En traitement (1)
Dans le jardin de l’hôtel, j’attends l’heure du dîner Et je suis triste, triste, triste ! Triste de cette tristesse angoissante et douloureuse qui n’a pas de cause, non, en vérité, qui n’a pas de cause.
Est-ce d’avoir évoqué ces cours d’asile, ces physionomies, si étrangement troublantes, des pauvres fous ? Non puisque je suis triste depuis que je suis ici Quand on sait pourquoi on est triste, c’est presque de la joie Mais quand on ignore la cause de ses tristesses, il n’y a rien de plus pénible à supporter
Je crois bien que cette tristesse me vient de la montagne.
La montagne m’oppresse, m’écrase, me rend malade. Suivant l’expression de mon médecin, chez qui je suis allé causer quelques minutes, je suis atteint de « phobie », la phobie de la montagne.
Comme c’est gai ! Être venu ici chercher la santé, et n’y trouver que la phobie ! Et comment y échapper ?
Devant soi, derrière soi, au-dessus de soi, toujours des murs, et des murs et encore des murs qui vous séparent de la vie ! Jamais une éclaircie, une échappée d’horizon, une fuite vers quelque chose, et pas un oiseau !
Si j’étais sentimental, je ne pourrais pas, plus malheureux que Silvio Pellico, chanter pour me distraire :
Hirondelle gentille Qui voltige à la grille du prisonnier !
Non, rien que ces murs mornes et noirs où le regard se heurte sans pouvoir les franchir, où la pensée se brise sans pouvoir les traverser Et pas de ciel non plus ; jamais de ciel ! Comprenez-vous cette terreur ?
Des nuages lourds, étouffants, qui tombent, qui tombent, couvrent les sommets, descendent dans les vallées, en rampant sur les pentes, qui disparaissent aussi, comme les sommets
Et ce sont les limbes c’est le vide du néant Plus impénétrable que le roc et le schiste, ce ciel, que n’ouvre jamais aucun rêve, m’affole Il ne me parle que de désespoir, ne m’apporte que des persistants conseils de mort
Le suicide rôde partout ici, comme, ailleurs, la joie dans les prairies et dans les jardins Et j’ai cette impression d’être enfermé vivant, non dans une prison, mais dans un caveau
– Il faut vaincre cela, me dit le médecin Marche, marche sapristi !
Il est étonnant Mais où donc marcher ? Vers quoi marcher ? Vers qui marcher ?
Plus je marche, plus se rétrécissent les murs, plus les nuages se condensent et descendent, descendent, jusqu’à me toucher le crâne, comme un plafond trop bas Et ma respiration s’accourcit, mes jarrets fléchissent et refusent de me porter, mes oreilles bourdonnent
Je demande au guide :
– Pourquoi y a-t-il tant de grillons ici ? Ils m’agacent On ne peut donc pas les faire taire ?
– Et le guide me répond :
– Il n’y a pas de grillons C’est le sang de Monsieur qui chante !
Et c’est vrai Ce qui chante ainsi, autour de moi, c’est mon grillon, l’affreux grillon de la fièvre Oui, je le reconnais, maintenant
– Mais tais-toi donc vilaine bête !
Et il chante plus fort il m’emplit les oreilles de son bourdonnement grêle, qui se multiplie, à chaque effort que je fais.
La phobie de la fièvre ! Allons, c’est complet.
Puisque le médecin m’a dit de marcher, je marche, je marche encore
L’étroite vallée devient un couloir, et le couloir, une fente dans de la pierre Pendant des heures et des heures, sur ma droite, c’est une muraille suintante, glaciale, et si haute que je n’en vois pas la fin ; un petit torrent ronchonne à ma gauche Il est agaçant, ce petit torrent je crois entendre un vieillard toussotant et grincheux Ah ! voici un point enfin
Cela va peut-être changer Je traverse le pont Cela change en effet, car maintenant j’ai la muraille suintante à ma gauche, et c’est à ma droite que ronchonne le petit torrent Je marche je marche et ainsi durant toute la journée.
De temps en temps, le guide me dit :
– Cet endroit s’appelle la rue d’Enfer
Ou bien :
– Cet endroit, c’est le Trou du Diable
Ou bien :
– Cet endroit, c’est la Porte de la Mort
Il me cite des noms de pics, de ports, de cols. Et ces noms n’expriment jamais que des idées de damnation et de malédiction.*
De place en place, de petites croix de bois, pour rappeler aux passants le souvenir d’un ensevelissement sous la neige ou sous la pierre.
– Ici périrent neuf chaudronniers qui se rendaient en Espagne me dit encore le guide, car il comprend que je suis triste, et qu’il faut me distraire un peu.
– Mais les sommets les sommets ? Je veux atteindre les sommets ?
– Il n’y a pas de sommets
Et il a raison, ce guide. Il n’y a jamais de sommets Quand on croit avoir atteint un sommet, il se trouve qu’on est encore dans une prison, dans un caveau Devant soi, les murs, plus terribles, plus noirs, d’un autre sommet Et de sommet en sommet, c’est vers plus de mort que l’on monte
Je regarde le guide. Il est petit, souple, trapu Mais il est triste aussi Il n’y a pas de ciel dans ses yeux Il n’y a que le reflet sombre et tout proche, et sans espoir, de ces murs entre lesquels nous marchons.
Ah ! rentrons, rentrons
Alors, j’ai fini par ne plus quitter le jardin de l’hôtel Ce jardin est clos de murs, et les murs sont percés de fenêtres, et derrière ces fenêtres, parfois, j’aperçois quelque chose qui me rassure et qui ressemble presque à de la vie
Oui, il y a, parfois, des visages à ces fenêtres En ce moment, j’aperçois un monsieur qui se frise la moustache, un autre qui passe
un smoking
Et ici, à gauche, une femme de chambre corsette sa maîtresse
Je me raccroche aux allants et venants qui passent dans le jardin, aux pauvres géraniums des massifs, aux bananiers frileux des pelouses, aux souliers jaunes, aux robes blanches, à l’habit obséquieux des garçons Je me raccroche à tout cela pour me bien prouver à moi-même que c’est de la vie, et que je ne suis pas mort
Mais je suis pris par une autre mélancolie, la mélancolie des villes d’eaux, avec toutes ces existences disparates, jetées hors de chez soi
D’où viennent-elles ? Où vont-elles
On ne le sait pas et elles ne le savent pas elles-mêmes En attendant de le savoir, elles tournent, pauvres bêtes aveuglées, le manège de leur ennui
Et voici que la cloche sonne La nuit est tombée les salles s’illuminent Arrivent des gens que je connais Mais j’ai beau les connaître, ils me sont plus étrangers que si je ne les connaissais pas
– Vous allez au Casino, ce soir ?
– Parbleu ! Et vous ?
– Hélas !
Ah ! ne plus voir de montagnes ! Des plaines, des plaines, des plaines !