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Martin Martine par Charles DEULIN (1827-1877)
 
V
 
Martin retourna à la clairière, et, comptant sur Martine, il commença de bêcher, comme s’il ne s’était agi que de faire une fosse pour un frêne.
 
Martine chanta d’abord ses chansons les plus gaies ; puis peu à peu elle ralentit la mesure, tant qu’enfin l’ogre laissa tomber sa pipe à terre, sa tête sur l’épaule et tomba lui-même dans un profond sommeil.
 
La petite fée accourut alors, légère comme une hirondelle. En quelques coups de baguette, elle déblaya la place, creusa le sol, fit jaillir toutes les sources et remplit le bassin d’une belle nappe d’eau, qui resplendit comme une immense plaque d’acier aux rayons du soleil. L’ogre, à son réveil, en fut tout ébloui.
 
Il descendit en grommelant et on ne peut plus mortifié. Comme midi venait de sonner, il trouva son monde à table. Il se plaignit de ce que la soupe était trop froide, le rôt brûlé, la bière sur le bas, et chercha tout le temps un prétexte de quereller le pauvre Martin.
 
A la fin, il lui vint une idée.
— Quel poisson as-tu mis, dit-il, dans ton vivier ?
 
Du poisson ! Martin, qui n’était pas pêcheur, avait justement oublié de recommander ce point à Martine. Il ne sut que répondre.
— Ah ! ah ! mon gaillard, fit l’ogre, enchanté de le prendre sans vert. On te commande un vivier, et tu oublies de l’approvisionner ! Tu es tout juste aussi malin qu’une marmotte, toi !
 
— Il va réparer sa faute, dit Martine.
— Qu’on porte mon café et ma bouteille de brandevin au belvédère ! Nous allons voir ça.
 
Et l’ogre y monta en se frottant les mains. Sa fille l’y suivit, et c’est à peine si cette fois elle eut besoin de dire une seule chanson. Son père s’endormait régulièrement après le dîner : il ne tarda pas à ronfler.
 
En deux sauts Martine fut auprès de Martin. Malheureusement il lui fallut plus de temps pour peupler le vivier. On comprend qu’il est moins facile, même pour la baguette d’une fée, de créer des poissons que de couper des arbres ou de fouir la terre. Longtemps elle battit l’eau sans faire éclore le moindre barbillon.
 
Enfin, au bout d’une heure, les carpes dorées, les perches aux nageoires de pourpre, les brochets gloutons, les anguilles roulées en verts anneaux, les goujons, les ablettes, les loches ou guerliches commencèrent de s’y jouer. Martin s’oubliait à les regarder, et Martine à regarder Martin, quand tout à coup :
— Ah ! je vous y prends, coquin !  cria un voix formidable, la voix de l’ogre qui était arrivé à pas de loup. Il les saisit chacun par une oreille et les ramena à la maison.
 
— Donne-moi mon couteau, dit-il à sa femme, que j’habille tout de suite ce jeune coq d’Inde.
 
Sa femme vit qu’il ne fallait point le heurter de front.
— Vous feriez bien mieux, répondit-elle, d’attendre jusqu’à demain. C’est dimanche la ducasse et nous avons à dîner deux ogres de vos amis. On n’a pas tous les jours un prince à se mettre sous la dent.
 
— Au fait ! ce sera vraiment ce qui s’appelle un morceau de roi.
 
Et il le serra dans son garde-manger. Je veux dire qu’il enferma Martin dans une chambre, tout au haut de la maison.
 
VI
 
Le soir, après le souper. Martine, comme d’habitude, resta la dernière pour couvrir le feu. Elle prit son rouet, le plaça dans le cendrier, et, le touchant de sa baguette :
— Rouet, rouet, dit-elle, mon joli rouet, quand on m’appellera, n’oublie point de répondre pour moi.
 
Elle posa en outre sa quenouille sur la première marche de l’escalier, monta à sa chambre, mit son fuseau sur son lit et leur fit la même recommandation ; après quoi elle fut à la chambre du jeune prince. Elle toucha la porte de sa baguette, et la porte s’ouvrit sur-le-champ.
— Je viens vous sauver, dit-elle à Martin, mais il est nécessaire que nous nous évadions ensemble. Vous ne sauriez sans moi échapper à mon père.
 
Elle le prit par la main, et tous deux s’enfuirent de la maison.
 
Un peu après l’heure du couvre-feu, l’ogre s’éveilla, et, voulant s’assurer que sa fille était dans son lit, il cria :
— Martine ! Martine !
— Voilà, mon père ! répondit le rouet. Je couvre le feu, je vais me coucher.
 
Une heure plus tard, il s’éveilla de nouveau et cria :
— Martine ! Martine !
— Voilà, mon père ! répondit la quenouille. Je monte l’escalier.
 
L’heure d’ensuite, il s’éveilla encore une fois :
— Martine ! Martine !
— Je suis dans mon lit, je dors, bonne nuit !  répondit le fuseau.
— Tout va bien, se dit l’ogre. Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles.  Et il ronfla comme un orgue.
 
Qui fut penaud ? Ce fut le mangeur d’enfants, lorsqu’il vit, le lendemain matin, que sa fille avait pris la poudre d’escampette avec le morceau de roi qu’il destinait à sa table. Vite, il commande à sa femme de lui apporter ses bottes de sept lieues et se met à la poursuite des fugitifs.
 
Ils avaient fait beaucoup de chemin, mais les bottes de sept lieues vont d’un tel pas que, bien qu’il eût perdu du temps à chercher leur trace, l’ogre les rejoignit bientôt.
 
Martine le vit venir de loin et, au détour de la route, d’un coup de sa baguette, elle changea Martin en chapelle. Elle-même revêtit la figure d’une de ces fillettes qui, aux fêtes carillonnées, dressent de petits autels au coin des rues, et poursuivent les gens, un plateau à la main, en criant :
— Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge !
— Tu n’as pas vu passer un jeune garçon et une jeune fille ? interrogea le voyageur.
— Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge ! fit la fillette.
— Je te demande si tu as vu passer un jeune gars et une jeune fille.
— Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge !
— Au diable ! je n’ai rien à donner !  gronda l’ogre impatienté.
 
Il continua sa route, battit vainement les environs et finit par reprendre le chemin de sa maison. Sa femme, qui s’attendait à le voir revenir bredouille, ne fut point fâchée de se moquer de lui un brin.
— Tu ne les as point rencontrés ? lui demanda-t-elle.
 
— J’avais bien cru les apercevoir, mais ils ont disparu au tournant d’une route, et je n’ai plus trouvé qu’une chapelle où une garcette m’a demanda l’aumône.
 
— Que tu es bête, mon homme ! Eh ! parbleu ! la chapelle, c’était le petit prince, et la fillette était ta fille.
 
— J’y retourne ! s’écria l’ogre, et si je les attrape, je jure Dieu que je fricasse l’un et que je marie l’autre au grand Guillaume. Ce ne sera pas la moins punie des deux !
 
Il repartit et ne revit point la chapelle ; mais plus loin il rencontra un magnifique rosier qui portait une belle rose blanche. Il se baissait pour la cueillir et la rapporter à sa ménagère, quand il réfléchit que la fleur aurait le temps de se faner et que mieux valait la prendre en repassant.
 
Il voyagea longtemps, longtemps, sans découvrir les fugitifs. Enfin, las de courir, il revint sur ses pas et ne pensa plus à la rose. Il ne s’en souvint qu’en contant la chose à sa moitié.
— C’est trop fort, dit-elle en lui riant au nez. Quoi ! tu ne t’es point avisé que le rosier, c’était Martin et que la rose était Martine !
— Je les attraperai, fit l’ogre, quand je devrais arracher tous les rosiers à cent lieues à la ronde !
 
VII
 
Il se remit une troisième fois en campagne et détruisit tous les rosiers de la route, mais déjà les fugitifs étaient revenus à leur première forme. Ils gagnaient du terrain ; pourtant, leur persécuteur arriva presque aussi vite qu’eux au bord d’un grand lac. Martine n’eut que le temps de changer Martin en bateau et elle-même en batelière.
— Est-ce que vous n’avez pas vu par ici un jeune homme à la peau brune et une jeune fille vêtue de blanc ? demanda l’ogre.
 
— Si fait, répondit la batelière. Ils ont suivi quelque temps le bord, ensuite ils ont pris par la saulaie.  Et, repoussant le rivage de sa rame, elle gagna le large.
 
L’ogre enfila le chemin qu’on lui indiquait et n’y trouva personne. Le soir tombait et notre homme était outré de fatigue. Il retourna chez lui par Cambrai et s’arrêta au Grand Saint-Hubert, pour boire une pinte et jouer une partie de cartes avec son compère Cambrinus.
 
On a beau être père, on n’en est pas moins homme, et un homme rangé ne se couche point sans avoir vidé sa demi-douzaine de canettes. L’ogre en buvait quarante, c’était son ordinaire.
 
En trinquant il conta sa mésaventure à son compère, qui le consola de son mieux.
— Ne te fais pas de bile, lui dit-il. Ma filleule ramènera un jour ou l’autre son petit prince par le bout du nez.
 
— Tu crois ?
 
— Parbleu ! … C’est ta faute, aussi ! Pourquoi as-tu la mauvaise habitude de manger les moutards ? Sans ce malheureux défaut, il y a longtemps que je t’aurais fait une proposition.
 
— Laquelle ?
 
— Voici, fieu. Ma bonne ville de Cambrai est en pleine prospérité et peut se passer de mes services. J’ai donné aux Camberlots la bière et le carillon : rien ne manque à leur félicité, et c’est pourquoi j’ai envie d’aller planter mes choux à Fresnes, mon pays natal. Pour lors, il me faudrait ici un brave homme qui pût me remplacer en qualité de bourgmestre.
 
L’ogre avait toujours rêvé les honneurs. Il vit tout de suite où voulait en venir son compère, et fut si flatté dans son amour-propre qu’il en oublia complètement les fugitifs.
— Et tu as songé à moi ? dit-il.
— Oui, mais le diable, c’est ta passion pour la chair fraîche ; on n’osera plus se marier, et cela nuira à la population.
— Qu’à cela ne tienne, fieu. Je m’engagerai, s’il le faut, à respecter la marmaille.
— Ta parole ?
— J’en crache mon filet ! s’écria l’ogre en se pinçant sous le menton, ce qui est, pour les gens de chez nous, le serment le plus
    solennel.
— Eh bien ! tope là, fit Cambrinus. Viens manger la soupe dimanche prochain : j’invite les notables et je t’installe entre la poire et le
    fromage.
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