SOMMAIRE SOMMAIRE Audio Tetxte HAUTL’enfant mort Vers le soir, comme neuf heures sonnaient dans la chambre, l’enfant eut une dernière convulsion, poussa un dernier râle et mourut. Et longtemps, longtemps, devant le petit cadavre qui se glaçait, le père l’illustre peintre Eruez demeura anéanti, les yeux fous, ne comprenant pas, ne pouvant croire que la mort fût venue, comme ça, si vite, lui ravir son enfant. En trois jours, emporté ! en trois jours, lui, si rose, si vivant, si gai, si gentil. En trois jours ! Mais c’est à peine s’il commençait de s’éveiller à la vie ! Il n’y avait pas cinq jours qu’il courait, qu’il chantait, qu’il se roulait sur les tapis, les jambes nues, les cheveux bouclés, qu’il jouait dans son atelier, avec des bouts d’étoffes, qu’il barbouillait ses petites mains à la palette fraîche. En trois jours ! C’était affreux, impossible ! – Georges. Georges, mon petit Georges! cria tout à coup le malheureux père, en étreignant de ses bras crispés le corps raidi de son fils. Mon petit Georges ! Parle-moi ! Mais sur ses lèvres, il sentit le froid des lèvres mortes, un froid qui le brûla comme un fer rouge alors, il s’affaissa, le long du lit, enfouit sa tête dans les draps et sanglota, sanglota : – Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-ce possible ? ne cessait-il de répéter, la voix brisée. Mon Dieu ! Qu’ai-je fait pour être ainsi frappé ? Georges ! Voyons ! Mon petit Georges. Ah ! c’est fini. Il ne voulut de personne pour veiller son enfant. Il procéda seul à la toilette funèbre ; seul, il disposa sur le lit les fleurs, des grappes de lilas blanc, des roses blanches, des boules de neige. Paré de vêtements blancs et sur la blanche journée, couché, l’enfant semblait dormir, souriant. L’année précédente, Eruez avait perdu sa femme, qu’il adorait. Et voilà qu’il perdait son enfant, aujourd’hui, le pauvre petit enfant de trois ans ! Depuis de longues années, ses parents étaient morts. Maintenant, il ne lui restait plus personne à aimer et qu’il aimât, et il était seul, seul, si seul que la Mort lui fut comme une consolatrice. Pendant quelques minutes, il eut l’idée de mourir, lui aussi, et de commander un cercueil plus vaste, un cercueil au fond duquel ils pourraient s’allonger tous les deux, son enfant et lui ! Son enfant ! Était-ce vrai que la vie avait à jamais quitté ce joli visage si caressé, si mangé de baisers ; que cette petite bouche, qu’il entendait encore lui dire : « Moi aussi, veux faire des bonshommes comme toi », ne parlerait plus jamais, jamais ? Comment ferait-il pour vivre désormais, dans cette maison, deux fois vide de ce qu’il avait le plus chéri ? Le travail ? À quoi bon ? La gloire ? Qu’était-ce que la gloire, auprès de toutes ces affections disparues ? Et que lui importait la gloire, puisqu’il ne pouvait y faire participer les deux chères créatures en allées ? Et les égoïstes jouissances de l’art, et ce martyre délicieux de créer, et ces divins enthousiasmes, et ces folles sublimes qui d’un ton de chair, d’un coup de soleil sur la mer, d’un lointain perdu dans les brumes, font surgir, surgir et palpiter, les poèmes éternels ? Tout cela s’écroulait ! La peinture, en qui, jusqu’alors, s’étaient exclusivement réunis tous les efforts, tous les rêves, toutes les combinaisons de son être pensant et voyant, la peinture n’était plus pour lui, à cette heure, qu’un métier odieux et vain, une plate chimère. La peinture ! Mais elle était peut-être la cause de ses malheurs. Et il sentit un frisson lui courir sous la peau. La peinture ! Oui, il lui avait trop sacrifié l’amour de sa femme et la surveillance de son enfant ! Durant quelques heures, il s’abîma dans cette pensée horrible, et il se convainquit que si, au lieu d’être peintre, il avait été tailleur, avocat, comptable, n’importe quoi, ces deux êtres chéris qu’il avait perdus, qu’il avait tués car il était sûr de les avoir tués, vivraient encore ! – Pardon ! mon Georges ! mon petit Georges. J’ai été un mauvais père. Je ne t’ai pas assez aimé. Si je t’avais gardé avec moi, toujours, à toutes les heures, peut-être. Ah ! c’est épouvantable ! Il embrassait son fils, essayait de le réchauffer. Ses larmes coulaient sur le petit cadavre rigide. – Mon petit Georges ! C’est moi qui t’ai tué ! Au matin, succombant à la fatigue, à l’énervement, au remords, aux brisements de l’émotion, il s’endormit. Quand il se réveilla, le soleil inondait la chambre mortuaire de clartés joyeuses. Très pâle, les paupières gonflées, Eruez regarda son enfant, longuement, douloureusement. - Que vais-je devenir maintenant ? soupira-t-il, accablé. Je n’ai plus rien. Peu à peu ses yeux perdirent leur expression de douleur, et peu à peu ce regard, tout à l’heure angoissé et humide, eut cette concentration, cette tension de toutes les forces visuelles qui font brider l’oeil du peintre quand il se trouve en présence d’une nature qui l’intéresse. Et il s’écria : – Quel ton ! Ah ! sacristi ! Quel ton ! Traçant ensuite, avec le doigt, un lent cercle aérien qui enveloppait le front, la joue de l’enfant et une portion de l’oreiller, il se parla à lui-même. – La beauté de ça, hein ? Non, mais l’étrange de ça ? La finesse, la délicatesse de ça ! Ah ! mâtin ! Il touchait le nez, dont les narines pincées n’étaient plus que deux petites barres violettes. – Le ton de ça ! C’est inoui. Il indiquait l’ombre, sous le menton levé, une ombre transparente, d’un rose bleu. – Et ça ? Son doigt revenait au front, aux cheveux, à l’oreiller. – Et le rapport de ça ! et de ça ! et de ça ! Sa main, d’un large mouvement circulaire, se promenait sur la robe de l’enfant, sur le drap chargé de fleurs. – Et les blancs de ça ! ah ! les blancs de ça ! Eruez se recula, cligna de l’oeil, mesura de ses deux mains levées l’espace que le motif prendrait dans la toile, et il dit : – Une toile de vingt ! C’est superbe, nom de Dieu !
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