flaira à droite, à gauche, et se tournant vers l’horloge :
— Tiens ! dit-il, la patraque est arrêtée !
 
— Ne vous dérangez point, mon père, s’écria Martine. Je vais la remonter à l’instant.
 
Mais l’ogre était un homme d’ordre. Il se leva et alla ouvrir la caisse :
 
— Oh ! fit-il, le joli moricaud ! C’est donc cela que je sentais la chair fraîche !
 
Martine se jeta à son cou.
— Mon bon père, épargnez-le, je vous en prie. Il est si gentil !
 
— Il sera mieux encore, accommodé aux pruneaux !  répondit l’ogre.
 
Il saisit son grand couteau et commença de l’aiguiser.
— Je vous reconnais bien là, dit alors sa femme. Notre fille est tantôt en âge de se marier, et, à cause de vos goûts dépravés, personne n’en voudra que le grand Guillaume. Il nous tombe du ciel un fils de roi dont nous pourrions faire un gendre. Monsieur n’a rien de plus pressé que de le mettre à la broche. On n’est pas plus mauvais père.
 
L’ogre qui, au fond, n’était point un méchant homme, fut sensible à ce reproche. D’ailleurs, la perspective d’avoir un prince pour gendre lui souriait fort.
— Ah ! c’est le fils d’un roi, dit-il. Eh bien ! s’il s’engage à épouser Martine, je consens à m’en passer, bien qu’il semble déjà tout rissolé.
 
Martin n’avait nullement envie de se marier. Il regarda Martine. La pauvre fille n’était point belle, mais sa figure exprimait tant de bonté qu’elle vous gagnait le cœur.
 
Le gars jugea qu’il devait être moins désagréable de faire le bonheur de la fille que celui du père.
— Je l’épouserai,  dit-il, et le visage de Martine rayonna.
 
Le jeune prince lui avait plu tout de suite, et elle détestait profondément le grand Guillaume, un vieux célibataire, qui la recherchait à cause de sa dot.
 
Mais l’ogre était pétri d’amour-propre. Il trouva la réponse bien froide et que le prince avait été long à se décider.
— Ce n’est pas tout de dire : Je l’épouserai,  reprit-il, il faut voir si tu es digne de posséder un beau-père tel que moi. Qu’est- ce que tu sais faire ?
 
Martin fut fort embarrassé. Il ne savait rien faire du tout, et, à ce point de vue, le campénaire l’avait véritablement élevé comme un prince. Il résolut de payer d’audace, et répondit bravement :
— Commandez, j’obéirai.
 
— Eh bien ! demain, au petit jour, nous irons dans la forêt et tu m’abattras cent mencaudées de bois. En attendant, va te coucher, dors bien et ne fais pas de mauvais rêves.
 
III
 
Je ne sais quels furent les rêves de Martin, mais Martine se retourna vingt fois dans son lit, sans que grand-mère au sable vînt lui fermer les yeux.
— Jamais, se disait-elle, le pauvre garçon ne pourra se tirer d’une pareille entreprise ! Si encore mon parrain était ici, il nous aiderait à sortir d’embarras.
 
Elle avait pour parrain Cambrinus, duc de Brabant, comte de Flandre, roi de la bière et fondateur de la ville de Cambrai.
 
A l’époque où Cambrinus apporta la brune liqueur de ce côté, l’ogre qui buvait sec, fut le premier qui reconnut et proclama l’excellence du vin d’orge. Il en advint que Cambrinus se lia avec lui, malgré sa mauvaise réputation. Il voulut même être le parrain de sa fille et choisit pour commère la fée des Houblons.
 
N’ayant pas son parrain sous la main, Martine hasarda d’invoquer sa marraine.
— Bonne marraine, fit-elle, venez-nous en aide et sauvez mon futur époux, je vous en conjure.
 
La fée parut, couronnée de feuilles et de fleurs de son nom.
— Es-tu bien sûre qu’il t’aime, ma pauvre enfant ?
 
— Sauvez-le toujours, marraine. Je l’aimerai tant, qu’il faudra bien qu’il me le rende.
 
— Soit, voici ma baguette. Elle accomplira sur-le-champ toutes tes volontés ; mais garde-toi de la perdre et surtout ne la laisse prendre à personne.
 
Martine remercia chaudement sa marraine, s’endormit rassurée et, à son réveil, alla tout confier à sa mère.
 
IV
 
Le lendemain, l’ogre conduisit Martin devant un épais fourré, à cent pas de la maison, et, l’armant d’une cognée :
— A l’œuvre, mon gars, lui dit-il ; je te donne trois heures pour me faire place nette.
 
Et il le quitta en riant dans sa barbe.
 
Il alluma sa pipe, descendit à la cave, y chargea son épaule d’un baril de bière, se rendit ensuite à la salle à manger, choisit dans le dressoir une pinte de la contenance d’un pot, puis monta à son belvédère pour voir comment allait s’en tirer le pauvre Martin.
 
Martin n’essaya même point de donner le premier coup de cognée. Il songeait à s’enfuir, quand Martine vint le rejoindre, en se glissant d’arbre en arbre.
— Tenez-vous derrière moi, dit-elle, et cachez-moi bien, que mon père ne me voie.
 
Et, sur-le-champ, elle toucha les arbres de sa baguette, et les aulnes, les charmes, les trembles, les platanes, les hêtres touffus, les frênes aux rameaux élancés, les pâles peupliers, les bouleaux à la robe d’argent, les chênes centenaires, les châtaigniers, les érables, les merisiers, les cornouillers tombèrent tour à tour avec un fracas épouvantable.
 
Les oiseaux s’envolaient par bandes en jetant des cris d’effroi, et aussi s’enfuyaient, affolés de peur, les chevreuils, les daims, les cerfs, les renards, les loups et les sangliers.
 
Du haut de son belvédère, l’ogre contemplait cet immense abattage. Il ouvrait des yeux grands comme des roues de charrette et ne pouvait en croire ses yeux. Sa surprise était telle, qu’il en oubliait de boire et laissait sa pipe s’éteindre. Il avait pourtant trop d’amour-propre pour montrer son étonnement, et, quand le petit boquillon revint avec sa cognée, il lui dit d’un air railleur :
 
— Tu ne t’entends point trop mal à mettre les écureuils à pied, mais tu ne m’as fait qu’un quart de jour. Il s’agit maintenant de me creuser un vivier à l’endroit que tu viens de nettoyer. Voici une bêche, nous verrons si tu en joues aussi bien que de la cognée.
 
Puis il ajouta en s’adressant à sa fille :
— Quant à vous, mademoiselle, vous allez me suivre et vous me direz vos plus belles chansons, pour me tenir éveillé pendant que ce beau lapin fera son trou.
 
Il avait cru apercevoir une robe blanche dans le grand massacre des arbres, et il soupçonnait vaguement sa fille.
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