Dugué loua un nouveau cheval, une nouvelle carriole, et partit de nouveau pour Le Jarrier, sans se presser, s’arrêtant à tous les bouchons de la route, interpellant drôlement tous les gens qu’il rencontrait.
– Na ! ma cocotte ; oh ! oh ! ma biche, disait-il à son cheval, d’une voix attendrie.
Puis il s’adressait directement à son beau-père, le tutoyait. Il se sentait pour lui une immense affection.
– C’ sacré biau-pé ; c’était point un mauvais homme tout d’même ! Ah ! pauv’bounhomme !
En ce moment, il n’eut point donné l’héritage pour cinq mille écus.
Quand le père Dugué vous contait cette terrible aventure, il avait coutume de s’interrompre à cette partie de son récit. Et, les yeux hagards, la bouche frémissante de colère, il vous demandait :
– Sav’ vous ben, c’ qu’y avait à l’héritage ? L’ sav’vous ben ?... Ah ! malheux ! Y avait... y avait, en tout, cinquante-huit francs et des
sous... et là-dessus fallait payer l’enterrement, l’notaire, l’enrégitrement, l’diable sait quoi !
– Mais comment cela s’est-il terminé ?
– Eh ben ! j’ons eu la fieuvre, deux mois durant... et pis j’on voulu faire un procès à c’menteux d’notaire... et pis, la fin des fins, j’ons
refusé l’héritage... pour faire eune niche au bounhomme... Et pis... ça m’a coûté pus de très cents francs... oui, pus de très cents
francs, bon sens d’bon sens !...
Il n’avait pas été heureux, non plus, « du coté d’z’éfants ». Et pourtant il avait dépensé « ben de l’argent, ben de l’argent pour leur instruction ». Ah ! comme il s’en repentait maintenant ! Oui, il aurait dû faire comme tant d’autres, ne pas les envoyer à l’école, les « durcir » tout de suite à l’ouvrage. Ils n’en seraient pas morts, bien sûr ; et cela eût peut-être mieux valu, car peut-être son garçon et sa fille n’eussent point aussi mal tourné.
Dugué rêvait de faire de son garçon « du p’tit gars Isidore », un cultivateur, non pas un ouvrier comme lui, mais un fermier pour de bon. D’ailleurs, il ne pouvait comprendre qu’on pût choisir un autre métier que « la tè » quand on était né « d’pè en fi dans la tè ». C’était un testament d’honneur, un héritage de noblesse qu’il eût été criminel de répudier.
Il ne manquait pas de « feignants » pour les autres métiers. Aussi son chagrin fut-il profond et grand son désappointement, quand Isidore exprima sa volonté bien arrêtée d’entrer « en condition », d’être domestique, comme mossieu Baptiste, le valet de pied du château, un homme superbe qui éblouissait tout le monde avec ses beaux habits galonnés, et sa culotte de nankin plus jaune que du beurre.
Qui donc avait bien pu fourrer dans la tête de son fils des idées pareilles ?
Il commença d’abord par le sermoner, essaya de lui expliquer ce que c’était que «la tè», promit qu’il aurait une ferme « conséquente » comme les Touches à maît’Pitaut.
Puis, Isidore, criant toujours qu’il voulait « être comme mossieu Baptiste », il finit par lui administrer une volée de coups de poing.
Au bout d’une année de bourrades, entremêlées de discussions théoriques et de promesses folles, devant une vocation qui ne cédait pas aux raisonnements et s’exaltait aux coups, Dugué consentit à ce que son fils entrât groom, au château, sous la direcrion du superbe mossieu Baptiste. Domestique ! son fils domestique !
Elle était finie cette longue file d’ancêtres aux mains calleuses, aux dos voûtés, qui étaient nés de la terre, qui avaient peiné sur la terre, qui dormaient dans la terre, honorés des hommes qu’ils avaient nourris, bénis de Dieu dont ils avaient continué l’oeuvre de création !
Ce lui fut une blessure cruelle, mais son orgueil d’entêté terrien se révolta, et il ordonna qu’on ne lui parlât plus jamais de son fils. Cependant, peu à peu, son chagrin prit un caractère moins dramatique, et la colère se changea en indifférence gouailleuse. En ricanant, il appelait son fils « l’marquis » et quand la Duguette recevait une lettre de lui, c’était un thème à plaisanteries qui ne tarissaient pas.
Après dix ans d’absence, Isidore, ballotté d’une place dans l’autre, paraissait s’être définitivement établi chez un banquier où les gages étaient très forts, et les bonnes mains très grasses.
Il était tout à fait formé, portait la livrée avec une aisance supérieure, montrait, à la ville, des élégances de dandy, se tenait soigneusement au courant de toutes les anecdotes parisiennes, fréquentait ce qu’il y a de mieux dans le grand monde des domestiques. Jugeant le nom d’Isidore trop commun pour le valet de chambre d’un banquier, il avait prié son maître de lui attribuer celui, beaucoup plus distingué, de Justin. À l’office, on disait : « Monsieur Justin ».
M. Justin éprouva le besoin de venir passer quelques jours au pays, afin d’y étaler le luxe de ses jaquettes, de ses chaînes de montre, et de ses souliers vernis.
Il voulait jouir de l’étonnement de ses pauvres compatriotes, de la curiosité et du respect que ne manquerait pas de susciter, parmi tous ces paysans ahuris, la correction de sa tenue. Il fit une malle de ce qu’il possédait de plus précieux en cravates, gilets, pantalons, et partit pour Freulemont.
Le père Dugué, ses outils sur l’épaule, revenait de la besogne journalière, quand la voiture qui amenait monsieur Justin de la gare, s’arrêta devant la maison. M. Justin en descendit prestement et s’avança vers son père, en souriant. Mais Dugué, d’un geste, empêcha l’effusion du retour. Il examina son fils des pieds à la tête, avec un air de souverain mépris, puis il dit froidement :
– J’avons point b’soin d’ domestique, mon gars. J’vidons ben nout’ pot tout seul.
Il lui tourna les talons et lui ferma la porte au nez.
– Si ça ne fait pas pitié ! disait plus tard, le père Dugué... F’gurez-vous qu’il avait des souliers pointus, l’ marquis, pointus quasiment comme la queue de nout’ cochon, et un chapiau qui r’luisait pus que l’ saint-Sacrement.
Quant à sa fille, ça avait été une autre histoire ! Et c’était à se demander vraiment ce que le diable avait pu bien mettre dans le corps de ces deux méchants enfants. La Fanchette passait, sans contredit, pour la plus belle fille de la contrée. Un visage avenant, rouge comme une pomme et toujours gai, des membres solides, des yeux hardis, et avec cela, active au travail, dure au plaisir, elle n’avait point sa pareille pour émoustiller les gars.
Les galants ne lui manquaient point, et, parmi eux, des lurons qui possèdaient « du beau bien » au soleil. Aucune de Freulemont, de la Boulaie-Blanche, des Pâtis, du Bois-Clair, des Quatre-Fétus, de Boissy-Maugis, ne pouvait se vanter de voir à ses trousses une telle procession d’yeux ronds, de bouches béantes, de bras en extase.
Il y avait surtout le garçon à maît’Pitaut qui ne quittait pas Fanchette d’une semelle... et le garçon à maît’Pitaut voilà qui eût été une fameuse affaire ! Dugué ne se dissimulait pas toutes les difficultés qui s’opposaient à ce mariage, mais il comptait sur l’adresse de sa fille pour les surmonter.
Il espérait secrètement qu’elle saurait, au besoin, se faire faire un enfant par ce nigaud de garçon à maît’Pitaut, et Fanchette « une fois emplie », le tour était bon, il faudrait, de gré ou de force, en passer par mossieu le maire et par mossieu le curé.
Combinaison honnête après tout, puisqu’on devait se marier et vivre ensuite entre braves cultivateurs. Certes, il n’eut point admis que Fanchette fit « la bêtise » pour « la bêtise ».
Seulement, puisqu’il s’agissait d’être sérieux et d’aller à l’église, personne ne pouvait « trouver à r’dire à ça ». Un dimanche, la Fanchette déclara qu’elle voulait « s’accorder » avec François Béhu. Dugué aurait reçu toute une charretée de foin sur la tête, qu’il n’eût pas été plus dûment assommé.
– Ah ! la sacrée femelle ! s’écria-t-il à cette révélation inattendue... Ainsi, c’est tout comme l’ marquis... T’as hont’ d’être dans la tè...
y t’ faut des gars d’ la ville... François Béhu !... Non ! mais r’gardez mé ça... François Béhu !... un homme qui est seu’ment pas du
pays... un propre à ren qui n’sait seu’ment point r’connaître la vesce d’avé l’chianve... Un feignant qui travaille dans une fabrique...
qu’a des moustaches !... T’ l’épouseras point, t’entends bien, t’ l’épouseras point.
– J’vous dis, moi, répondit Fanchette, j’vous dis que j’ l’épouserai... y m’plaît, na !... C’est mon idée... j’ l’épouserai... et pis j’
l’épouserai... Et pis, n’avez qu’ faire d’gueuler comme ça... pasque, j’ m’ fous d’vous.
– Ah ! tu t’fous d’ mè, mâtine ! Ah ! tu t’fous d’ mè... Eh ben ! attends.
Dugué avait les deux bras levés pour frapper. Fanchette, les poings sur les hanches, provocante, les yeux colères, regarda son père bien en face.
– V’ pouvez m’ battre, espèce de grand brutal, dit-elle. v’ n’empêcherez ren. Et pis que vous v’lez tout savoir. j’ suis enceinte, na !...
enceinte oui, oui, enceinte d’ François Béhu.
Et, s’avançant, le col tendu, elle lui crachait ce nom, tout près, dans la figure.
Étourdi comme par un coup de massue, cinglé par ce nom comme par un fouet à cent lanières, Dugué recula en chancelant, et laissa retomber ses bras au long du corps, dans un grand geste d’accablement.
Il ne comprenait plus. Ses idées sur la justice, la morale, la religion, étaient bouleversées, au point qu’il n’y démêlait plus rien. Pourtant, dans son trouble, une espérance lui restait. Fanchette s’était peut-être trompée.
Il balbutia.
– T’es sûre que c’est d’li ? rappelle-tè... T’es ben sûre que c’n’est pas du garçon à maît’Pitaut ?..
La Fanchette haussa les épaules.
– Vous me prenez donc pour eune sale ?.. Voudriez peut-être que j’couche avé tout le monde ?
Non certainement, il ne le voulait pas. Mais le garçon à mait’Pitaut n’était pas tout le monde, sapristi ! Puisqu’elle avait « tant fait de coucher avec quelqu’un » pour n’avoir pas choisi celui-là, un brave et honnête homme, qui possédait de la religion et une ferme superbe ? jamais, non, jamais on ne lui ferait admettre pareille chose.
Ainsi, c’était donc fini ! Des beaux rêves qu’il avait formés pour l’établissement de ses enfants, aucun ne devait se réaliser. Tous les deux, le garçon et la fille déshonoraient son nom, l’un « en récurant les pots de chambre des nobles », l’autre en s’amourachant d’un méchant gars, venu on ne sait d’où, passant son temps dans les fabriques, à faire on ne sait
quoi.
Un joli monsieur qu’il aurait pour gendre ! Ivrogne, débauché, prodigue, républicain, cela va sans dire, comme sont les ouvriers des usines. Ah ! cela lui promettait de l’agrément ! D’ailleurs, n’avait-il pas des moustaches, ce François Béhu ? Et, les moustaches, tout était là ! De même que les paysans de sa race, adorateurs des habitudes anciennes, gardiens sévères des traditions, Dugué haïssait les gens, cultivateurs et ouvriers, qui portaient moustache.
La moustache, pour lui, représentait la révolte, la paresse, le partage social, toutes les aspirations sacrilèges qui soufflent des grandes villes sur les campagnes, tout un ordre de choses effroyables et nouvelles, auxquelles il ne pouvait penser sans que ses cheveux se dressassent d’horreur sur sa tête.
Le vice, le crime, les révolutions, ce qui l’inquiétait, quand il avait le temps de songer, lui apparaissaient sous la forme symbolique de moustaches hérissées terriblement.
Et c’était juste, car, depuis qu’il existait, ce qu’il avait vu, à Freulemont et ailleurs, d’insoumis à la terre, de mauvais sujets, de braconniers dangereux, de voleurs, et d’hommes vivant en concubinage, tous avaient des moustaches, comme François Béhu.
Enfin, de même qu’il avait cédé aux fantaisies d’Isidore, il ne s’opposa pas à ce que Fanchette épousât « l’ moustachu », disant, pour se consoler, que les coups qu’elle recevrait, ce ne serait pas lui, bien sûr, qui les sentirait. La noce fut célébrée assez gaiement. Il y eut les violons, et la Duguette confectionna un repas succulent où chacun se grisa de « cidre bouché » et de poiré.
Maintenant, le bonhomme était vieux. Ses cheveux avaient blanchi sur sa figure rouge et ravinée par les rides : son grand corps maigre, jadis si robuste, se cassait en deux et s’inclinait de plus en plus vers la terre ; la force abandonnait ses membres qui tremblaient sous le moindre fardeau, s’épuisaient à la moindre fatigue. Il dut se résigner à quitter le travail.
Le soir qu’il revint, pour la dernière fois, avant de remiser, au fond du cellier, ses outils désormais inutiles, le père Dugué alla dans le jardin, d’où l’on apercevait, par-dessus la haie d’épines taillées, les champs qui s’étendaient au loin. Sous le ciel crépusculaire, les champs s’endormaient, toujours forts, toujours beaux.
La sève battait en eux, comme bat le sang aux veines des jeunes gens. Et longtemps il contempla cette terre, la « tè » bien aimée, la « tè » triomphante, la « tè » que la neige des hivers ne refroidit jamais, que ne dévore jamais l’incendie des étés, qui renaît toujours plus splendide de ses éternels enfantements, sur laquelle les hommes, les idées et les siècles passent sans y laisser de trace de leurs querelles, de leurs avortements, de leurs ruines, la « tè » où bientôt il reposerait ses bras, devenus trop faibles pour l’étreindre, où il coucherait ses reins devenus trop vieux pour la féconder.
Les blés remuaient doucement, froissant leurs chaumes, les avoines pâlissaient, ondulaient, pareilles à la brume légère qui monte des prairies, les trèfles, qu’un reste de lumière frisante accrochait, saignaient par places, et dans la rougeur du couchant, les pommiers tordaient leurs chevelures fantastiques ou montraient leurs profils grimaçants de sorcières. Une femme passa, qui chassait sa vache à coups de gaule ; il entendit le piétinement d’un troupeau de moutons qui rentraient à la bergerie, puis une voix lente qui s’éloignait, chantonnant :
- Fauche à la pluie, camarade, Fane au soleil, l’ foin est bon. Et pour la première fois de sa vie, le père Dugué pleura.
Sa femme et lui avaient, sou par sou, amassé quatre cents francs de rente, sans compter les profits de la Duguette, qui continuait d’aller en journée et qui, plus que jamais, était demandée pour les repas de noce.
Avec cela on pouvait vivre, à l’abri du froid et de la faim, tranquille, heureux, sans rien mendier à personne. Pourtant, le père Dugué était loin d’être heureux.
D’abord, il ne sut que faire de ses journées qui lui semblaient bien longues et bien vides. Tout « chose », tout vague, il errait du verger au jardin, sarclait de-ci, bêchait de-là, mais ce menu travail, qu’il réservait autrefois à ses distractions dominicales, ne suffisait pas à l’occuper pendant toute la semaine.